Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Une semaine d’étude sur la vie religieuse apostolique

André de Jaer, s.j.

N°1978-6 Novembre 1978

| P. 353-361 |

Les mutations actuelles ont profondément touché la vie religieuse apostolique. Les questions posées sur sa raison d’être ont amené un groupe de religieux à mettre sur pied une session de théologie doctrinale et pastorale. Celle-ci a proposé une réflexion à la lumière d’exposés principalement fondés sur les textes de Vatican II. Par des travaux de groupe et des débats en commun, on a tenté de tirer profit de la réflexion récente de l’Église sur son mystère, sa mission dans le monde et sur la vie religieuse située dans la communion ecclésiale. On a précisé aussi des critères de discernement pour un certain nombre de situations apostoliques et communautaires. Les pages qui suivent donnent un aperçu des thèmes abordés.

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La dernière rencontre annuelle de notre conseil de rédaction portait sur la raison d’être de la vie religieuse apostolique [1]. Dans le prolongement de cette recherche, il a paru bon de constituer un groupe de travail qui puisse proposer une semaine d’étude sur ce thème. Nous nous sommes attelés à ce travail tout au long de l’année. C’est ainsi que, du 2 au 8 juillet dernier, une quarantaine de religieuses et de religieux ont pris part à une session de théologie doctrinale et pastorale sur la vie religieuse apostolique.

Les participants ont pris comme point de départ la réflexion récente de l’Église sur sa mission dans le monde, son mystère, la place de la vie religieuse en elle, tels que les décrivent en particulier l’exhortation apostolique Evangelii nuntiandi (EN) sur l’évangélisation dans le monde moderne, Evangelica testificatio (ET), et surtout la Constitution de Vatican II sur l’Église (LG) (avec le chapitre 6 sur les religieux), ainsi que le décret Perfectae caritatis (PC). Nous souhaitions aussi que les exposés doctrinaux soient élaborés en confrontation avec les situations apostoliques et pastorales vécues concrètement par les personnes et les communautés, et puissent ainsi éclairer ces situations et donner des critères de discernement. Il fallait donc à la fois déployer la vision donnée par les documents de l’Église et permettre à la recherche pastorale d’y trouver son bien. Nous avons tâché de répondre à cette double requête en alternant les introductions magistrales et les groupes de travail, les débats d’ensemble et les mises au point dogmatiques. Les quatre journées centrales s’organisaient comme suit : une brève présentation des textes de référence suivie d’un long temps de travail en groupes le matin, puis un débat commun centré sur deux ou trois questions retenues et finalement une reprise théologique faisant droit à l’apport du travail de la journée.

Les groupes de travail abordèrent de nombreuses questions et nous avons été amenés à réfléchir à des sujets plus pastoraux, tels que notre responsabilité dans le discernement et l’accompagnement des vocations, l’intégration spirituelle et humaine des personnes, la promotion intégrale de l’homme dans la mission de la vie religieuse apostolique, les « œuvres propres », les institutions, l’engagement pour la justice, la vie commune ; mais nous avons étudié aussi certains thèmes plus théologiques, tels que les notions de signe sacramentel, de témoignage, de consécration et de mission, la dimension ecclésiale de la consécration et des vœux, l’intimité avec Dieu déployée par les vœux dans toutes les dimensions de la personne et leur sens anthropologique, etc.

Nous avons opté pour une réflexion sur le caractère ecclésial de la vie religieuse apostolique et donc aussi sur son caractère structurel. De ce fait, notre point de vue était moins christologique (vie religieuse comme suite du Christ) et moins immédiatement personnel. C’est pourquoi nous sommes partis de la plénitude de la nouvelle création (« témoins de la cité de Dieu ») pour y voir le fondement de la consécration de l’agir des religieux (« appelés à la perfection de la charité ») et le principe du type de présence missionnaire des communautés (« dans la communion au Corps du Christ »), où nous incorporent les vœux (« par la profession des conseils évangéliques »).

