Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Fonction de la femme dans l’évangélisation

Vies Consacrées

N°1976-2 Mars 1976

| P. 67-79 |

Après avoir évoqué la place de la femme dans l’histoire du salut et sa participation accrue aux responsabilités humaines, ce texte décrit succinctement les qualités spécifiquement féminines. À cette lumière, il réfléchit au rôle propre de la femme dans l’évangélisation. Quel témoignage apostolique rend-elle déjà, quelles sont les virtualités qu’elle pourrait révéler davantage encore ? On constate finalement que beaucoup reste à faire afin que toutes les ressources féminines puissent se déployer pour le Royaume.

La lecture en ligne de l’article est en accès libre.

Pour pouvoir télécharger les fichiers pdf et ePub, merci de vous inscrire gratuitement en tant qu’utilisateur de notre site ou de vous connecter à votre profil.

L’évangélisation a été trop longtemps considérée comme la responsabilité des hommes et, plus précisément encore, des clercs. Deux documents complémentaires de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples ont voulu rectifier cette vue. Le premier, voici quelques années, a souligné la fonction missionnaire des laïcs des deux sexes ; celui-ci s’attache particulièrement aux femmes. Plus encore que le contenu, c’est la méthode qu’il faut noter : le texte est le résultat, souvent littéralement transcrit, d’une vaste consultation préliminaire des intéressées, dont les 300 pages de réponses ont ensuite été discutées par un comité où se retrouvaient, dans l’égalité, hommes et femmes. Ainsi le document est-il, très heureusement, l’écho conjugué des opinions largement majoritaires des groupes et des orientations adoptées par la Congrégation. Cette fructueuse méthode de travail vaut d’être poursuivie.

Joseph Masson, s.j., Professeur de Missiologie à l’Université Grégorienne
Membre de la Commission Pastorale de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples.

La fonction évangélisatrice appartient à tout chrétien, quels que soient son sexe, son âge et sa situation ; en vertu même de son baptême, il n’est pas seulement appelé et habilité à posséder la foi, mais aussi à la rayonner et à la transmettre.

De cette fonction, fondamentalement égale pour tous, les motivations et les formes se particularisent selon les groupes et les individus. Une de ces différenciations provient indubitablement de la nature, masculine ou féminine, des personnes concernées ; il est donc possible, et à certains moments opportun, de considérer la fonction évangélisatrice de ce point de vue.

La réalité même nous y invite puisque l’humanité se compose d’hommes et de femmes, celles-ci étant même plus nombreuses que les premiers. Il en va d’ailleurs de même dans les effectifs de l’évangélisation, composés pour un tiers d’hommes pour deux tiers de femmes.

L’une et l’autre catégories ont certains caractères propres, qui méritent d’être étudiés. En ce dossier, on examinera le groupe féminin, prenant occasion de l’Année internationale de la Femme, qui se célèbre actuellement.

I. Lumières bibliques et signes des temps

Que la femme ait un rôle important dans la divine perspective sur le monde, cela peut être découvert par une étude attentive de la Bible, étude qu’on peut mieux mener actuellement que par le passé.

Le récit de la Genèse, dès les débuts du texte sacré, en notant que Dieu créa l’être humain comme homme et femme, signale de façon brève mais prégnante la complémentarité des deux sexes, c’est-à-dire à la fois leur ressemblance, leur différence et leur convergence en tout projet humain, donc aussi en celui de l’évangélisation.

L’Ancien Testament fournit en fait toute une série de figures féminines, qui ont joué un rôle éminent dans l’histoire et le destin du Peuple élu, qu’il s’agisse par exemple, dans les cas de Judith et d’Esther, du rôle joué par ces deux femmes dans des moments particulièrement difficiles et délicats de la vie de leur peuple.

Le Nouveau Testament

Toutes ces figures ont trouvé leur réalisation éminente dans la Vierge Marie, Mère de Dieu, associée le plus étroitement qu’il se peut à l’œuvre du salut et au rayonnement de la révélation en Jésus-Christ, depuis l’Annonciation jusqu’à ce jour de la Pentecôte où Marie, recevant le don de l’Esprit Saint, est devenue, comme nous la nommons et selon sa nature propre, la Reine des Apôtres.

