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Marie, l’Église et la femme dans l’évangile de Luc

Jean-Marie Hennaux, s.j.

N°1975-5 Septembre 1975

| P. 257-268 |

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Notre but, dans les pages qui suivent, n’est pas d’esquisser la mariologie de saint Luc. Nous voudrions plutôt nous poser cette question : existe-t-il un rapport (et si oui, lequel ?) entre ce que saint Luc nous dit de la Vierge Marie et ce qu’il nous dit de la femme ? La réponse à cette question jettera peut-être quelques lumières sur la place de la femme dans l’Église.

I. La Vierge Marie, présente à tout l’Évangile

Considérons d’abord la prophétie de Syméon, lors de la présentation de Jésus au Temple. Cette prophétie s’adresse à Marie d’une manière toute particulière : « Syméon les bénit et dit à Marie, sa mère : Vois ! cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction (et toi-même, un glaive te transpercera l’âme !), afin que se révèlent les pensées intimes d’un grand nombre de cœurs » (2,34-85). Marie sera impliquée dans la contradiction qui atteindra son Fils et qui culminera dans sa passion et dans sa mort. Elle en souffrira. C’est donc sa participation à la passion de son fils qui est ici annoncée, sa compassion qui révélera le fond de son cœur. Elle sera donc présente, et de la manière la plus profonde, à Jésus, au moment de sa croix et de sa mort.

Par conséquent, l’union de Marie à Jésus va de sa conception et de sa naissance (1,26-38 ; 2,1-20) jusqu’à sa passion et sa mort. Sa présence aimante et sa mémoire cordiale (« Marie conservait avec soin tous ces souvenirs et les méditait dans son coeur » : 2,19 et 2,51) embrassent tout de l’histoire de Jésus.

Il semble bien que l’épisode de Jésus perdu et retrouvé (2,41-52) nous enseigne la même vérité. Cet épisode constitue une annonce prophétique de la Passion-Résurrection [1]. Les trois jours de recherche angoissée de Marie et de Joseph annoncent les trois jours précédant la résurrection où l’Église sera dans l’angoisse et dans la peine et cherchera son Bien Aimé. Les paroles dites aux femmes venues au tombeau : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? Il n’est pas ici ; il est ressuscité. Rappelez-vous comment il vous a parlé lorsqu’il était en Galilée » (24,5-6) sont un écho de celles de Jésus au Temple : « Pourquoi me cherchez-vous ? Ne saviez-vous pas que je dois être chez mon Père ? » (2,49). Les « trois jours » se retrouvent des deux côtés (2,46 et 24,7), de même que la « recherche » (2,44.45.48.49 et 24,5), l’« angoisse » (2,48 et 24,5), et le verbe « trouver » (2,45-46 et 24,2).

La Parole de Jésus dans le Temple (c’est la seule Parole de Jésus qui nous soit donnée avant le commencement de sa vie publique) est une révélation voilée de sa filiation divine (cf., aux versets 48 et 49, le contraste voulu entre « ton père » (Joseph) et « mon Père » (Dieu)) : la demeure normale de Jésus est la maison du Père. Cette filiation se manifeste clairement dans le mystère de la Mort et de la Résurrection. Ressusciter, dans le troisième évangile, c’est essentiellement passer au Père, retourner dans la maison du Père, dans le vrai Temple (cf. 24,50-53) ; l’Ascension est censée avoir lieu le soir même de la Résurrection.

La « désobéissance » de Jésus est donc en fait un acte d’amour pour son père et pour sa mère, mise de nouveau à l’avant-plan (2,48 et 51). Jésus leur rappelle son plus profond mystère, sa filiation divine, en les entraînant prophétiquement dans le mystère de mort et de résurrection qui manifestera pleinement cette filiation. Jésus, par amour, les y introduit. Mais ils sont déconcertés par cet amour, comme les femmes et les disciples seront déconcertés plus tard par la croix (23,27 ; 24,4 et 26 ; etc.) : « Ils ne comprirent pas la parole qu’il venait de leur dire » (2,50). Et ils ne pouvaient la comprendre, car son sens (comme le sens de tout l’épisode) ne devait s’éclairer que bien plus tard, au temps de la mort et de la résurrection de Jésus. Il ne restait donc qu’une chose à faire : garder dans son coeur et dans sa mémoire cet événement et cette parole énigmatiques pour le temps de leur accomplissement. C’est l’attitude de Marie (2,51). L’appel au souvenir qui est adressé aux femmes au moment de la résurrection (« Rappelez-vous » : 24,6 ; « elles se rappelèrent » : 24,8) n’est pas sans évoquer ce « refrain du souvenir », que nous rencontrons par trois fois dans l’évangile de l’enfance (1,66 ; 2,19 et 51) et dont deux concernent explicitement Marie.