Dans les pages qui suivent, nous voudrions donner un aperçu des thèmes principaux et des critères de discernement qui ont été précisés pendant la session. Tel quel, ce résumé paraîtra aride : il ne rend nullement compte de la vie des groupes et des débats. Il nous a paru bon cependant de faire part de notre recherche, en espérant y revenir de manière plus approfondie dans le courant de l’année prochaine.

La vie religieuse dans le mystère de l’Église

Une lecture rapide de l’exhortation apostolique sur l’évangélisation dans le monde moderne a permis d’abord de redécouvrir la vie religieuse à l’intérieur de la mission de l’Église, avec sa fonction primordiale de témoignage évangélique (EN 69). Puis une première journée fut tout entière consacrée à une relecture de Lumen gentium, pour y percevoir la vie religieuse au cœur du mystère de l’Église. Les réalités institutionnelles de l’Église et de la vie religieuse apparurent avec force comme révélatrices du mystère de Dieu à travers l’histoire et manifestant déjà le fruit de la nouvelle création acquise dans le Christ ressuscité. C’est à l’intérieur de ce mouvement de recréation qui a déjà réussi par la force de l’Esprit reçu du Christ que la vie religieuse livre son visage. Elle n’a d’ailleurs en cela rien de particulier : c’est une donnée présente au cœur de tout chrétien. Pour le dire en une phrase un peu lapidaire et paradoxale : « ce qu’il y a de plus spécifique à la vie religieuse, c’est ce qu’il y a de plus commun à tout chrétien ». Le propre de la vie religieuse est de se déployer tout entière comme une réalité appartenant à la nouvelle création dans le Christ et de structurer son existence (sociale et historique, personnelle et communautaire) en fonction seulement de la vie nouvelle donnée dans le Christ ressuscité. On voit ainsi qu’à l’intérieur des grands dynamismes de transformation à l’œuvre en notre monde, la vie religieuse est située spécifiquement dans le mouvement de la nouvelle création : elle est appelée à manifester que la miséricorde et la restauration offertes par Dieu en Jésus-Christ portent déjà leur fruit. Certes, les dynamismes de création et de nouvelle création sont toujours intérieurs l’un à l’autre, mais ils restent cependant distincts, comme l’évoque le Concile lorsqu’il distingue religieux et laïcs (LG 31 ; cf. aussi EN 69 et 70).

La vie religieuse est donc expression du mystère de l’Église et de sa mission, enracinée dans la condition commune du chrétien appelé à la sainteté, et inscrite comme corps dans le dynamisme de la nouvelle création. C’est dire que la vie religieuse ne peut être comprise et conduite qu’à partir de la vie de l’Église et de sa mission propre : il y a déjà un certain nombre de critères qui sont ainsi donnés pour le choix des orientations à prendre.

Les journées suivantes allaient analyser de plus près les éléments fondamentaux de la vie religieuse tels qu’ils apparaissent dans les textes du Concile.

Témoignage et mission

La vie religieuse est signe que la miséricorde de Dieu a déjà réussi dans notre monde : religieuses et religieux sont appelés à en être les témoins (LG 44). Témoignage de pécheurs graciés, que personne ne s’arroge, qui est confié comme une mission et inscrit comme une grâce dans la fragilité humaine. Car, en dehors du pardon de Dieu donné comme puissance de transfiguration, aucun signe ni témoignage n’est possible. Voilà qui éclaire entre autres l’existence liturgique de la vie religieuse : réalité ecclésiale, il lui appartient de manifester dans son style de vie l’Église qui se tourne vers son Dieu pour le louer, lui rendre grâce, intercéder auprès de lui. C’est à ce niveau aussi que prend son sens la dimension canonique de toute vie religieuse. Le droit ecclésial manifeste le mystère pascal comme une réalité sociale et personnelle. Or c’est comme état que la vie religieuse manifeste le fruit pascal de l’Église ; elle sera donc marquée par des dispositions canoniques qu’il faut sans cesse adapter aux conditions historiques, mais dont il y aura aussi à porter le poids, dans la paix et avec humour.