Dans la vie même du Seigneur, les femmes participent amplement au projet d’évangélisation, non seulement aux heures prospères mais aussi, avec une fidélité en laquelle elles dépassent les hommes, jusqu’aux heures les plus sombres de la passion, de la mort et de l’ensevelissement du Seigneur : prélude et présage de tant de morts apparentes par lesquelles passe en tout temps son Église et où souvent les femmes se révèlent les plus fidèles.

Et c’est à elles que le Christ ressuscité s’adressera pour réaliser l’annonce de sa résurrection à ses frères : préfiguration typique de leur fonction de témoignage.

Saint Paul – et il en fut certes de même pour les autres Apôtres – atteste à maintes reprises toute l’aide que des femmes, comme Priscille par exemple, ont apportée, selon leur charisme, aux évangélisateurs et à l’annonce même de l’Évangile.

Il serait trop long de montrer comment ce rôle s’est maintenu jusqu’à un certain point à travers les siècles, même s’il a connu, dans la pratique, des ralentissements et des restrictions. Pensant ici particulièrement à l’effort évangélisateur en milieu non-chrétien aux temps modernes, on peut songer avec joie, d’une part, aux religieuses qui, dès la seconde moitié du XIXe siècle, ont commencé à partir nombreuses au loin (nommons Sainte Françoise Cabrini, la Bienheureuse Maria Ledochowska, mère Marie de la Passion) et d’autre part, plus tôt encore, aux laïques qui fondèrent les premières œuvres de coopération missionnaire, telles que Pauline Jaricot et Jeanne Bigard.

Ces apôtres ont été parmi les premiers modèles d’initiative et de responsabilité féminines, que notre temps réclame si largement pour cette moitié de l’humanité.

Si le Concile nous invite à examiner « les signes des temps », on ne peut nier qu’il nous impose ainsi de prendre conscience des phénomènes du progrès de l’émancipation féminine. Laissant de côté tels excès revendicatifs de certaines femmes d’une part et telles cécités, involontaires ou voulues, de certains hommes d’autre part, on peut constater dans l’ensemble, et on le fait avec satisfaction, que notre temps a vu se développer de plus en plus rapidement les efforts d’éducation des femmes, leur prise de conscience personnelle, leur participation accrue aux responsabilités familiales, professionnelles et publiques.

Ces phénomènes, et tant d’autres, constituent un avertissement ; ils n’invitent pas seulement à maintenir et renforcer les contingents féminins qui prennent part à l’évangélisation de façon déjà majoritaire ; ils conduisent plus encore tous les hauts responsables des deux sexes à s’interroger plus profondément sur le rôle propre des femmes dans l’annonce de l’Évangile, sur les caractères spécifiques de leur charisme, sur la mise en valeur de celui-ci en des fonctions, des ministères, bref, des responsabilités élargies. Ils amènent aussi nécessairement à s’interroger tous ensemble, hommes et femmes, sur la préparation des évangélisatrices, et sur leur connexion concrète avec les évangélisateurs dans l’œuvre commune entreprise pour le Christ.

Cette interrogation est partout en cours ; elle doit se poursuivre aussi bien à la base qu’aux instances plus hautes, dans une recherche et des échanges à tous les niveaux.

II. Quelques qualités humaines spécifiquement féminines

Réfléchissant sur ce point, des évangélisatrices ont cru pouvoir affirmer : « La femme est faite plus particulièrement pour tout ce qui se rapporte à la vie, plutôt qu’aux structures, plus pour agir selon des relations personnelles ».

Cette précision s’encadre du reste dans un certain nombre de principes que rappellent par priorité les évangélisatrices elles-mêmes.

  • Qu’il s’agisse d’une femme ou d’un homme, le charisme le plus profond demeure le don reçu de la foi et du baptême.
  • Avant toutes les spécifications ultérieures, c’est la vie vécue de façon évangélique qui constitue le vrai témoignage : « Qui veut annoncer, doit être soi-même un annoncé ».
  • La profondeur spirituelle, la cohérence entre les déclarations et la façon de vivre, l’équilibre et la joie dans l’Esprit résultant de cette cohérence sont des charismes qui ne connaissent pas de limites : tous les peuvent partager, hommes et femmes.

