Recensions pour la période 2020-1

ÉCRITURE

Yves-Marie BLANCHARD, La Bible. Parole une et plurielle. Entrer dans l’intelligence des Écritures, Paris, Salvator (Bible en main), 2019, 14 x 21 cm, 192 p., 18,80 €.
On n’a pas affaire à un énième livre sur « la Bible » en général, mais à un ouvrage véritablement stimulant, dans une « une perspective qui se voudrait plus de vive interpellation que de savante dissertation » (p. 179), dont le titre donne la clé : La Bible, parole une et plurielle. Le P. Yves-Marie Blanchard, connu comme spécialiste du quatrième évangile, livre ici une vision aboutie, complète, de ce qu’on aurait envie d’appeler – bien qu’il ne le fasse pas lui-même – le « phénomène » des Écritures. Le style est accessible ; on reste, page après page, près du texte biblique qui est lu et commenté sans jamais céder à la tentation de l’abstraction herméneutique ; des termes techniques qui pourraient sembler soit trop connus soit trop difficiles (« canon », ou « accomplissement », par exemple) sont revisités à partir de leur enracinement biblique : autant de qualités pour un texte qui s’avère, au bout du compte, non seulement réussi mais original.
Les sept chapitres présentés par l’A. en introduction (p. 10-11) forment un parcours cohérent : deux chapitres théologiques (I. Écriture et Révélation ; VI. Écriture et Parole) encadrent quatre chapitres que l’on dira, par commodité, bibliques (chap. II à V) : on y traite tour à tour du canon, de l’accomplissement, des langues bibliques (un chapitre très original !), des récits (qui donnent forme à la théologie). Ainsi la Bible y apparaît progressivement comme un texte à articuler, à interpréter, à traduire, à raconter...
Mais c’est peut-être le dernier chapitre (VII. « Écriture et unité ») qui représente la part la plus personnelle et sans doute la plus stimulante de l’ouvrage, où l’on découvre qu’un certain « hiver œcuménique » pourrait bien se voir dégelé par le « printemps biblique » dont l’A. s’émerveille dès les premières pages de son livre. S’il est vrai que « la tension entre la totalité du livre et la singularité de chaque texte (...) appelle une ecclésiologie de communion » (p. 182), alors l’Écriture – en particulier le canon des Écritures – peut représenter un « modèle efficace pour l’unité des Églises » (p. 149). Sans pour autant disqualifier l’analogie trinitaire qui donne tout son sens théologique à l’effort œcuménique, le « modèle heuristique » du canon des Écritures offrirait un paradigme « concret et pleinement historique » (p. 157) à la question œcuménique. Pour donner un exemple, si l’on rapprochait l’histoire de la constitution du canon de l’histoire du mouvement œcuménique, on trouverait notre temps analogué à l’étape irénéenne (au IIe s.) : celle de « clarifications canoniques » importantes et décisives mais « encore loin de faire consensus dans la totalité des Églises et communautés » (p. 168). Bref, l’œcuménisme ne serait pas vieillissant mais... seulement « aux débuts de l’âge adulte » !
Il est question d’Écriture, certes, mais la pointe de l’ouvrage pourrait bien être ecclésio-logique, comme le suggèrent les cinq points par lesquels l’A. résume ses acquis en fin de parcours : 1. le canon pose un principe de pluralité et d’unité qui est à l’origine même du christianisme ; 2. la Bible, par la multiplicité de ses récits, montre que le christianisme est d’abord « un faisceau d’expériences » ; 3. le corps des Écritures est marqué par une transculturalité – un « métissage linguistique » notamment – qui type le christianisme ; 4. l’accomplissement est la clé adéquate d’articulation des deux Testaments et donc de compréhension de l’Écriture : il engage au dialogue ; 5. le christianisme n’est pas une religion du livre mais une expérience de foi dans laquelle la parole et l’écrit s’interprètent mutuellement et, pourrait-on dire à la lumière du chapitre 21 de l’évangile de Jean, infiniment.
Transculturalité, primat de l’expérience, mise en œuvre du dialogue... tel pourrait donc être le style d’une Église, c’est-à-dire de la vie chrétienne, qui se laisse vraiment informer, transformer, par la lettre de ses Écritures. – Moïsa LELEU, f.m.j.