Dans le troisième évangile, les deux premiers chapitres, l’évangile de l’enfance, forment manifestement un tout. Un tout où la totalité du mystère de Jésus est déjà présente : non seulement sa conception et sa naissance, mais aussi sa parole et, en prophétie, sa mort et sa résurrection. Et il nous est clairement montré que Marie est présente à la totalité de ce mystère de Jésus, depuis son premier instant jusqu’à son retour au Père à travers la mort.

Pourtant, après les deux premiers chapitres de son évangile, Luc ne parle pour ainsi dire plus de la Vierge Marie. Et lui, qui a annoncé la participation de Marie à la Passion et à la Résurrection dans les deux textes que nous avons rappelés (la prophétie de Syméon et l’épisode de Jésus au Temple), quand il en arrive effectivement au récit de cette Passion et de cette Résurrection, il ne mentionne plus Marie et ne souffle mot de sa présence à la Croix, présence que nous connaissons par le témoignage de Jean (Jn 19,25-27). Comment expliquer cela ?

En un sens, on pourrait dire qu’il n’a plus besoin de mentionner cette présence, car il l’a suggérée assez clairement dans les premiers chapitres. Mais cette réponse n’est pas pleinement satisfaisante.

Une autre réponse peut être fournie au niveau de la critique des sources. Luc se montre ordinairement très respectueux de ses sources. S’il n’a pas trouvé de mention de Marie dans celles qu’il a utilisées pour la Passion, il ne se serait pas jugé le droit d’en parler, même si celles qui ont donné naissance aux récits de l’enfance suggéraient une présence non seulement morale, mais aussi physique de Marie à la Passion de son fils. C’est possible. Mais une réponse ne sera vraiment satisfaisante que si elle se situe au niveau de la théologie de Luc. Pourrions-nous, à ce niveau, trouver une explication ? Il semble que oui. Nous voudrions la présenter au moins comme une hypothèse.

II. Marie et l’Église

En fait, Luc nous parle encore de Marie, au-delà de l’évangile de l’enfance, dans deux brefs passages. Si nous prenons ceux-ci tout à fait au sérieux, nous aurons peut-être une réponse à notre question.

Voici le premier de ces textes : « Sa mère et ses frères vinrent le trouver, mais ils ne pouvaient l’aborder à cause de la foule. On l’en informa : Ta mère et tes frères se tiennent dehors et veulent te voir. Mais il leur répondit : Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (8,19-21). Le privilège de Marie semble passer à tous. Tous les chrétiens, c’est-à-dire l’Église, peuvent devenir « mère de Jésus ». Et comment ? En « écoutant la parole de Dieu et en la mettant en pratique ». Cette précision fait écho à la conclusion de la « parabole de la lampe », qui vient immédiatement avant notre texte : « Prenez garde à la manière dont vous écoutez » (8,18), ainsi qu’à la conclusion de la « parabole du semeur », qui précède celle de la lampe : « Ce qui est dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant entendu la Parole avec un cœur généreux et noble, la gardent et produisent du fruit par leur constance » (8,15).

Or Marie nous a été montrée par Luc précisément comme un modèle d’« écoute de la Parole ». Sa réponse à l’ange de Dieu s’exprime par ces mots : « qu’il m’advienne selon ta parole » (1,38) ; sa maternité est présentée comme un fruit de son obéissance à la Parole ; de plus, Élisabeth loue Marie pour sa foi en la Parole : « Bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur » (1,45). Marie est par excellence la « bonne terre » (une image féminine), qui, « ayant entendu la Parole avec un cœur généreux et noble, l’a gardée et a produit du fruit ».