Cela dit, les femmes elles-mêmes, tout comme ceux qui les voient agir, reconnaissent que certaines qualités humaines sont plus proprement féminines et constituent pour l’évangélisation un soutien privilégié.

Constructrices de la vie, les femmes connaissent les conditions qu’exige d’elles et que développe en elles cette lente germination des personnes, selon la nature et selon la grâce.

Elles manifestent une grande capacité d’aimer ce qui doit venir, et de vivre de cette espérance, à travers les délais, les contretemps, les épreuves.

« Pour que les humains aient la vie », toute la vie et singulièrement celle de l’âme, par la grâce, « pour qu’ils l’aient en abondance », c’est-à-dire dans la plénitude de l’Évangile, des Sacrements et de l’Église, les femmes sont capables de se donner sans compter.

Leur dévouement est souvent plus intuitif que celui des hommes, et capable de saisir mieux les aspirations et les détresses, même inavouées, de l’humanité, de sentir quelles réponses il est opportun d’y apporter. Cette intuition débouche spontanément en des initiatives concrètes : « L’homme est un être d’idées, la femme un être d’action », sans d’ailleurs vouloir forcer cette antithèse.

Dans son action, la femme exerce, plus facilement que l’homme, une continuité et une fidélité envers la vie comme elle se présente. Sa foi en la vie soutient sa foi en la grâce et lui donne les longues patiences nécessaires aux besognes d’éducation naturelle et surnaturelle.

Sanctuaire où germe chaque personne vivante, la femme a, de la personne individuelle et de ses caractères propres, un sens plus éveillé et un respect plus profond ; elle en discerne mieux les caractères. Et, plus facilement que d’autres, elle est inclinée à faire fleurir les germes de bien que recèle chaque âme en recherche.

Dans le travail multiforme de l’évangélisation, elle montre une capacité particulière pour nouer les contacts dans une délicate sympathie, pour enraciner longuement les convictions de la foi, pour bâtir de cent façons la famille des enfants de Dieu.

Enfin, devant les exigences, si variées et parfois si surprenantes, de la vie réelle des sociétés et des Églises, les femmes révèlent, comme l’expérience le montre, une grande capacité d’adaptation personnelle, qui leur permet, même en des situations difficiles, d’assurer la survie, et souvent le progrès de l’évangélisation.

De fait, l’histoire des missions a, depuis longtemps, attesté l’immense part prise par les femmes dans l’évangélisation du monde.

L’Église ne saurait trop le reconnaître ; sans doute, à notre époque, en ce moment, la meilleure forme de cette reconnaissance devra-t-elle consister en une réflexion plus poussée et plus ouverte sur l’avenir des femmes dans l’évangélisation.

III. Fonctions évangélisatrices des femmes

Il faut ici sans doute préciser tout de suite que les fonctions à considérer ne sont pas vues comme suppléant à une éventuelle déficience du personnel masculin, même si ce cas existe et n’est pas à exclure. Il s’agit, à partir des charismes propres, dont on vient de parler, de considérer ce que les femmes font, désirent faire, peuvent faire – telles qu’elles sont – dans l’évangélisation. Interrogées sur ce sujet, des dizaines de groupes d’évangélisatrices ont avancé les projets qui suivent, les adoptant selon la mesure du témoignage évangélique qu’ils peuvent rendre.

Considérant leurs occupations traditionnelles, hospitalières, scolaires, sociales, les évangélisatrices pensent unanimement que celles-ci conservent presque partout un rôle important de service rendu aux nations en progrès et de témoignage rendu à l’amour du Christ pour ces mêmes nations. Il semble que les groupes responsables de telles occupations n’aient pas à les abandonner de leur propre initiative. Il est toutefois nécessaire de les soumettre à une révision, pour savoir si elles demeurent nécessaires en chaque cas, à quels publics – parmi les plus déshérités – ces œuvres s’adressent ou non, de quelle manière et à quel rythme des responsables locales et laïques peuvent éventuellement prendre progressivement la relève.

