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Pour le renouveau

Quelques points particuliers

Alfred de Bonhome, s.j.

N°1967-1 Janvier 1967

| P. 11-23 |

Nous voudrions commenter ce que le Motu proprio Ecclesiae Sanctae dit de certains points du renouveau (nn. 30-44). De cette partie du Motu proprio nous essaierons de dégager les orientations majeures et certaines conséquences pratiques.

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L’on a dit récemment dans cette Revue comment le Motu proprio Ecclesiae Sanctae veut, en application du décret Perfectae caritatis, promouvoir le renouveau adapté de la vie religieuse [1]. Nous voudrions commenter ce que ce document dit ensuite de certains points du renouveau (nn. 30-44). De cette partie du Motu proprio nous essaierons de dégager les orientations majeures et certaines conséquences pratiques [2]. Rappelons que les normes d’exécution ont été promulguées à titre d’essai. Elles ont permis des expériences portant sur des changements aux constitutions et même, avec l’autorisation du Saint-Siège, contraires au droit commun (n. 6). Signalons aussi que les normes canoniques sur la vie religieuse, de même que les règles et les constitutions, restent en vigueur en tout ce qui n’a pas été explicitement ou implicitement modifié par le Concile et le Motu proprio (n. 44).

La prière communautaire et personnelle (nn. 20-21)

Il est significatif que le Motu proprio mette la prière des religieux au premier rang des points particuliers dont il s’occupe. Il est ainsi dans la ligne du décret Perfectae caritatis : « Les meilleures adaptations aux exigences de notre temps ne produiront leur effet que si elles sont animées par une rénovation spirituelle. À celle-ci il faut toujours attribuer le rôle principal, même dans le développement des activités extérieures » (n. 2, e) [3].

Le document d’application vise à une prière plus personnelle de tous les religieux : « De préférence à une abondance de prières, que l’on fasse plus de place à l’oraison mentale » (n. 21).

Jusqu’ici, en beaucoup d’instituts, la règle, les directoires et coutumiers prescrivaient des prières vocales à réciter ensemble. Celles-ci ont pu aider bien des âmes à s’unir à Dieu. Mais une récitation qui devient facilement mécanique ne favorise guère l’élan personnel du cœur, âme nécessaire de la prière. Le Motu proprio ne condamne pas les prières vocales, même communes. Il demande en tout cas le maintien des « pieux exercices communément en usage dans l’Église » [4]. Il ne les détaille pas, car ils sont suffisamment connus : visites au Saint-Sacrement, chemin de croix, chapelet, litanies usuelles. Mais le Motu proprio marque une nette préférence pour l’oraison personnelle. Rien ne vaut ce contact intime d’une âme avec Dieu qui veut agir sur elle pour qu’elle se laisse personnellement saisir par lui. Cette intimité priante sera le premier moyen de renouveau de la vie religieuse, la « règle suprême » des instituts n’étant pas un texte, mais la « marche à la suite du Christ » (Perfectae caritatis, n. 2, a).

