Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Essai de formation permanente au service des religieuses

Émile Drolon

N°1977-5 Septembre 1977

| P. 295-300 |

Préoccupé du décalage de mentalité constaté entre les sœurs qui ont pris part aux Chapitres généraux et les autres membres de leurs Instituts, l’auteur fait part d’un essai de formation permanente pour les religieuses : son but est de faire faire à tous les membres l’expérience de réflexion vécue par les capitulantes et d’opérer ainsi une authentique conversion de mentalité, personnelle et collective.
Voir la présentation de cette expérience par Sœur Anne-Marie Barbel, « Vie religieuse en marche. Un ensemble de sessions dans un diocèse de France », Lumen Vitae, 31 (1976), 174-200.

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Les Congrégations religieuses, dans leurs Chapitres demandés par Vatican II, ont réalisé un travail considérable. Les résultats ont-ils été à la mesure des efforts consentis ? Sans doute, ce sont les Communautés religieuses qui, dans l’Église, ont, avec le plus de conscience, mis en œuvre les moyens de « vivre » le Concile. Pourtant au lendemain des premiers chapitres, nous avons senti un certain malaise, une sorte de décalage entre deux mentalités :

  • celle des sœurs capitulantes, une minorité, qui pendant une ou deux sessions, ensemble, avaient prié, réfléchi, travaillé, confronté leurs jugements, élaboré des textes nouveaux et, au terme de ce labeur, opéré une conversion dans leur manière de concevoir la vie religieuse aujourd’hui ;
  • celle des « autres » (la majorité), qui avaient scrupuleusement répondu aux questionnaires préparatoires aux chapitres. Souvent, ces sœurs ont été déroutées. Les actes du Chapitre burinés au cours de multiples échanges auxquels elles n’avaient pas pris part leur ont apporté un visage radicalement nouveau de la vie religieuse, fort différent de celui du passé. Elles continuaient de penser et de vivre selon les schémas qui les avaient façonnées depuis leur entrée au noviciat. Que leur manquait-il ? De faire le même cheminement personnel de réflexion et de conversion que les capitulantes.

Le renouveau de la vie religieuse, en effet, doit être l’affaire de toutes et non de quelques privilégiées.

Un projet

C’est de cette prise de conscience qu’est né, en 1966, dans le diocèse de Sées, un projet de formation permanente pour les religieuses. Quelles ont été, dès le départ, les intuitions fondamentales ?

1° Procurer à toutes les sœurs sans distinction d’âge, de culture, de santé, de profession, d’obédience et même de congrégation la possibilité de faire, à leur tour, l’expérience de réflexion qu’avaient fait les capitulantes, de cheminer comme elles et finalement, par rapport au renouveau demandé par le Concile et décidé par les chapitres, d’opérer une authentique conversion de mentalité personnelle et collective.

2° C’est pour cette raison que délibérément et impérieusement de cette formation sont exclus, même s’ils sont importants pour telle ou telle catégorie de religieuses, les thèmes qui ne sont pas directement une expression de la vie consacrée, tels que initiation biblique, sociale, politique, syndicale, problèmes professionnels, pédagogiques, psychologiques, etc. Les sessions, animées par des maîtres qualifiés qui traitent de ces aspects ne manquent pas par ailleurs. Donc seuls sont retenus les sujets qui concernent les points essentiels et spécifiques de la vie religieuse et la définissent.

Cinq séries de sessions ont eu lieu sur les thèmes suivants :

  • 1966-67 : Autorité et obéissance dans l’Église (800 religieuses) ;
  • 1968-69 : La pauvreté et le sens des pauvres (700 religieuses) ;
  • 1970-71 : La vie fraternelle (650 religieuses) ;
  • 1972-73 : La vie de prière (1.000 religieuses) ;
  • 1974-75 : Liberté et obéissance (700 religieuses).

Une sixième série est en préparation sur le célibat consacré.

La question fondamentale qui inspire et conduit la recherche et la réflexion est la suivante ; aujourd’hui, sous le regard de Dieu et celui des hommes de ce temps, comment vivre en vérité les grandes valeurs évangéliques avec toutes leurs exigences et les rendre lisibles, en lettres de vie, pour notre monde.

3° Préparation et réalisation seront le fruit d’un travail d’équipe où les religieuses seront majoritaires puisque le « rôle principal dans la rénovation et l’adaptation de la vie religieuse appartient aux Instituts eux-mêmes » (E.S., 2 et 3).

Réalisation

Depuis 1966 cinq séries de sessions ont été organisées pour répondre à ces intuitions et leur donner corps.

Un esprit et une force : l’espérance

De quoi s’agit-il, en effet ? Dans l’évolution présente du monde et de l’Église, de nourrir et de fortifier chez les religieuses l’estime et l’amour de leur consécration. Le renouveau ne peut se faire à partir de la nostalgie du passé ou des gémissements sur les crises mais, sans infantilisme, à partir de la conviction suivante : la vie religieuse est nécessaire à la vie et à la sainteté de l’Église (L.G., 42 § 3 et 44 § 4) ; elle est assez riche, quand elle est vécue en vérité, pour donner à une vie, une plénitude de sens.