Les chrétiens doivent donc reproduire l’attitude de Marie par rapport à la Parole : son accueil et sa foi. Mais, du coup, ils deviennent capables de produire du fruit comme elle et même de devenir « mère de Jésus », de mettre Jésus au monde, de le rendre présent sur terre.

Si nous interprétons notre texte à la lumière de tout l’évangile lucanien, il semble qu’il soit le lieu de deux mouvements : d’une part Marie est laissée par Jésus dans le peuple, dans la foule des disciples ; elle doit s’effacer et se perdre en quelque sorte dans l’Église. Mais ce mouvement d’identification de Marie avec tous, avec le commun, est corrélatif d’un autre mouvement : l’identification de tous avec Marie, l’imitation, par tous et par le commun, de la foi féconde de Marie. La parole de Jésus en 8,21 est à la fois un appel à Marie à ne pas se mettre à part, à demeurer avec tous et un appel à tous à « écouter la Parole de Dieu » comme Marie. Marie n’est appelée à demeurer effacée que parce qu’elle est appelée à devenir en quelque sorte intérieure à tous. Sa vocation personnelle est d’une certaine manière vocation universelle, vocation de tous. Elle est le modèle.

Saint Luc ne nous parle pas explicitement de Marie comme « figure de l’Église », mais c’est pourtant à cette formule que conduit sa théologie si on la prend dans son ensemble. Marie figure de l’Église, et, réciproquement, l’Église comme réalité mariale, et féminine, puisque maternelle [2].

Venons-en à notre deuxième texte : « Or, comme il disait cela, une femme éleva la voix du milieu de la foule et lui dit : Heureuse celle qui t’a porté et allaité ! Mais lui, il dit : Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui l’observent » (11,27-28). Cette parole de Jésus révèle la vraie nature de la maternité de Marie. Elle n’est pas d’abord ou simplement charnelle. Marie n’a pas enfanté seulement avec son corps. Sa maternité est engagement de toute sa personne, de toute sa foi, et elle a pour fondement son écoute de la parole de Dieu et son obéissance à cette parole (1,38 et 45). Marie est mère de Jésus par sa foi avant de l’être par son corps, ainsi que de nombreux Pères de l’Église l’ont exprimé.

Mais en mettant ainsi l’accent, Jésus souligne ce qu’il y a d’universalisable dans la vocation de Marie : écouter la parole et l’observer. Cette réponse est donc très proche de Lc 8,19-21 que nous avons étudié plus haut. L’aspect unique et particulier de la vocation de Marie est laissé dans l’ombre au profit de l’aspect universel de son attitude, celui par lequel elle peut manifestement devenir un exemple pour tous.

Nous retrouvons ainsi le double mouvement que nous avons découvert dans le texte précédent [3].

Dans la logique de ces deux textes, où Marie est laissée dans le peuple de Dieu et invitée en quelque sorte à s’y perdre et à s’y effacer, on comprend que Luc n’ait pas mentionné spécialement le nom de Marie à la Croix. Sa vocation est d’y être parmi les autres, toute effacée : « Tous ses familiers se tenaient à distance, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée et qui regardaient » (Lc 23,49). Après la prophétie de Syméon, après la scène prophétique du Temple, on peut deviner que Marie est là parmi les familiers de Jésus et les femmes, mais son nom n’est pas prononcé.

Finalement, l’effacement de Marie est au service de la manifestation de l’universalité de Jésus. Celle-ci doit apparaître comme n’étant limitée par rien, par aucune attache charnelle (sa mère, son père terrestre, ses frères) ni par aucune appartenance sociale (le village de Nazareth, etc.). Cette universalité peut se manifester pleinement à partir de la Mort-Résurrection de Jésus, c’est-à-dire à partir de la manifestation plénière de sa filiation divine : c’est parce qu’il est le Fils unique de Dieu que Jésus est aussi le frère universel. Mission universelle et retour au Père sont intimement liés (cf. Lc 24,47-53 et déjà 23,44-49).