Si l’État désire reprendre directement en mains ces œuvres ou décide de le faire, il est souhaitable que les évangélisatrices, dans la mesure où elles demeurent admises, continuent à y collaborer, de la façon qui semblera la meilleure, donnant ainsi une preuve accrue de service humble et désintéressé et s’insérant du même coup plus profondément dans toute la vie de la nation.

Par ailleurs, dans les pays où la promotion féminine est suffisamment avancée pour soutenir un tel progrès, la part prise par les femmes à l’évangélisation directe et au ministère proprement dit mérite d’être amplement accrue.

À partir des expériences et selon les suggestions des évangélisatrices elles-mêmes, la participation des femmes à l’annonce de la Bonne Nouvelle peut revêtir bien des formes qu’on ne peut que brièvement énumérer :

  • Activité catéchétique, tant pour les catéchumènes que pour les chrétiens (cf. Ad gentes, 26).
  • Visites dans les familles, chez les pauvres, les malades, les abandonnés.
  • Activité dans les sessions de spiritualité et les retraites.
  • Conseils, directives et soutien aux vocations.
  • Enseignement religieux jusqu’au niveau même de la théologie, en toute hypothèse d’utilité et de capacité.
  • Participation à l’activité des moyens de communication sociale : presse, radio, télévision.

Toutes ces formes d’action, étant au fond des « cultures de la foi », supposent en qui même les pratique une foi profonde, une préparation pédagogique adaptée ; chez la femme, elles revêtiront des aspects de finesse et de cœur tout particuliers.

IV. Activités féminines en paroisse

Les considérations qui suivent ne sont pas plus que les précédentes basées sur la nécessité de « suppléer » à l’absence du prêtre, même si ce cas est destiné à se présenter dans une mesure croissante. Elles valent d’abord à partir des virtualités naturelles de la femme dans la société et dans l’Église, virtualités dont la révélation progresse très rapidement.

On peut, par commodité, répartir ces activités en deux groupes, notant dès l’abord qu’il s’agit non seulement de les accomplir en sous-ordre, mais de plus en plus d’en assumer pleinement les responsabilités et les décisions. Cela ne signifie pas que les évangélisatrices se veulent détachées des autres membres de la paroisse ou indépendantes du prêtre ; mais tout simplement qu’elles entendent assumer leur plein rôle dans l’équipe paroissiale ; celle-ci doit être une vraie communauté de travail où tous les membres, sans considération de sexes, assument leur part d’adulte : « Le Saint-Esprit parle à tous et à toutes ».

Le premier groupe d’occupations paroissiales où se déploieront les qualités féminines peut approximativement être appelé administratif. Dans la planification de toute la vie paroissiale et de son rayonnement vers le monde non-chrétien, les femmes données à l’évangélisation apporteront la précieuse contribution de leur sens des réalités concrètes, de leur application méthodique et persévérante, de leur créativité pratique : « leur apport sera particulièrement important pour ce qui regarde la mise en mouvement apostolique de l’élément féminin ». Ici se montrent ce que certaines d’entre elles appellent « leurs dons d’amitié et de sens maternel ».

Le second groupe d’activités le plus important est directement pastoral (Ad gentes, 18), sans encore constituer à proprement parler des ministères. Dans les catéchuménats, particulièrement féminins, dans les écoles de catéchisme, les Instituts Pastoraux, les Séminaires, les femmes ont à jouer un rôle éducatif spécifique auquel des hommes ne pourraient prétendre. Celles qui auront reçu la préparation voulue dirigeront des groupes de dialogue entre chrétiens et non-chrétiens, des groupes de spiritualité, des cercles de réflexion biblique.

Toute une partie de l’apostolat de préparation aux sacrements leur est ouverte, comme aux prêtres, qu’il s’agisse du baptême, de la confession, de la confirmation, du mariage, de l’onction des malades. Il est à souhaiter que les prêtres, souvent surchargés en ce domaine, trouvent dans les femmes de précieuses associées. A celles-ci, ils reconnaîtront la responsabilité et la responsable autonomie que méritent leurs qualifications personnelles.