L’on pressent toute l’attention et le soin qui devront être donnés à la formation des religieux à la vie spirituelle. Le Motu proprio en fait une obligation aux responsables : il faut « mettre le soin requis pour que les religieux soient formés avec diligence à la vie spirituelle ». L’idéal est que chaque religieux, outre une formation spirituelle collective, puisse bénéficier d’une bonne direction personnelle et ait d’abord un grand souci de la trouver et de s’y soumettre. Beaucoup doit encore être réalisé à ce point de vue. Supérieurs et inférieurs ont à se préoccuper de cette direction. Les autorités diocésaines s’efforceront de procurer aux frères et aux sœurs des prêtres suffisamment capables de les diriger. Avec le temps, il y aura de plus en plus de ces prêtres, le Concile ayant demandé que les séminaristes soient bien formés à cette tâche : « Il faut leur apprendre avec soin à aider les religieux et les religieuses à persévérer dans la grâce de leur vocation propre et à progresser selon l’esprit des différents instituts » [5]. Ce sera aussi à chaque religieux à prendre personnellement soin de son progrès dans la prière. Comme le dit le décret Perfectae caritatis, les religieux « s’appliqueront à intensifier en eux la vie cachée avec le Christ en Dieu (cf. Col 3,3), d’où jaillit avec force l’amour du prochain pour le salut du monde et l’édification de l’Église... En conséquence, les membres des instituts cultiveront avec un soin constant l’esprit d’oraison et l’oraison elle-même » (n. 6, 1-2). Ceci suppose, comme le dit immédiatement Perfectae caritatis, qu’ils « puisent aux sources authentiques de la spiritualité chrétienne » et, d’abord, dans la Sainte Écriture, quotidiennement lue et méditée (n. 6, 2) [6]. Il faudra donc donner une suffisante initiation à la Bible, de même qu’à la spiritualité et à sa littérature. Le Motu proprio lui-même demande que « l’étude et la méditation des Évangiles et de toute l’Écriture Sainte soit plus intensément favorisée chez tous les religieux dès le noviciat » (n. 16, § 1). Ce sera tout gain si l’on peut procurer une formation biblique et spirituelle de qualité. Elle récompensera largement les sacrifices qu’elle aura demandés et favorisera grandement un renouveau qui procède d’une intime union personnelle avec Dieu et sa Parole. À défaut de maîtres, l’on pourra au moins mettre à la disposition des religieux des ouvrages, anciens et modernes, où ils trouveront vraiment lumière et aliment pour leur prière et leur vie.

Si le Motu proprio souligne la primordiale importance de l’oraison mentale pour les religieux, c’est, comme il le dit, « pour qu’ils participent plus intimement et avec plus de fruit au très saint mystère de l’Eucharistie et à la prière publique de l’Église ». Les religieux ont de l’Église le mandat d’une prière publique, en raison de leur témoignage de totale consécration. L’Église désire donc que leur prière publique, avec ce qu’elle comporte d’expression extérieure, soit animée par un élan intérieur, qu’elle jaillisse des profondeurs secrètes de cœurs saisis par Dieu. L’Église attend que la célébration de l’Eucharistie et de l’Office soit ainsi plus authentiquement sa prière d’« Épouse qui parle à son Époux, mieux encore, la prière que le Christ avec son Corps adresse au Père » [7].

D’autre part, leur participation aussi éclairée, personnelle et intérieure que possible à la Liturgie permettra aux religieux de mieux percevoir toutes les richesses du Christ qui les nourrit de sa Parole et de son Corps. Un nouvel accroissement d’union à Dieu en résultera, pour une participation plus intime et fructueuse encore aux célébrations ultérieures. « Les religieux, dit le décret Perfectae caritatis, célébreront la Sainte Liturgie, surtout le mystère de la Très Sainte Eucharistie, de cœur et de bouche, selon l’esprit de l’Église, et ils alimenteront leur vie spirituelle à cette source très riche » (n. 6, 2).

Du point de vue de la prière, le Motu proprio s’occupe de l’Office à réciter par les religieux, vu l’utilité, publique et personnelle, de la participation qu’ils prennent ainsi à la Liturgie.

En bien des instituts, l’habitude s’est établie de réciter un petit office, celui de la Sainte Vierge ou un autre. Le renouveau liturgique a fait surgir la question de savoir s’il fallait y garder ce petit office ou adopter, au moins en partie, l’Office divin traditionnel. Il a été question un moment qu’un petit office de caractère officiel soit élaboré par la Congrégation des Religieux. La Constitution conciliaire sur la Liturgie a reconnu la valeur des petits offices répondant à certaines conditions : « Les membres des instituts d’un état de perfection accomplissent la prière publique de l’Église s’ils récitent un petit office en vertu des constitutions, pourvu qu’il soit composé à la manière de l’Office divin et dûment approuvé » (n. 98, 2).

Tout en rappelant ce texte conciliaire, le Motu proprio d’exécution « recommande d’acquitter l’Office divin, en tout ou en partie, au lieu d’un petit office, pour une participation plus intime à la vie liturgique de l’Église » (n. 20).

Le problème de l’Office reçoit ainsi une solution discrète, sans doute pas définitive, mais dont l’orientation est nette : les religieux sont invités à prendre le plus possible leur part de la grande prière ecclésiale traditionnelle. Mais les petits offices qui satisfont aux conditions requises ne perdent pas leur caractère de prière publique. À chaque institut de voir ce qu’il peut faire. L’on pourra sans doute souvent aisément réciter au moins Laudes et Vêpres, qui, selon le Concile, « doivent, conformément à la vénérable tradition de l’Église universelle, être tenues pour les Heures principales, constituant les deux pôles de l’Office quotidien » [8].