Au Temple déjà, l’affirmation de la filiation divine de Jésus (2,49) avait impliqué l’effacement de son père terrestre et de sa mère (2,48). Ce qui était nécessaire pour la prophétie, l’est a fortiori pour l’événement lui-même. Marie devra rester effacée jusqu’au retour de Jésus à la maison du Père. Mais alors, quand on saura clairement qu’il est le Fils et qu’il « lui faut donc être chez son Père », Marie pourra reparaître et témoigner que le Fils unique est également pour toujours un homme. Luc la mentionne à nouveau explicitement quand il parle de la prière d’attente du Saint-Esprit : « Tous, unanimes, étaient assidus à la prière, avec quelques femmes, dont Marie la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus » (Ac 1,14). En s’effaçant pour qu’apparaisse en pleine lumière l’universalité de Jésus, Marie s’est laissé elle-même universaliser par son fils ; elle s’est fondue dans l’Église ; elle est devenue Église en quelque sorte. Après l’Ascension, son universalité propre peut être suggérée, non seulement comme « figure de l’Église » mais comme « mère de l’Église ». Sa maternité singulière n’a été effacée quelque temps que pour être universalisée, à la mesure même de l’universalité de son fils.

III. les femmes dans l’évangile de saint Luc

La place faite aux femmes est beaucoup plus grande dans l’évangile de saint Luc que dans les trois autres, et les figures féminines y sont plus nombreuses.

Parcourons rapidement ces passages lucaniens où les femmes sont présentes [4]. L’évangile s’ouvre par l’« annonce à Zacharie » (1,5-25), qui forme diptyque avec l’« annonce à Marie » (1,23-38) ; un diptyque où, à côté des ressemblances, les différences sont nombreuses et significatives [5]. Zacharie est un homme, Marie est une femme ; Zacharie est prêtre, Marie est sans fonction officielle ; l’annonce à Zacharie a lieu à Jérusalem, capitale d’Israël, et au Temple, l’annonce à Marie a lieu à Nazareth, bourgade inconnue de Galilée, et dans sa maison ; l’ange est envoyé à Zacharie en un moment solennel de la liturgie juive, le temps de la visite de l’ange à Marie n’est indiqué que par rapport à la conception d’Élisabeth ; Zacharie doute, Marie croit ; Zacharie devient muet, Marie chante son Magnificat. Tous ces contrastes jouent en faveur de Marie et de sa place dans l’histoire du salut : une femme va y tenir un rôle de premier plan, même si c’est dans l’obscurité et l’humilité.

Élisabeth aussi est une belle figure, dont on souligne la « justice et l’obéissance » (1,6), la vocation importante (1,13-14) et l’action de grâce : « Voilà ce qu’a fait pour moi le Seigneur... » (1,25 ; cf. aussi 1,41-45).

A côté de Syméon, le prophète, Luc a voulu montrer Anne, la prophétesse (2,36-38).

Plus loin, nous rencontrons la « belle-mère de Simon » qui, guérie, « se mit à les (Jésus et ses disciples) servir » (4,38-39), la « veuve de Naïm », à qui Jésus, pris de pitié, rendit son fils unique (6,11-17), la « pécheresse pardonnée et aimante », exemple de foi et d’amour (7,36-50). Luc signale que des femmes suivaient Jésus avec les Douze : « Les Douze étaient avec lui, et aussi des femmes qui avaient été guéries d’esprits mauvais et de maladies : Marie, dite de Magdala, dont étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Chouza intendant d’Hérode, Suzanne et beaucoup d’autres qui les aidaient de leurs biens » (8,1-3). L’hémorroïsse, qui touche avec foi « la frange du vêtement de Jésus » et qui est guérie, reçoit les mêmes paroles de consolation que la pécheresse : « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix » (8,43-48). Jésus guérit aussi la petite fille de Jaïre (8,49-56) et la femme « courbée depuis dix-huit ans » et qui, « redevenue droite, se mit à rendre gloire à Dieu » (13,10-17). Entre « la parabole du bon Samaritain » (10,29-37) et l’enseignement sur la prière de 11,1 sv, nous trouvons « Marthe et Marie » (10,38-42) qui semblent symboliser justement le « service » des autres et la « prière contemplative ». Marie, « assise aux pieds du Seigneur et écoutant sa parole » (10,39) est le type même de cette attitude d’« écoute de la parole », sur laquelle Luc a tant insisté. Elle a « choisi la meilleure part » (10,42) ; ce n’est sans doute pas par hasard que Luc mentionne son prénom semblable à celui de la mère de Jésus, qui, précisément, est montrée comme un exemple de foi contemplative (1,38 et 45 ; 2,19 et 51 ; 8,19-21 ; 11,27-28). Jésus loue la « veuve importune » (18,1-5) dans sa parabole du « juge qui se fait prier longtemps », et plus encore « l’offrande de la pauvre veuve » au Trésor du Temple (21,1-4).