Les femmes seront particulièrement capables du contact apostolique avec le monde non-chrétien sous son aspect familial et féminin. En certaines cultures, elles seront même les seules capables de ce travail.

V. La femme dans la liturgie et les ministères

Une longue expérience en certains cas et, en d’autres, la réussite de nouvelles initiatives, indiquent clairement une série de voies dans lesquelles les évangélisatrices ont à s’engager de plus en plus. Ce seront parfois des voies qui jusqu’ici étaient réservées aux prêtres, mais qui ne constituent pas en principe un monopole sacerdotal et sont utilisables en soi par une diaconie, un service féminin.

En combien de paroisses déjà, en l’absence du prêtre, n’est-ce pas une religieuse qui assume la responsabilité, la présidence et la direction de l’assemblée liturgique communautaire, du dimanche et de la semaine, et se charge d’exhorter les fidèles à leurs devoirs de chrétiens ?

C’est encore la religieuse dont la présence permet de conserver la réserve eucharistique et de la partager aux fidèles, dans la Messe et hors d’elle en cas de nécessité.

Il est des cas où l’administration du baptême et la présence ecclésiale officielle au mariage sont assurées, moyennant les mandats épiscopaux requis, par des religieuses en charge permanente d’une paroisse. D’autres fonctions, dont l’urgence n’est pas douteuse, mais dont l’assomption par les femmes devrait faire l’objet d’une recherche nouvelle précise, regardant les prières des malades et les prières des funérailles.

L’on constate qu’un certain nombre de religieuses sont angoissées de voir en quel abandon se trouvent parfois concrètement des communautés chrétiennes, menacées ainsi d’anémie et de mort ; leur requête d’assumer des activités pastorales accrues sort précisément de cette angoisse, et non d’un esprit de revendication ; elle mérite d’être examinée avec sympathie, et les circonstances rendent un tel examen urgent...

Le genre de députation officielle requis pour de telles fonctions sera aussi à préciser. Comme le montre l’expérience, une telle députation pourrait être attribuée par l’évêque du lieu, dès que les conditions à remplir auront été bien déterminées par les suprêmes autorités compétentes.

Qu’il s’agisse d’un mandat de type juridique, d’une bénédiction spéciale, ou d’un autre mode à déterminer, l’action pastorale, des femmes comme des hommes, aura à s’exercer en union avec la hiérarchie : « Rien sans l’évêque » (Ignace d’Antioche). Mais on peut souhaiter que les autorités manifestent, à l’offre de service des femmes consacrées, une agissante sympathie, dans toute la mesure – qui est large – des possibilités.

VI. Sélection et préparation des évangélisatrices

La fonction évangélisatrice n’est pas aisée. On peut certes toujours compter sur la grâce, mais une sérieuse sélection, basée sur des critères exigeants, est requise. L’expérience, exprimée par les intéressées elles-mêmes, apprend la nécessité des conditions suivantes :

– L’évangélisation, vue sous son aspect humain, requiert des personnes équilibrées, de psychologie saine et robuste. Des personnes libérées des fausses entraves comme des fausses émancipations et parvenues à une maturité humaine, où elles trouvent et montrent leur joie et leur rayonnement. De telles personnes seront les mieux préparées à nouer et entretenir avec les interlocuteurs et associés, non-chrétiens ou chrétiens, des relations sociales paisibles et profondes : « chaleur et accueil », dit un témoignage.

Au-delà, ou mieux dans ce fond humain, doit s’établir une intense vie spirituelle, une capacité de solitude pleine, remplie de foi vivante, de conversation avec Dieu, et de participation, contemplative et active, à son plan de rédemption du monde. L’évangélisatrice sait, selon la parole du Pape Paul VI que, pour la femme comme pour tout être humain : « C’est la sainteté qui constitue la promotion la plus féconde ». Son « expérience » la plus valable sera toujours de rencontrer Dieu dans le prochain comme en elle-même.

Personne ne peut évangéliser sans avoir d’abord été évangélisé et converti.