La mortification (n. 22)

« Que les religieux, plus que les autres fidèles, s’appliquent aux œuvres de pénitence et de mortification ». Déjà la Constitution apostolique Paenitemini, du 17 février 1966, révisant la législation pénitentielle générale de l’Église, a déclaré : « Doivent satisfaire d’une façon plus parfaite au précepte de la pénitence : les prêtres... et ceux qui s’engagent à suivre les conseils évangéliques pour se conformer plus étroitement à l’anéantissement du Seigneur et tendre plus efficacement à la charité parfaite » [9]. On aurait tort de penser que cet appel à la pénitence vaut pour les seuls Instituts purement contemplatifs. En louant ceux-ci, le décret Perfectae caritatis (n. 7) signale, comme une de leurs caractéristiques, « la pénitence joyeuse ».

Ces normes se fondent sur la fonction ecclésiale de témoignage à rendre par les religieux par une vie entièrement vouée au service de Dieu. Citons encore le décret Perfectae caritatis : « Les membres de tout institut se rappelleront avant tout que, par la profession des conseils évangéliques, ils ont répondu à une vocation divine, de sorte que, non seulement morts au péché (cf. Rm 6,11), mais encore renonçant au monde, ils ne vivent que pour Dieu seul. Ils ont, en effet, voué entièrement leur vie à son service... Ce service de Dieu doit les pousser et les stimuler à l’exercice des vertus, surtout de l’humilité et de l’obéissance, de la force et de la chasteté, qui les rendent participants de l’anéantissement du Christ (cf. Ph 2,7-8), et en même temps de sa vie dans l’Esprit... Que donc, fidèles à leur profession, abandonnant tout pour le Christ (cf. Mc 10,28), ils le suivent lui, comme l’unique nécessaire (cf. Lc 10,42 ; Mt 19,21)..., pleins de sollicitude pour ses intérêts » (n. 5, 3-4).

Ce témoignage de foncier attachement à Dieu demande des religieux l’« amour de la Croix » (ibid., n. 25), un effort de radical dégagement du péché, d’éducation et de maîtrise des appétits sensibles désordonnés, qui empêchent si aisément de discerner et accomplir la volonté de Dieu. Mortification et garde des sens s’imposent aussi, selon le décret Perfectae caritatis (n. 12), pour la sauvegarde de la chasteté, à ne pas comprendre évidemment uniquement comme une fuite du péché, mais primordialement comme une consécration à Dieu dans le Christ de toute la puissance d’aimer.

La volonté de radical renoncement des religieux au monde s’est traditionnellement exprimée dans des pratiques de pénitence et de mortification [10]. Celles-ci s’imposent avec une singulière urgence en notre temps [11] où bien des chrétiens n’en saisissent plus la valeur libératrice et se laissent séduire par l’éventail des plaisirs que peut offrir une technique perfectionnée. Que de péchés aussi les religieux doivent se sentir appelés à expier et réparer, sans pharisaïsme bien sûr ! Ils montreront qu’un renoncement effectif aux joies sensibles, loin de nuire à l’épanouissement du cœur, le favorise, lorsqu’il est accompli par attachement au Christ et à sa Passion rédemptrice.

Puisque les religieux doivent donner un témoignage effectif de pénitence et de mortification, il faut que l’accomplissement de celles-ci soit à la fois possible et adapté. Aussi le Motu proprio prescrit-il : « Les observances pénitentielles propres aux instituts seront révisées dans la mesure où besoin est, de telle sorte que, tenant compte des traditions, soit de l’Orient, soit de l’Occident, et des conditions actuelles, les religieux puissent réellement les accomplir, empruntant même de nouvelles formes au mode de vie d’aujourd’hui. »