Luc signale l’attitude compatissante des femmes sur le chemin du Calvaire : « Jésus était suivi d’une grande multitude de peuple, entre autres de femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur lui » (23,27). Et, dans sa souffrance, Jésus à son tour a compassion d’elles et leur parle : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants... » (23,28-31). L’évangéliste note aussi (nous l’avons vu) la présence des femmes auprès du Crucifié (23,49), ainsi que leur assistance à la sépulture : « Les femmes qui l’avaient accompagné depuis la Galilée suivirent Joseph ; elles regardèrent le tombeau et comment son corps avait été placé. Puis elles s’en retournèrent et préparèrent aromates et parfums ; et, durant le sabbat, elles observèrent le repos selon le commandement » (23,55-56).

Ce sont elles, les premières, qui « le premier jour de la semaine, de grand matin », vont au tombeau (24,1-3). Elles, les premières aussi, qui reçoivent et accueillent l’annonce de la résurrection (24,4-8).

Et elles sont encore les premiers témoins de cette résurrection : « Elles revinrent du tombeau et rapportèrent tout cela aux Onze et à tous les autres. C’étaient Marie de Magdala et Jeanne et Marie de Jacques ; leurs autres compagnes le disaient aussi aux apôtres. Aux yeux de ceux-ci ces paroles semblèrent un délire et ils ne croyaient pas ces femmes » (24,9-11 ; cf. aussi les disciples d’Emmaüs : 24,22-24).

Beaucoup de ces passages sont propres à Luc. Il a particulièrement insisté sur la présence et sur le rôle des femmes dans l’Église. Celle-ci semble pour lui une réalité davantage féminine. Si nous rapprochons tous ces passages lucaniens où il est question des femmes, nous découvrons un certain nombre de traits plus ou moins communs, qui appartiennent à l’image que saint Luc se fait de la femme dans l’Église. C’est d’abord la foi : Marie de Nazareth, la pécheresse de 7, 37, l’hémorroïsse, Marie, sœur de Marthe, les femmes au matin de Pâques. Cette foi est liée à l’amour chez la « pécheresse pardonnée et aimante ». Elle apparaît dans une forme contemplative chez Marie de Nazareth, chez Anne et chez Marie, sœur de Marthe. L’action de grâce et la louange se retrouvent chez Élisabeth, la vierge Marie, la femme courbée. La virginité ne se trouve que chez Notre-Dame, mais Anne, après son veuvage, demeure dans la chasteté [6]. Le service est mentionné plusieurs fois : chez la belle-mère de Simon, les femmes qui suivaient Jésus, Marthe. La générosité est louée dans l’« entourage féminin de Jésus » (8,3) et chez la « pauvre veuve ». La compassion semble aussi pour Luc une attitude particulièrement féminine : les femmes sur le chemin du Calvaire, à la Croix, à la sépulture, la veuve de Naïm. Enfin, les femmes jouent un rôle important dans le troisième évangile par la parole : Élisabeth parle « dans l’Esprit Saint » ; Marie proclame son cantique du Magnificat ; Anne est appelée « prophétesse » ; elle « célèbre Dieu et parle de l’enfant à tous ceux qui attendent la libération de Jérusalem » ; surtout, les femmes témoignent de la résurrection et réalisent ainsi en plénitude ce qu’annonçait Anne. A travers ces attitudes et ces offices remplis par des femmes dans la communauté du salut, saint Luc nous suggère pour elles différents « charismes » et différents « ministères ».