Essentielle et première, la valeur spirituelle doit normalement s’accompagner dans les évangélisatrices d’une compétence concrète : celle-ci peut se situer dans le domaine directement pastoral, mais souvent, dans les circonstances où se trouvent les peuples à évangéliser, les compétences techniques restent de la plus haute importance ; demeurent requises d’urgence les capacités médicales, éducatives, sociales, et autres qualifications de service à rendre à la libération et au développement globaux des populations.

Cette exigence, à laquelle en des temps plus simples la bonne volonté et le dévouement sans limite pouvaient suppléer, devient actuellement de plus en plus pressante ; et des mesures de formation adéquate seront de plus en plus nécessaires. Aux Supérieures de les prendre.

À partir de ces signes des temps, les évangélisatrices elles-mêmes précisent de plus en plus certaines lignes essentielles de la formation non seulement initiale mais continuée sans fin.

La vie de prière doit s’articuler autant que possible sur la culture et même sur les habitudes religieuses traditionnelles, en tout ce qu’elles ont de bon, des peuples auxquels s’adresse l’annonce. Le silence et la contemplation, auxquels les femmes sont providentiellement adaptées, doivent alimenter cette prière, pour déboucher en des liturgies et paraliturgies vraiment expressives pour les peuples concernés. Il appartiendra en particulier aux femmes de constituer, à partir de leur foi et de leur cœur, ce premier langage religieux qui marque pour la vie les enfants et « ceux qui leur ressemblent ».

Par ailleurs, les évangélisatrices ne pourront manquer, dans la mesure de leurs possibilités, d’approfondir leur formation théologique chrétienne, mais aussi de comprendre les religions non-chrétiennes et, notamment, la figure, le sens et le rôle concret de la femme en chacune de ces religions.

Les multiples expériences pastorales, que font actuellement tant d’évangélisatrices en tous les continents, parmi les non-chrétiens et les chrétiens rudimentaires, méritent d’être mieux connues et de servir de lumières aux personnes qui, peut-être, conserveraient un horizon trop restreint ou des méthodes quelque peu vieillies ; c’est ici que peut le mieux intervenir la formation continue ; elle est devenue une nécessité.

Mais toutes les préparations resteraient étriquées, si elles ne s’ouvraient pas constamment sur la totalité du monde à sauver ; si elles n’étaient constamment parcourues par l’angoisse et le zèle, devant les milliards d’âmes auxquelles Jésus-Christ n’a pas été dit. Les paroles de Paul – et son ardeur – restent le moteur de toute préparation : « Qui souffre, sans que sa peine me brûle... Malheur à moi si je n’évangélise ». Ni les indéniables urgences de progrès humain, ni les spécieuses affirmations de salut sans l’Évangile, ne doivent miner cette disposition de base, indispensable à tout moment.

VII. Formes et rythmes de l’engagement féminin

Donatrices de la vie, consacrées naturellement à son service, il appartient intensément aux femmes de donner à l’évangélisation un visage vivant et réaliste, devant le monde qui nous regarde. A cet égard, des réflexions sont à faire sur la dimension comme sur les aspects des groupes évangélisateurs.

Des critiques se sont élevées récemment contre les groupes trop nombreux, qui naissent soit des nécessités d’une œuvre qui demande un ample personnel, soit de la tendance naturelle des êtres humains à s’organiser en unités plus larges, soit du regroupement en masse des personnes à former.

C’est pourquoi l’on a beaucoup parlé des petites communautés et, notamment, chez les femmes.

En fait, c’est le but à atteindre, ce sont les exigences de la vie, commune et apostolique qui doivent ici servir de critère pour la dimension communautaire. De l’expérience des évangélisatrices, il semble ressortir que l’envoi d’une femme seule vers un milieu à évangéliser requiert en celle-ci des qualités assez exceptionnelles ; il ne peut être envisagé sans un fond humain et spirituel considérable et résistant, ni sans un contact et des retours réguliers vers un groupe de soutien.

Il est beaucoup plus normal que le groupe évangélisateur, même s’il opère en avant-garde, comporte plusieurs personnes, et que ces personnes représentent un éventail diversifié de valeurs, qu’il s’agisse de l’origine spirituelle ou de la capacité professionnelle. Maintes expériences ont montré les richesses (et aussi quelques difficultés) d’une telle variété.