Les religieux sont ainsi amenés à adapter des pratiques de pénitence, d’une incontestable valeur traditionnelle, tout en se montrant actuels dans leur choix. Le premier critère d’adaptation indiqué est la possibilité d’accomplissement, eu égard aux conditions actuelles. Il faudra tenir compte de tout ce qui, dans la mentalité d’aujourd’hui, est heureusement ennemi de l’artificiel, de l’affecté, du formaliste. Il faut que les pratiques pénitentielles soient une expression vraie et efficace d’un cœur qui veut se libérer pour Dieu et les hommes. L’on sera attentif en ce domaine à ce que le Concile dit du régime de vie des religieux en général : « Il doit être convenablement adapté aux conditions physiques et psychiques actuelles des religieux et aussi, dans la mesure où le requiert le caractère de chaque institut, aux besoins de l’apostolat..., aux circonstances sociales et économiques ; cela en tout heu, mais particulièrement dans les pays de mission » (n. 3,1). Il faudra notamment tenir compte de la fatigue nerveuse de beaucoup. Il pourra être sage de ne pas ordonner les mêmes pratiques pour tous, mais de donner à chacun une possibilité de choix, sous le contrôle de ses supérieurs et de son directeur spirituel ou confesseur. Il sera bon de laisser aux directoires et coutumiers le soin de déterminer les pénitences de règle ou facultatives, comme tout ce qui dans la vie religieuse est à adapter périodiquement [12].

Le Motu proprio encourage à de nouvelles formes de pénitence empruntées au mode de vie actuel. Aux instituts et à leurs membres de s’ingénier à trouver ces formes, en esprit d’union au monde d’aujourd’hui à aimer et à sauver.

Une lecture attentive de la Constitution apostolique Paenitemini permettra de voir en quel esprit d’amour de Dieu et de partage avec le prochain les chrétiens, et notamment les religieux, sont appelés à faire pénitence. Elle aidera aussi à trouver des formes appropriées [13]. Retenons seulement ce passage : « Dans les pays qui connaissent un plus grand bien-être économique, on devra surtout donner un témoignage d’ascèse pour que les fidèles ne prennent pas l’esprit du ‘monde’ ; et on devra en même temps donner un témoignage de charité envers les frères qui souffrent de la pauvreté et de la faim, même dans les pays lointains » [14].

La vie commune (nn. 25-29)

Le Motu proprio s’occupe de ce sujet à un double point de vue : 1) vie commune dans les instituts voués à l’apostolat ; 2) unification et union des diverses classes.

1. Dans les instituts voués à l’apostolat

Qu’en eux « soit favorisée par tous les moyens, de façon adaptée à la vocation de l’institut, la vie commune, de si grande importance pour que les membres, comme une famille unie dans le Christ, réalisent un commerce fraternel » (n. 25). Ce commerce a lui-même un grand rôle à jouer. Il est un témoignage très efficace, comme l’a souligné le décret Perfectae caritatis : « L’unité des frères manifeste la venue du Christ (cf. Jn 13,35 ; 17,21), et il s’en dégage une grande force apostolique » (n. 15, 1).

S’il est question, dans le Motu proprio, des seuls instituts adonnés à l’apostolat, c’est sans doute parce que dans ceux de vie contemplative, l’on vit forcément ensemble. Dans les communautés de vie active, par contre, il importe d’être attentif à ce que chacun ne se laisse pas prendre par son travail, souvent fort absorbant, au point de ne guère partager sa vie avec les membres de sa communauté. Sinon, l’on ne donne pas le seul témoignage qui porte, celui de frères qui s’aiment en toute vérité dans le Seigneur (cf. Jn 13,35). N’est-ce pas là la fonction ecclésiale majeure de la vie religieuse ? Et la qualité spirituelle et simplement humaine des religieux et de leur apostolat ne peut que gagner à un véritable partage de vie.

Les Normes demandent la mise en œuvre de moyens efficaces de vie authentiquement commune et fraternelle. Il faut que des religieux adonnés à l’apostolat vivent ensemble, aient des contacts et des échanges mutuels, partagent leurs labeurs, leurs expériences, leurs soucis, leurs joies.