Si saint Luc a donné une telle place aux femmes dans son évangile, ce n’est sans doute pas sans rapport avec le fait qu’il a donné une grande place aussi à Marie, elle qui est dite « bénie entre toutes les femmes » (1,42). Plusieurs des traits que nous avons reconnus à l’image lucanienne de la femme, nous avons dû les noter également chez Marie : elle est vierge, mais elle est aussi épouse et mère ; elle est un exemple de foi ; elle sait se taire, garder les choses dans son cœur, et elle sait aussi parler ; elle est Marthe et Marie, le service et la contemplation, car elle est la « servante » et elle est en même temps « celle qui écoute » ; en offrant son fils au Seigneur dans le Temple (2,22-24), elle est plus généreuse que la pauvre veuve ; elle sait compatir et aussi se réjouir. Dans sa simplicité, elle est une figure très riche, qui peut se diffracter en une multiplicité d’autres figures féminines. De la même manière que nous avions vu des échanges entre Marie et l’image lucanienne de l’Église, il y a des échanges entre elle et l’image lucanienne de la femme.

IV. Conclusion

Marie est présente, pour Luc, à la totalité du mystère de Jésus, de sa conception à son ascension. Cette présence doit être aussi totale pour pouvoir apparaître comme présence ecclésiale. Mais cette « ecclésialisation » de la présence mariale à Jésus ne peut s’effectuer qu’à travers un effacement de Marie dans l’Église. Réciproquement, l’Église ne peut devenir « mère de Jésus » qu’en imitant Marie. Marie devient ecclésiale et l’Église devient mariale. Si l’Église est mariale dans son fond, elle est une réalité féminine. Rien d’étonnant par conséquent si Luc donne à la femme une place importante dans l’Église. Il esquisse de diverses manières le rôle des femmes à l’intérieur du peuple de Dieu.

Nous avons ainsi articulé trois thèmes de la théologie lucanienne : Marie, l’Église, la femme. Nous pensons que ces trois thèmes s’éclairent l’un l’autre et que l’on aurait intérêt à approfondir leur articulation. Puissent nos quelques remarques, sinon y aider, du moins le suggérer.

Rue Fauchille 6
B-1150 BRUXELLES, Belgique

[1Pour une justification de cette exégèse, cf. R. Laurentin, Jésus au Temple. Mystère de Pâques et foi de Marie en Luc 2,48-50, Paris, Gabalda, 1966, en particulier p. 173-177.

[2Marie est encore figure de l’Église par sa joie. La « joie », on le sait, est une caractéristique de la vie chrétienne et de la vie ecclésiale pour saint Luc. Or, l’adjectif « bienheureuse » se rapporte trois fois à Marie dans le troisième évangile : 1,45 et 48 ; 8,27-28 ; cf. aussi 1,46-47. Marie n’incarne-t-elle pas les béatitudes (6,20-23) ?

[3À la considération de ces deux textes, il faudrait ajouter celle de Lc 4,16-30. En effet, à la différence de Matthieu, de Marc et de Jean, Luc a présenté la première prédication de Jésus comme se déroulant à Nazareth, « là où il avait été élevé » (4,16). Lui qui a raconté l’enfance de Jésus, qui a profondément le sens de son enracinement charnel et des continuités dans l’histoire du salut, a voulu confronter Jésus avec les siens, avec les gens de son village, dès le début de son ministère public. Et ce à quoi Jésus invite les Nazaréens, c’est à entrer dans l’universalité de l’histoire du salut : « Il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée ; pourtant, aucun d’eux ne fut purifié, mais bien Naaman le Syrien. Tous furent remplis de colère dans la Synagogue en entendant ces paroles » (4,27-28). Jésus veut universaliser les siens. Ceux-ci ont une priorité, mais pour être appelés les premiers à l’universalisme. Ce sont ses plus proches que Jésus convie d’abord à devenir universels comme lui. Ainsi, Marie est-elle, elle aussi, appelée à cet élargissement. Au contraire des Nazaréens, elle « écoutera cette parole et la mettra en pratique ». Elle acceptera de se fondre dans l’Église universelle.

[4Nous ne prenons que les passages les plus importants. Ainsi, par exemple, nous laissons de côté la « femme qui prend du levain et l’enfouit dans trois mesures de farine » (Lc 13,21), la « femme aux sept maris » qui apparaît dans la discussion avec les Sadducéens (Lc 20,27-40), la « servante » du reniement du Pierre (Lc 22,56), etc.

[5Cf. R. Laurentin, Structure et Théologie de Luc I-II, Paris, Gabalda, 1964, p. 33-35.

[6Il y a plusieurs « veuves » chez saint Luc, nous l’avons vu. On se souvient que les « veuves » formaient un groupe particulier dans l’Église primitive.

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