Choix du thème

À la fin de chacune des sessions, est remise à chacune des participantes une feuille où sont posées trois questions :

  • Quelle appréciation portez-vous sur la session qui s’achève (méthode, esprit, aspects positifs et négatifs) ?
  • Désirez-vous que soit poursuivie cette expérience ?
  • Si oui, quels thèmes vous paraissent aujourd’hui plus particulièrement importants à approfondir pour la vie religieuse ? Proposez trois thèmes par ordre de préférence.

Les réponses sont individuelles et anonymes. 90 % des sœurs donnent leur réponse. Il se dégage toujours de l’ensemble un thème dominant : c’est ainsi que successivement, avec une moyenne variant de 65 à 80 %, ont été demandés la pauvreté, la vie fraternelle, la vie de prière, la liberté dans l’obéissance et le célibat consacré.

Une équipe responsable et animatrice

Dès le début, en 1966, le principe a été admis de façon rigoureuse : les sessions seront animées par une équipe de prêtres et de religieuses, ces dernières étant toujours majoritaires.

Comment sont choisies les religieuses ? Le prêtre chargé des religieuses dans le diocèse écrit à chacune des Supérieures Générales du diocèse et des diocèses limitrophes pour leur demander de voir quelles seraient, dans leur congrégation, les sœurs plus qualifiées ou mieux préparées à entrer dans l’équipe, compte tenu du thème adopté. Trois conditions sont exigées :

  • être volontaire, même si l’acceptation se fait par la médiation des Supérieures ;
  • s’engager de façon ferme à préparer personnellement le programme ;
  • s’engager à participer au moins à une session à titre de responsable et d’animatrice.

Habituellement une douzaine de congrégations délèguent une ou plusieurs sœurs. L’équipe est donc constituée de 25 à 30 religieuses.

Trois prêtres font partie de l’équipe : deux sont du diocèse : l’un est chargé des communautés religieuses et l’autre est ancien Supérieur du Grand Séminaire ; le troisième est un religieux : le P. Le Toullec, Fils de la Charité et ancien aumônier-conseil de l’UREP, a prêté son concours pour les trois premières sessions. Depuis 1971, le P. D. Bertrand, s.j., de l’équipe de Christus, suit activement l’expérience.

Rythme et durée des sessions

Chaque série de sessions s’étale sur deux années : une année est nécessaire pour assurer une préparation sérieuse et solide ; la seconde est celle de la réalisation. Chaque session dure quatre jours pleins.

Préparation

a) Une première rencontre : une fois l’équipe animatrice constituée, a lieu une première réunion générale avec l’ordre du jour suivant :

  • matinée : présentation du sujet, réactions de chacune, débat pour dégager les points majeurs à retenir.
  • après-midi : mise au point du programme et constitution de quatre équipes qui s’engagent chacune à préparer et animer l’une des quatre journées.
  • avant de se séparer, chaque équipe établit son planning de travail (dates, lieux et rythme de réunions).

b) Habituellement, au cours de l’année, ont lieu deux ou trois autres rencontres générales pour confronter le travail, arrêter le programme définitif et fixer les dates et lieux des sessions.

Déroulement des sessions

Le programme mûri au cours de l’année, fruit de la réflexion et de la mise en commun des suggestions des membres de l’équipe, est le même pour toutes les sessions. Il est repris autant de fois qu’il est nécessaire pour répondre à toutes les demandes, à raison d’une moyenne de cinquante présences par session, à des dates successives entre le mois d’octobre et le mois de juin suivant. En effet, cet étalement des sessions permet à toutes les sœurs d’une même communauté locale d’y participer et de partager ensuite leurs impressions et les découvertes qu’elles ont faites, donc d’avancer ensemble dans le renouveau de la vie religieuse.

Chacune des sessions, même avec un programme identique, a son originalité propre : elle vient des participantes elles-mêmes, de la variété et de la diversité de leurs expériences, de leur aptitude au dialogue, etc.

Comme il est précisé plus haut, chacune des sessions comprend quatre jours, avec arrivée la veille.

Avec l’expérience et sur le désir des sœurs, le programme s’est singulièrement allégé au cours des dix années pour donner plus de place à la réflexion personnelle. Mais nous retrouvons toujours à chacune des sessions les éléments constitutifs suivants :

a) Un long temps de réflexion personnelle orienté par des questionnaires. Beaucoup de liberté est laissée ici à chacune des sessionnistes. Aucun travail de groupe n’a lieu sans être préparé par ce temps de réflexion personnelle et silencieuse.

b) Un travail de groupe. Les groupes (7 membres) sont constitués à l’avance de telle façon que soient mélangées dans chacun d’eux :

  • les différentes tranches d’âge (moins de 35 ans, de 35 à 44, de 45 à 54, de 55 à 64 et plus de 65 ans) ;
  • les différentes professions ou obédiences (enseignantes, infirmières, éducatrices, services communautaires, salariées, etc.) ;
  • les différentes congrégations : dans le groupe, il n’y a, autant que possible, pas deux sœurs du même Institut et jamais de la même communauté locale.