La mission de toute communauté religieuse trouve elle aussi son origine dans le témoignage donné à l’amour gratuit de Dieu. Elle n’est pas pur projet de l’homme, mais réponse à l’initiative du Père. C’est vrai de toute vocation personnelle, qui n’est jamais simple fait de la générosité humaine, c’est vrai aussi du charisme d’un institut et de toute réalisation nouvelle dans la mise en œuvre de la mission. Il s’agit toujours d’être envoyé, conjoint à l’œuvre de nouvelle création réalisée dans le Christ.

Perfection de la charité et œuvres propres

Être conjoint à l’œuvre du Christ, à sa mission, c’est être invité à donner sa vie comme lui, et c’est là la perfection de la charité, la sainteté (LG 42). Non qu’il s’agisse d’un idéal lointain à atteindre, mais d’une réalité déjà donnée dans le Christ ressuscité et Notre Dame (LG VIII), et donc dans l’Église. Inscrire jusque dans la structure même de sa vie et de son action, personnelle et communautaire, l’appel à la perfection de la charité, c’est se laisser inscrire au cœur du mystère de l’Église, avec le Christ, qui accomplit la mission reçue du Père : aimer jusqu’au bout.

À cette lumière, comment discerner les tâches qui peuvent être propres à la vie religieuse, et spécialement à la vie religieuse apostolique ? Il s’agit toujours de se situer dans le dynamisme de la mission de l’Église, de la nouvelle création, dynamisme de restauration de l’homme, qu’il ne peut pas mener à bien s’il est laissé à ses seules forces : c’est Dieu qui lui donne de pouvoir l’accomplir dans la force de son Esprit. Certes, cette œuvre de recréation est partout à accomplir : aussi les tâches de la vie religieuse sont-elles indéfinies (elles seront spécifiées par les différents charismes [2]). Quel critère cependant pouvons-nous avoir qui aide à discerner s’il s’agit bien d’un dynamisme de nouvelle création qui est à l’œuvre ? Sans qu’il soit unique ni suffisant, un critère important est celui de la gratuité. Le religieux ne recherchera pas en priorité des emplois bien rémunérés même si parfois il y a des raisons sérieuses d’assumer de tels postes. Par contre, là où il y a de nouveaux besoins, non encore pris en charge ou auxquels les pouvoirs publics ne s’intéressent pas – parce qu’ils ne les ont pas encore perçus ou que cela leur semble inutile – là on peut espérer rencontrer religieuses et religieux. C’est dans la faiblesse et l’échec humain – et donc dans l’injustice humaine – que se manifeste la force de Dieu : n’est-ce pas là que les communautés religieuses sont invitées à inscrire dans le monde l’œuvre de la miséricorde de Dieu qui fait toutes choses nouvelles ? N’est-ce pas aussi de cette manière que les communautés religieuses retrouveront leur mission et pourront vivre en vérité la contestation prophétique qui fait partie de leur vocation ? Contestation de celle ou de celui qui s’enfouit au cœur des masses avec Jésus-Christ devenu pauvre parmi nous pour nous enrichir de sa pauvreté. Il œuvre là, selon le charisme de son institut, à la promotion intégrale de l’homme, qui est toujours œuvre de restauration, de libération de l’homme tout entier (EN 30 à 33). La participation des religieux au combat pour la justice trouve ici son enracinement, non pas dans la volonté de puissance de l’homme, mais dans le mouvement même de Dieu qui s’est fait pauvre en Jésus-Christ et à qui les religieux se laissent conjoindre [3]. Une grâce est donnée à l’Église aujourd’hui, et la vie religieuse au cœur de l’Église est invitée à assumer visiblement et socialement cette pauvreté du monde dans laquelle le Christ est entré et où il nous précède. Non seulement par la présence individuelle de religieuses et de religieux parmi les plus pauvres de leurs frères, mais aussi par leur présence commune au niveau des structures (ET 17-19).

