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Les petites communautés

Pedro Arrupe, s.j.

N°1976-2 Mars 1976

| P. 113-116 |

Communication envoyée par le Père Arrupe au « Conseil des Seize » auprès de la Congrégation des Religieux pour sa réunion du 24 octobre 1975. Dans ce document de travail, le Père Arrupe précise d’abord ce qu’il entend par petite communauté. Après avoir distingué de ce point de vue personnes en formation et personnes en activité apostolique, il s’efforce de déterminer des critères valables pour les unes et pour les autres, avec une précision au sujet des petites communautés insérées en milieu démuni.

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Il faut avant tout bien définir ce qu’on entend par « petite communauté ». Lorsqu’on parle de petites communautés, plus qu’au nombre de ceux qui en font partie, l’on se réfère à un style de vie différent. Une communauté peut en effet être très réduite en nombre, et cependant suivre le modèle classique. En ce cas, on ne peut la considérer comme une « petite communauté ».

Est une « petite communauté » celle dont la vie communautaire, tout en ne dépassant pas un maximum de dix membres, présente plus ou moins les caractéristiques suivantes :

  1. relations interpersonnelles plus profondes ;
  2. participation de tous les membres à toutes les manifestations de la vie en commun : prière, concélébration, pauvreté, révision de vie, décisions communautaires concernant les principaux événements de la vie de la maison et de l’activité extérieure ;
  3. discernement présidé par le Supérieur et pratiqué en profondeur : tous y contribuent et en favorisent les conditions nécessaires ;
  4. vrai témoignage de vie et de service apostolique en matière de pauvreté, d’hospitalité, de contacts avec le voisinage, etc.

Il faut distinguer entre petites communautés de personnes en formation et petites communautés de personnes formées et en activités apostoliques.

A. Petites communautés de personnes en formation

Elles doivent être constituées sous la direction d’un Supérieur et avec une préparation adéquate pour ce qui concerne :

  1. leur finalité ;
  2. le choix des sujets qui la constituent ;
  3. le choix des formateurs ;
  4. les critères d’évaluation périodique ;
  5. une ordonnance de la vie telle qu’elle aide la pratique de la prière et de l’étude.

L’expérience démontre que le succès ou l’échec des petites communautés dépend de la vérification de ces conditions.

L’expérience semble également démontrer qu’une des meilleures formules de petite communauté se vérifie lorsque celle-ci a la possibilité de s’intégrer, avec la fréquence nécessaire, dans une grande communauté, conçue précisément dans le but de réunir les petites. Ce qui suppose qu’elle puisse disposer d’un grand réfectoire, d’une chapelle, d’une bibliothèque, et en général d’un milieu dans lequel les membres des petites communautés aient la possibilité de se connaître les uns les autres, de s’enrichir culturellement et spirituellement, tout en évitant les défauts inhérents aux grandes comme aux petites communautés.

Une petite communauté ne doit pas être trop homogène. Outre les personnes en formation, il convient qu’en fassent également partie des personnes plus avancées en âge et engagées en diverses activités apostoliques. Ainsi réalise-t-on ce que l’on pourrait appeler une « communauté verticale », avec des membres différents par l’âge et la catégorie, même si, évidemment, les jeunes y prédominent.

En toute petite communauté, la présence du Supérieur est très importante ; l’esprit communautaire et d’échange doit être maintenu en ses justes limites et ne doit jamais donner lieu à des inconvénients, mais doit plutôt favoriser l’obéissance apostolique.

B. Petites communautés de personnes formées, en activités apostoliques

Les expériences en ce domaine sont beaucoup plus limitées, car les conditions nécessaires pour constituer une petite communauté selon le type de travail apostolique se vérifient plutôt dans des communautés assez grandes et qui ont les caractéristiques de vie apostolique propres aux communautés classiques.

Par exemple, dans la Compagnie de Jésus, existent depuis longtemps des communautés apostoliques formées par de petits groupes. Aujourd’hui cependant on souhaite une nouvelle manière de vivre la vie communautaire, qui rende possible la réalisation de l’idéal apostolique et communautaire conformément aux nécessités d’aujourd’hui.

Il n’y a pas de doute que la tentation de céder à l’activisme et à un certain mouvement et tendance centrifuges est aujourd’hui beaucoup plus forte et doit être contrebalancée par un mouvement contraire dans un sens centripète et communautaire, qui garde unis les membres de la communauté et les soutienne par la charité et un sain esprit de corps.

Le problème de ces communautés est de mettre en pratique cette nouvelle manière de vivre la vie en commun, sans oublier que les gens âgés ne sont pas éduqués ni habitués à pareille convivance apostolique. Par contre, les jeunes formés à ce nouveau genre de vie en commun, lorsqu’ils entrent dans une communauté classique, se sentent isolés et comme rejetés par les autres.

Les critères pour constituer ces communautés apostoliques sont plus ou moins les mêmes que ceux qui ont été indiqués pour les communautés de personnes en formation. La différence se trouve dans le fait que, dans ces communautés, l’apostolat est un élément fondamental pour la structuration de la vie communautaire : la communauté est apostolique et par conséquent doit être une aide pour l’apostolat de ses membres.

Ainsi s’explique la grande variété de formes de vie de ces communautés. Une des fonctions les plus importantes du discernement et de la présence du Supérieur est de garder ces deux éléments : favoriser l’apostolat de la communauté et assurer à chacun de ses membres le réconfort et le soutien de la communauté. Car l’on peut pécher soit par excès de zèle apostolique, ce qui mène à une dispersion destructrice, soit par excès de vie communautaire, ce qui fait que la communauté devient une fin en soi et perd en mobilité et en disponibilité, au préjudice de l’apostolat.

Les petites communautés les plus efficaces sont celles qui naissent avec l’objectif d’une insertion apostolique dans les quartiers pauvres. Elles ont découvert des valeurs et des modes de vie et d’aide apostolique fort intéressants, avec des résultats très positifs en bien des cas. Les échecs n’ont pas manqué, mais généralement par manque de préparation ou de sélection ou par isolement excessif. La force d’identification avec les problèmes de l’injustice et de la souffrance des pauvres est très grande, et une grande maturité est nécessaire pour se maintenir dans le juste milieu et ne pas tomber, au nom de l’Évangile, en des « radicalismes anti-évangéliques ».

La séparation entre lieux de vie et de travail commence à être objet d’expérience en divers endroits, mais nous n’avons pas encore de résultats qui permettent d’en tirer des conclusions définitives.

Dans ce cas également la présence du Supérieur (et pas d’un simple coordinateur) est essentielle, et par conséquent il ne faut pas permettre d’expériences de communauté sans Supérieur. La communauté ne peut pas « donner la mission » : cela est la fonction exclusive de la personne du Supérieur.

Borgo S. Spirito 5
I-00193 ROMA, Italie

Si cette communication du Père Arrupe – tout comme la lettre du P. Loew (cf. Vie consacrée, 1975, 276-291)suscitait chez nos lecteurs des réactions (questions qu’ils se posent, expériences faites, problèmes à approfondir, etc.), nous serions heureux d’en recevoir communication. Cela nous aiderait à discerner l’opportunité de publier un numéro traitant de la communauté religieuse aujourd’hui.

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