Parmi les moyens à prendre, il en est de traditionnels, comme les récréations communes. Il importe d’assurer une présence maximale à celles-ci, en les fixant à des heures appropriées. Il n’est pas nécessaire de prévoir deux récréations par jour. En beaucoup d’instituts, l’on a permis la conversation à l’un des repas. Cette pratique est à encourager là où c’est le seul moyen de procurer une détente et un échange quotidiens. L’on pourrait aussi susciter des mises en commun diverses : révision de vie, portant notamment sur la vie de communauté ; expériences apostoliques ; échanges d’ordre professionnel. En bon nombre d’instituts, une large participation de tous aux services matériels s’est librement instaurée (nettoyage, service à table, jardinage, etc.). Elle est une heureuse expression de charité fraternelle simple et joyeuse, vécue en toute humilité et vérité.

Qu’il y ait des institutions, des coutumes et des initiatives qui, avec souplesse, traduisent et soutiennent une commune volonté de partage et d’entraide fraternelle. Les religieux doivent, en tout cas, vouloir une « vie commune » à mener coûte que coûte, en dépit des difficultés et des échecs inévitables, pour témoigner de l’Unité dont le Christ a fait l’objet de sa suprême prière.

Par ailleurs, il ne faudrait pas que la vie de communauté soit organisée de telle sorte qu’elle nuise à l’apostolat. Il faut un sain équilibre entre celle-là et celui-ci. Paul VI disait, le 19 mai 1965, à l’Assemblée Générale des Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul : « Continuez... à servir les pauvres, à compatir à leurs souffrances et à répondre à leurs appels, même si cela doit un peu déranger parfois votre vie de communauté, puisque vous ne vivez en communauté que pour être disponibles à ceux qui ont besoin de vous, et qui sauront par vous que le Christ les aime à ce point ; car c’est Lui qui est la source de votre charité et qui vous donne la force de vous renoncer pour un plus haut service » [15].

Qui dit vie commune ne dit pas pour autant uniformité complète. Au contraire, un Ordre ou une Congrégation est fait de communautés ayant chacune ses besoins particuliers, les membres ayant, à leur tour, leur fonction et leurs nécessités propres. Aussi le Motu proprio demande-t-il fort sagement un ordre du jour adapté à ces besoins divers : « Dans ces instituts (qui s’adonnent à l’apostolat), souvent l’ordre du jour ne peut être le même dans toutes les maisons, ni parfois, dans la même maison, pour tous les religieux » (n. 26).

Ceci permettra une heureuse adaptation aux circonstances de temps, de lieux et de personnes et aux nécessités de l’apostolat de la communauté et de chacun de ses membres. Le régime de sommeil notamment gagnera à cette variété.

Cette souplesse, loin d’être en opposition avec la vie commune, en garantit au contraire l’authenticité, car le premier postulat d’une vie fraternelle est le respect de la diversité des personnes appelées à la mener. Dans l’œuvre de rénovation qu’ils ont à entreprendre, les chapitres généraux pourront s’inspirer de cette norme du Motu proprio pour introduire plus de souplesse en d’autres domaines : habit, régime de table, récréations, etc. Tous ces points devront être précisés au directoire ou au coutumier, et non pas dans les constitutions, ce qui rendrait trop difficile une nécessaire adaptation aux circonstances.

Tout en se montrant souple, il faudra cependant veiller à garder un ordre du jour suffisamment commun, pour marquer une volonté d’union. Il faudra notamment établir des temps de silence commun pour permettre une oraison dans de bonnes conditions.

Le Motu proprio dit ce que l’ordre du jour doit toujours comporter : « outre un temps consacré aux choses spirituelles et aux travaux, un peu de temps pour les religieux eux-mêmes et une récréation convenable » (n. 26). Il faudra donc chercher à diminuer la surcharge dont souffrent beaucoup de religieux et de religieuses. Ceci au profit de la vie spirituelle et d’une détente trouvée dans un climat fraternel. Serait-il impossible que des religieux disposent chaque jour « d’un peu de temps pour eux-mêmes » ? Rien n’oblige à ce que ce soit à la même heure pour tous. Une ou deux interruptions, même relativement brèves, seront tout gain pour le travail lui-même, en permettant de se retremper dans la prière, de réfléchir plus calmement, de se tenir au courant de l’actualité, ou tout simplement de procurer une détente aux nerfs.