À cette lumière s’éclairent bien des problèmes d’intégration, d’unité de vie de la personne engagée dans la mission. La réponse ultime ne se trouve pas dans la recherche d’un équilibre personnel entre action et contemplation, bien qu’il faille y être aussi attentif (cf. ET 42-50). Il s’agit plutôt pour l’homme de se laisser intégrer, dans l’Église, au mystère de Dieu : dans la vie cachée avec le Christ en Dieu, au cœur de ce monde, l’Esprit Saint de Jésus rejoint tout l’homme jusqu’en sa misère extrême et convie tout homme au Corps du Christ qui est l’Église [4]. Dans la vie religieuse active, l’action humaine est ainsi la matière de la consécration religieuse, puisqu’elle remet à Dieu, avec la liberté du religieux, ses travaux et ses jours. L’action menée en vertu de cette consécration dans la force de l’Esprit exprime la profondeur de la vie de Dieu « qui œuvre toujours ». L’œuvre du Père se déploie dans l’œuvre humaine, comme dans l’œuvre du Christ, à la manière d’une mission. C’est ainsi que les tâches propres à la vie religieuse peuvent être apostoliques : elles manifestent et représentent le mystère du Christ envoyé par le Père pour restaurer et renouveler l’homme et son univers.

Nous avons d’ailleurs ici un autre critère pour un choix religieux des tâches apostoliques. Celles-ci ne sont jamais neutres, indifférentes, ou simple moyen de gagner sa vie. Elles sont, elles aussi, comme toute la vie religieuse, réalité ecclésiale, manifestation du salut et de la libération que Jésus-Christ apporte aux hommes (LG 46a). Dans les situations économiques et socio-culturelles d’aujourd’hui, il importe de garder cela devant les yeux. Car la situation de nombre d’institutions assumées pendant longtemps et avec amour par les communautés religieuses se trouve aujourd’hui profondément modifiée par le fait des subsides reçus et des réglementations auxquelles on est soumis. Même si ces institutions demeurent encore la propriété de la congrégation, elles sont reprises dans une dynamique globale de société dont l’Évangile n’est normalement pas le système de valeurs. Un système socioéconomique fondé sur les projets et les besoins n’exprime guère la gratuité de la miséricorde et du salut dont l’Église apporte l’annonce. Il serait irréaliste de ne pas voir cette situation en face, et elle pose de graves questions : ces institutions peuvent-elles encore manifester le dynamisme propre de nouvelle création dans lequel s’inscrit la vie religieuse ? Ici aussi, le critère de gratuité et de liberté peut nous éclairer. Y a-t-il un espace de gratuité encore possible dans ces institutions ? Si ce n’est plus le cas, n’y a-t-il pas là un appel à se situer de manière nouvelle soit dans ces institutions, soit dans des tâches qui manifestent mieux la réalité évangélique et ecclésiale porteuse de l’œuvre du Christ (LG 46a) ? Un champ s’ouvre ici, non pas tellement à la créativité subjective, mais à l’attention aux signes que Dieu fait à travers les événements. « Vivre l’aujourd’hui de Dieu » dans « la dynamique du provisoire », ce sont là des attitudes spirituelles de première importance pour l’accomplissement de la présence missionnaire des religieuses et des religieux, qui ne sont jamais maîtres de leurs projets, et pour ne pas se figer dans des institutions passées ou des projections d’avenir. La disponibilité à l’événement et à la volonté du Père peut, de surcroît, donner la capacité d’accueillir des forces jeunes, qui ont besoin de reconnaître dans les tâches qui leur sont confiées le dynamisme de leur vocation propre.