Quant à la dimension des groupes, aucune règle ne semble pouvoir être donnée. Il est possible que les exigences d’une œuvre, toute révision faite, continuent à réclamer un groupement important ; il est par ailleurs clair qu’un groupe restreint peut plus facilement s’insérer profondément dans un milieu, en adopter le style et les rythmes de vie, dont il faut parler maintenant.

Lorsqu’elles s’expriment sur ce point, les évangélisatrices souhaitent que les groupes aient diverses qualités.

Quelle qu’en soit la dimension – et avec une préférence pour la dimension modeste –, le groupe doit de plus en plus éviter de donner une impression de puissance et de distance. N’ayant en principe « rien à cacher », les communautés ont avantage à abandonner les structures qui augmenteraient inutilement la séparation, à se présenter comme ouvertes, avec ces caractères qui conviennent si bien à la féminité : la disponibilité ouverte, l’écoute sympathique, la compréhension cordiale, l’hospitalité, non seulement spirituelle, mais matérielle, pour les personnes en difficulté.

L’apparence de richesse constituerait déjà, à ce point de vue, un obstacle. L’aisance assurée en des pays pauvres, où les femmes travaillent durement, serait un contre-témoignage. L’esprit de propriété qui, même dans une situation de pauvreté, refuserait de partager les modestes ressources (l’avarice peut exister à tout niveau) serait un signe de défiance envers la providence de Dieu Père.

Un autre caractère requis actuellement dans les communautés, pour arriver à une vraie insertion dans la masse, va à contre-courant de la tendance à une vie bien réglée et bien fixe, qui fut parfois regardée comme l’idéal dernier d’un groupe. Certes, des points forts de silence, de prière, de vie communautaire restent requis ; cependant, cela assuré, une vraie volonté d’insertion amènera nécessairement à s’adapter avec flexibilité à des séries d’imprévus ; les structures sont requises autant qu’il se doit, mais, pour un apostolat vivant, elles doivent s’adapter autant qu’il se peut.

Mais le dernier mot du témoignage des équipes féminines sera prononcé par une vie dont la charité est l’âme, qu’elle s’exerce au dedans ou vers le dehors. Ici la délicatesse et l’ingéniosité féminines ont un rôle à remplir, irremplaçable, pour donner aux communautés ces touches de fraternité humaine et chrétienne qui les rendront le plus attrayantes ; ce témoignage sera d’autant plus éloquent qu’il unira des personnes provenant de groupes différents, de diverses nations, de plusieurs races.

VIII. Vers des responsabilités accrues

On a déjà proposé plus haut bien des perspectives dans lesquelles les femmes auront à assumer, dans l’évangélisation, des responsabilités pratiques accrues, au même titre que les hommes, à partir de qualités équivalentes.

Dans les planifications d’ensemble, on peut noter çà et là, avec satisfaction, qu’une part est faite aux femmes dans différents Conseils et Commissions, consultatifs ou délibératifs, de l’Église. L’appel fait plusieurs fois aux femmes par le Saint-Père pour une prise en charge plus large des responsabilités, des activités de l’évangélisation, la création d’une Commission Pontificale pour la femme, élargie en Comité pour l’Année Internationale de la Femme, la nomination de femmes comme consulteurs de diverses Congrégations Romaines, ont ouvert un chemin qui peut sans aucun doute s’élargir.

On constate, dans les domaines profanes, que les femmes qualifiées pour un emploi déterminé y sont mieux admises que jadis ; ce phénomène doit être attendu également dans le domaine de la religion et de l’évangélisation.

Il faut avouer pourtant que beaucoup reste à faire afin que les immenses ressources féminines soient mises à même de se déployer entièrement pour le Règne de Dieu.

Puissent les hommes et les femmes, dans la lumière du rôle éminent joué par Marie, Reine des Apôtres, comprendre quelles possibilités l’actuelle prise de conscience des femmes offre à l’Église, si elle sait les utiliser, pour l’évangélisation du monde.

19 novembre 1975

Commission pastorale de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples
Piazza di Spagna 48
I-00187 ROMA, Italie

Mots-clés

Dans le même numéro