Le critère de rassemblement dans le groupe, ce ne sont pas les affinités de professions ou de sympathies, c’est l’être religieux (femmes consacrées) et dès lors le langage sera d’ordre religieux : « Que vit-on de l’Évangile ? Quelle expérience a-t-on de la vie évangélique ? » Ce brassage permet une communication plus facile et il est frappant de constater que, situées au niveau de l’expérience évangélique, des sœurs de culture très élémentaire se sentent très à l’aise avec des licenciées et réciproquement.

c) Un enseignement doctrinal sous forme d’exposés (un par jour).

d) Une « expérimentation » : par exemple, pour la session sur la liberté dans l’obéissance, il a été demandé de réfléchir personnellement et en groupe sur la question suivante : dans un cas précis où votre liberté a été engagée, pour déterminer la décision que vous avez finalement prise, quelle a été la part respective de votre réflexion personnelle, de votre communauté, du dialogue avec vos supérieures, de la Parole de Dieu ?

Autre exemple : dans la session sur la vie de prière, ont été prévus des exercices pratiques sur la participation du corps à la contemplation.

e) Une journée sur les quatre est plus spécialement réservée à la contemplation silencieuse du Christ priant, pauvre, obéissant, etc. (selon le thème de la session).

f) Enfin une liturgie soignée (Office, chants, Eucharistie), préparée et animée par une équipe de volontaires.

g) Chaque soir, révision de la journée avec les responsables et une déléguée de groupe.

Conclusions

Sœur Anne-Marie Barbel a dressé un bilan de ces sessions [1]. Il serait puéril et prétentieux de leur attribuer tout le mérite de l’évolution de la vie religieuse dans le diocèse. Beaucoup d’autres facteurs ont joué. Quels sont les aspects positifs que nous pouvons retenir au terme de dix années d’expérience ?

1° L’ouverture des diverses Congrégations les unes aux autres, même au-delà des frontières diocésaines. Non seulement les Supérieures, mais surtout les sœurs les plus simples se sont rencontrées d’abord timidement, puis elles ont appris à se connaître. Un grand nombre ont participé aux cinq séries de sessions ; elles retrouvent chaque fois des visages connus. Alors que se pose aujourd’hui avec force, en raison du vieillissement rapide des sœurs, le problème de l’avenir des Instituts, ces rencontres inter-congrégations sont l’occasion d’échanges créateurs de liens affectifs, de découvertes de charismes communs, qui préparent peut-être certains regroupements.

Aucune propagande n’a été faite pour assurer le recrutement de ces sessions. Nous laissons seulement aux Supérieures Majeures le soin de les faire connaître dans leur Institut. Disons aussi que le « téléphone arabe » a joué très efficacement. C’est ainsi que les diocèses limitrophes (en particulier Laval, Bayeux, Coutances, Chartres et Le Mans) ont demandé de se joindre à nous.

2° L’habitude, prise peu à peu, d’un dialogue plus vrai et plus simple. Cet aspect est intéressant alors que, de plus en plus, même à l’intérieur de grands groupes, se créent des fraternités restreintes, basées sur la communication et le partage de vie. Ces sessions ont été, pour plusieurs, un véritable apprentissage du dialogue, qui n’aurait pas été possible au départ dans les communautés locales.

3° La mise en route de l’ensemble des religieuses dans les perspectives du renouveau étudié et décidé dans les chapitres. Les sessions ont aidé beaucoup à faire une conversion de mentalité.

4° Faut-il ajouter que le travail exigeant de préparation et d’animation des sessions est bénéfique d’abord aux animatrices et responsables, tant il est vrai que « qui donne reçoit ». Pour la première fois l’an dernier, deux sessions ont été entièrement animées par une religieuse sans présence de l’un des prêtres de l’équipe. Cette expérience eut été impensable il y a dix ans.

5° Enfin les religieuses semblent puiser dans ces journées :

  1. l’espérance, même dans un temps où l’avenir de leurs instituts paraît assez sombre. Elles retrouvent la foi dans la vie religieuse, qui ne se confond pas avec une institution, fût-elle une congrégation.
  2. un sens plus authentique de la vie consacrée, qui, dans cette perspective des sessions, ne peut plus être confondue avec telle ou telle profession, tel ou tel engagement, même excellent et légitime. Les sessions voudraient être une réponse à cette question fondamentale : qu’est-ce que la vie consacrée d’une religieuse, son originalité, sa spécificité dans le monde et l’Église d’aujourd’hui ?

22 rue Rasbe
F-61500 SÉES, France

[1Art. cité, p. 177.

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