La communion au Corps du Christ

Une journée entière a été consacrée également à la communauté religieuse. En effet, dans la vie religieuse, la vie commune est une réalité ecclésiale (PC 15), qui trouve son principe d’unification non pas dans le groupe ou dans un projet commun, mais dans le mystère chrétien lui-même. Comme toute la vie religieuse, la vie commune, dans sa réalité visible et sociale, est appelée à être signe de nouvelle création. Elle est le mystère de l’Église qui se donne un visage concret dans la réalité quotidienne d’un groupe humain [5]. C’est dire que la communauté religieuse n’est pas d’abord œuvre humaine, que les critères de sa réussite ne se mesurent pas à notre mesure humaine. Ici aussi, ce qu’il y a de plus spécifique à une communauté religieuse, c’est ce qu’il y a de plus commun à la vie chrétienne : elle se contente, pour se constituer comme groupe humain, de vivre de la réconciliation donnée par Dieu en Jésus-Christ dans l’Esprit répandu à l’intime d’elle-même et de chacun de ses membres [6].

On rejoint là une des intuitions fondamentales de D. Bonhoeffer dans son livre De la vie communautaire [7]. Accueillir et partager le fruit de la miséricorde offerte par Dieu : voilà ce qu’il y a de propre à la communauté religieuse. Elle y trouve son content et c’est sa raison d’être dans l’Église et dans le monde. Tel est son lieu propre. Cela permet de situer paisiblement la vie commune dans tout le courant communautaire d’aujourd’hui : à sa place, parmi d’autres, et en communion avec eux.

La présence missionnaire est marquée aussi par le souci des membres de manifester ensemble la nouvelle création déjà donnée. Dans leurs tâches, religieuses et religieux auront toujours le souci de garder une dimension commune dans l’action apostolique entreprise. Ce qui ne signifie certes pas que tous soient attelés à la même tâche ou œuvrent dans la même institution. Mais il y aura une certaine convergence pratique, précisée d’ailleurs par le charisme de l’institut. Si rien n’est commun dans l’œuvre (diversité totale du type de travail, des tâches entreprises, etc.) on met gravement en cause l’être commun. Le bon sens déjà l’aperçoit, mais plus profondément c’est une dimension fondamentale de la vie religieuse apostolique que l’on oblitère : la manifestation dans le corps social de la nouvelle création dans le Christ à l’œuvre au cœur de notre monde.

La profession des conseils évangéliques

Comme toute la session visait à mettre en lumière la réalité proprement ecclésiale de la vie religieuse apostolique, c’est aussi de ce point de vue que les vœux furent abordés. Ici encore, la profession des conseils évangéliques est une façon de vivre ce qui est déjà donné à tout chrétien, une manière de déployer la dynamique profonde de notre insertion baptismale dans le Christ. Elle rejoint ainsi, en ce qu’elle a de plus spécifique, ce qu’il y a de commun à toute vie chrétienne. Elle l’institue au niveau social et visible, et l’inscrit dans les différentes dimensions de la vie de l’homme ou de la femme qui s’y livre : dans son corps et son affectivité, dans sa relation aux biens, dans le jaillissement de sa liberté. Chasteté, pauvreté, obéissance consacrées ne sont donc pas à réfléchir en creusant leur différence par rapport au mariage, à la richesse et à la liberté : pareille réflexion demeure toujours trop courte. Nous sommes invités plutôt à comprendre les vœux comme le fait le Concile, dans la dynamique de la vie et de la sainteté chrétienne (LG 42), enracinée dans l’alliance de Dieu avec l’homme. On les définit alors par rapport avec l’intimité de l’Église et du Christ, et on retrouve ainsi en profondeur ce qui est présent en toute vie chrétienne. C’est l’Esprit de Dieu qui transfigure en lieu de béatitude [8] ce qui dans les vœux est mortification du désir.