2. Unification et union des classes

À ce propos, trois cas sont envisagés :

a) « Les chapitres généraux auront à voir comment ceux qu’on appelle convers, coadjuteurs ou d’un nom semblable obtiendront progressivement voix active dans des actes déterminés de la communauté et les élections, et même voix passive pour certaines charges. Ainsi se fera-t-il réellement qu’ils seront étroitement associés à la vie et aux œuvres de la communauté » (n. 27).

Le décret Perfectae caritatis a demandé cette association (n. 15, 2), sans spécifier par quels moyens elle doit se faire. Le Motu proprio veut qu’elle s’opère effectivement, de façon progressive, selon un mode à établir par le chapitre général. L’esprit du décret et du Motu proprio est certes qu’on fasse dès maintenant tout ce qui peut amener à une réelle communauté de vie. Il faudra tendre à l’égalité dans la formation spirituelle et culturelle pour tout ce qui n’est pas formation spécifiquement sacerdotale. Dès à présent, l’on tâchera de suppléer ce qui manquerait de ce point de vue.

Comme « actes de la communauté » auxquels les convers pourraient être associés, l’on peut mentionner les exercices de piété accomplis en commun, les repas, les récréations, où aucune catégorie n’aura un local ou des places qui lui soient propres.

Le Motu proprio demande que l’on tende à ce que les convers prennent part aux élections. L’on pourra même les nommer à certaines charges, par élection ou autrement. Par exemple, ceux qui ont les capacités requises pourraient fort bien se voir confier une gestion matérielle. Ainsi « les prêtres pourront-ils s’adonner plus librement à leur ministère propre », comme le dit le Motu proprio. De ce point de vue aussi, il y a du progrès à réaliser. Trop de religieux prêtres sont absorbés par des tâches qui les empêchent de s’adonner au ministère pour lequel ils ont reçu formation et mission. Il se pourrait aussi que certains convers aient une formation qui leur permette l’accès à la direction de certaines œuvres : écoles, œuvres de jeunesse, par exemple. Nous n’en dirons pas plus sur ce sujet délicat, qui mériterait d’être traité à part. Bornons-nous à constater que le Motu proprio tend à ce que seules les tâches proprement sacerdotales soient réservées aux religieux prêtres. Du point de vue de la vie religieuse et des œuvres en général, il tend à une moindre diversité de condition.

b) Le Motu proprio s’occupe ensuite « des monastères où l’on est arrivé à une seule classe de moniales ». Le décret Perfectae caritatis a fermement demandé cette unification dans les instituts féminins, à moins que les circonstances n’invitent à faire autrement. La seule diversité de personnes que le décret permette de maintenir est celle qu’exige la différence des œuvres auxquelles les sœurs sont destinées par une vocation ou des aptitudes particulières (n. 15, 2).

Le Motu proprio laisse sagement aux constitutions le soin de définir les obligations chorales diverses dans les monastères où l’on a unifié les classes, détermination qui se fera en tenant compte des différences que l’on peut légitimement maintenir (n. 28). La diversité pourra consister en une absence du chœur de certaines moniales à certaines Heures (avec suppléance ou non en particulier) ou en une récitation de certaines Heures au chœur selon un horaire spécial. En ce dernier cas, une récitation en langue vivante pourrait être introduite, avec la permission requise, alors que la majeure partie de la communauté réciterait l’Office en latin [16]. Il faudra évidemment, en tout cas, tendre à une participation aussi générale et unifiée que possible à l’Office, pour qu’il exprime au mieux l’unité de cœur et d’âme dans le Christ.

c) Le Motu proprio envisage ensuite le cas des sœurs appliquées au service extérieur des monastères (n. 29). Mieux vaut ne plus les appeler « tourières », le fameux tour étant sans doute voué à disparaître comme marquant la clôture d’une façon qui n’est plus adaptée à la mentalité actuelle. Le Motu proprio ne mentionne d’ailleurs que l’appellation d’« oblate ». L’on pourrait parler de « sœurs externes ».

Selon les normes d’exécution, il faut que ces sœurs vivent le plus possible en union fraternelle avec la communauté des moniales, mais aussi que leur vocation propre soit respectée. « La Supérieure du monastère a le grave devoir de leur porter une sollicitude attentive, de leur assurer la formation religieuse appropriée, de les traiter dans un véritable esprit de charité et d’entretenir leur lien de fraternité avec la communauté des moniales ». Cette formation religieuse appropriée doit permettre aux sœurs de bénéficier de la vie spirituelle du monastère au service duquel elles se vouent.