Les vœux ont de surcroît une dimension anthropologique [9]. Ce que dit le vœu, c’est que l’homme est déjà enfant de Dieu. Et que, même si le désir dans toutes ses dimensions habite l’homme, ce dernier n’est pas réductible à son désir, comme l’insinuent ou le prétendent les maîtres du soupçon. Plus intimement qu’être désirant, l’homme est déjà enfant de Dieu. C’est cette liberté de la nouvelle création vécue dans la fragilité humaine que manifeste le vœu. On perçoit la portée missionnaire de la consécration religieuse. Elle manifeste que l’homme est déjà réconcilié dans ses profondeurs avec lui-même par la miséricorde de Dieu, qui nous donne dès à présent d’habiter la terre de la nouvelle création acquise en Jésus-Christ.

Une telle vocation dans l’Église demande certaines conditions, un style de vie, une initiation spirituelle. C’est ce qui a été abordé le dernier jour par une relecture rapide de l’exhortation apostolique aux religieux (ET [10]).

Au terme de cette session, la vie religieuse apostolique nous a paru s’éclairer à la lumière du Dieu vivant. La consécration de l’action humaine à Dieu, qui en fait l’œuvre apostolique de son Fils et de son Église, témoigne à vif de la présence agissante du Père, dans le monde qu’il a créé et qu’il sauve. En suscitant dans l’Église tant « d’œuvres de miséricorde corporelle et spirituelle », le Père des miséricordes les remet à son Fils envoyé dans le monde pour y consacrer dans l’Esprit ceux qui auront cru en lui. La théologie de la vie religieuse apostolique s’enracine dans la contemplation de la sainteté et des missions de Dieu Trinité.

Ceux et celles qui ont participé à ces journées ont souhaité poursuivre la réflexion. Aussi espérons-nous que ces pages susciteront un dialogue avec nos lectrices et lecteurs. La vie religieuse apostolique nous est confiée : c’est là une tâche pour chacune, chacun de nous. On peut y percevoir aussi une espérance pour l’Église et le monde.

rue du Collège Saint-Michel 60
B 1150 BRUXELLES, Belgique

[1L. Renwart, s.j. « La vie religieuse active a-t-elle encore sa raison d’être ? », Vie consacrée, 1978, 7-21. Les notes qui suivent veulent indiquer la continuité entre les différents articles auxquels il sera fait référence et le travail de cette session qui fut inspirée essentiellement par les textes conciliaires.

[3Il y aurait à développer longuement ce point. Le Père Tillard l’a fait magistralement dans son livre Appel du Christ, appels du monde, coll. Problèmes de vie religieuse, 39, Paris, Éd. du Cerf, 1978, en particulier dans son chapitre « L’option de Dieu pour les pauvres ». Voir aussi les textes d’Egide Van Broeckhoven dans son Journal spirituel d’un jésuite en usine, coll. Christus, 43, Paris, Desclée De Brouwer, 1976, ainsi que J. M. R. Tillard, o.p. « Opter pour l’évangile », Vie consacrée, 1978, 81-93.

[5Cf. J. M. R. Tillard, o.p. « Le mystère de la communauté religieuse », Vie des communautés religieuses, 1966, 98-112.

[6Certes, comme tout groupe humain, la communauté religieuse est soumise aux lois psychologiques des groupes. Il importe d’en être conscient, et il peut être bon de recevoir une aide occasionnelle à ce niveau. Mais, alors même qu’elle a fait ce qui est possible en ce domaine, la communauté religieuse sait qu’elle ne trouve son origine et sa fin que dans la miséricorde de son Seigneur qui invite au pardon mutuel chaque jour renouvelé.

[7Coll. Foi Vivante, 83, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1968. En particulier le chapitre 1.

[10Surtout la troisième partie : il y a là tout un champ, aujourd’hui souvent en friche, qu’il faudrait explorer et faire fructifier.

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