Les sœurs externes « seront régies par des statuts particuliers. En ceux-ci l’on tiendra compte tant de leur vocation, qui n’est pas purement contemplative, que des exigences de la vocation des moniales en union avec lesquelles elles vivent, bien qu’elles ne soient pas moniales. » Le Motu proprio ne dit pas à qui il appartient de préparer ces statuts : on serait porté à penser que ce sera à l’autorité même qui assure la révision des Constitutions des Moniales.

On se souvient qu’en 1961 la Congrégation des Religieux a publié des « Statuts pour les sœurs attachées au service externe des monastères de moniales » [17]. Dans la préparation des statuts particuliers demandés par les Normes on aura grand profit à s’inspirer de ces statuts de 1961, en veillant à les adapter à la situation actuelle.

Orientation générale : pour une vie religieuse plus personnelle et plus communautaire

Une frappante convergence apparaît dans les nonnes que nous venons de commenter. Toutes visent à ce que la vie religieuse soit plus authentique et plus communautaire. Pour cela elles demandent une meilleure mise en commun de personnalités spirituellement et humainement mieux épanouies dans le respect de leurs diversités.

Une meilleure participation à la commune prière ecclésiale se fera par une préférence donnée à l’Office, mais surtout par une adhésion plus profonde du cœur, grâce au contact personnel de chacun avec Dieu dans l’oraison et grâce à une vie spirituelle éclairée par une bonne direction, soutenue par l’esprit de mortification.

Il faut que, par-dessus toute différence, les religieux donnent en tout le témoignage d’une vie vraiment fraternelle. Pour cela même, il faut respecter la vocation, les fonctions et les besoins propres des membres, pour que la communauté soit faite de l’apport personnel d’un chacun.

Tous les religieux et religieuses auront à cœur de se renouveler personnellement dans la communion à Dieu, à l’Église et aux frères ou aux sœurs de leur communauté, pour être ensemble une meilleure épiphanie de Dieu dans le monde d’aujourd’hui.

St.-Jansbergsteenweg 95
Leuven

[2Nous ne traiterons pas tous les points envisagés par le document pontifical. Vie consacrée parlera dans la suite de façon plus spéciale des points suivants : pauvreté, formation, unions entre instituts, clôture, rapports entre Évêques et religieux.

[3Ce souci de promouvoir la vie spirituelle des religieux apparaît en d’autres passages du Motu proprio ; cf. l’introduction et les nn. 1, 12, 13, 16, 17, 19. 26 et 27.

[4« Les ‘pieux exercices’ du peuple chrétien, du moment qu’ils sont conformes aux lois et aux normes de l’Église, sont fort recommandés, surtout lorsqu’ils se font sur l’ordre du Siège Apostolique » (Constitution conciliaire sur la Liturgie, n. 13, 1).

[5Décret Optatam totius, sur la formation sacerdotale, n. 19, 1.

[7Constit. de Vat. II sur la Liturgie, n. 84.

[8Ibid., n. 89, a.

[9Texte dans La Document. Cathol., 1966, n. 1466, col. 390. – La Constitution donne ici des extraits de Lumen gentium (n. 42) et de Perfectae caritatis (nn. 12-14 et 25).

[10Tout en soulignant le caractère intérieur et religieux de la pénitence et ses aspects nouveaux, la Constitution Paenitemini affirme la nécessité des pratiques extérieures et de l’ascèse, même physique, puisque tout notre être, corps et âme, doit reconnaître la sainteté et la majesté de Dieu (ibid., col. 389).

[11Ce sont les propres termes de la Constitution Paenitemini (loc. cit.).

[12Cf. le n. 14 du Motu Proprio.

[13Texte dans La Document. Cathol., 1966, n. 1466, col. 385-403.

[14Ibid., col. 390-391.

[15Texte dans R. C. R., 1965, 148-149.

[17Texte dans R. C. R., 1961, 190. Commentaire par le P. A. Van Biervliet, C.SS.R., ibid., 236.

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