Philippe LEFEBVRE, Ce que prier veut dire. Les cheminements de la Parole. Parcours bibliques, Toulouse, Éditions du Carmel (Vives flammes), 2019, 12 x 18 cm, 135 p., 11 €.
Une nouvelle fois, le dominicain Ph. Lefebvre publie un petit bijou : Ce que prier veut dire. Que l’on ne se trompe pas sur le sens du titre : nulle prétention de définir la prière, ni même de rechercher ce que l’on veut dire quand on parle de prière ; mais une interrogation, qui court tout le long de l’ouvrage : que cherche à dire, à exprimer, l’homme qui prie ? « Vers quel “dire” la prière nous emmène-t-elle ? » (p. 11). Car la prière est, et c’est le point de départ de l’A., réponse à un appel inaugural divin qui nous précède, à une parole créatrice de Dieu qui invite à la réponse, à la relation, à la communion. En dix chapitres ciselés, l’A. sillonne la Bible (les personnages, les lieux et les mots de la prière) et y recueille, avec la profondeur et la finesse d’interprétation qu’on lui connaît déjà, d’innombrables pépites. Prier, c’est retrouver une parole vraie, une parole pleine, un chant filial. De la sorte, « celui qui prie affleure peu à peu, perce, son être prend une densité inaccoutumée » (p. 57). On notera, entre autres, l’originalité du chapitre intitulé « Prière et jeu » : « La prière a des accointances avec le jeu. Elle se cherche, se reprend ; elle apparaît parfois là où on ne l’attendait pas. […] Il y a du jeu dans la prière parce qu’il y en a dans la Parole de Dieu. Et ce jeu […] est une des manières pour la Parole de nous interroger, de nous éveiller, de nous lancer dans la quête et finalement de requérir de nous une réponse tout informée par la Parole initiale qui nous avait mis en route. […] Dans son état apparemment figé de texte canonique, inchangeable, le texte biblique demeure en fait aéré, plein d’espaces non remplis, de “contradictions signifiantes”, de chemins possibles. C’est un des sens du mot “jeu” en français : quand tout n’est pas serré, vissé, comme il le faudrait dans une machine, on dit qu’il y a du jeu. C’est dans ces espaces libres du texte que les auteurs attirent leurs lecteurs, les interpellent, les taquinent, les entraînent dans des parcours sérieusement ludiques. Certains ont voulu voir dans le texte biblique la mise par écrit d’une parole hiératique, définitive, jamais susceptible d’être discutée. Les continuels jeux dont le texte est brodé suggèrent exactement le contraire et nous font entrer dans certaines manières de prier qui renouvellent parfois ce que prier veut dire » (p. 107-108). – Marie-David WEILL, c.s.j.

Mauro-Giuseppe LEPORI, Simon appelé Pierre. Sur les pas d’un homme à la suite de Dieu, Paris, Cerf, 2019, 13,5 x 21 cm, 176 p., 18 €.
Abbé général de l’ordre cistercien depuis 2005, M.-G. Lepori a beaucoup publié, mais peu en français. Simon appelé Pierre, publié en 2004 en italien et déjà en 2007 aux éditions Parole et Silence, nous est à nouveau proposé par les Éditions du Cerf. L’A. puise bien sûr dans tout ce que les Évangiles nous transmettent de Simon-Pierre ; toutefois, le livre ne se présente pas comme un ouvrage d’exégèse ni de théologie, ni même comme une retraite spirituelle, mais bel et bien comme un roman. Le genre littéraire peut surprendre ; mais il donne par le fait même à l’A. une grande liberté pour présenter la figure si attachante du prince des apôtres avec fraîcheur et finesse. Simon-Pierre, « le saint de l’Évangile qui nous ressemble plus que les autres, qui est le plus proche de notre humanité, lui, pourtant si proche du Christ. Pierre, nous pouvons toujours le suivre ; il nous conduit à Jésus et nous unit à lui car il n’a jamais permis à sa propre fragilité de séparer son cœur du Christ, pas même lorsqu’il Le reniait » (Introduction, p. 15). – Marie-David WEILL, c.s.j.

PATRISTIQUE

CYPRIEN DE CARTHAGE, L’unité de l’Église, Le Coudray-Macouard (Fr.), Saint-Léger éditions (La Manne des Pères, 17), 2018, 13 x 20,5 cm, 90 p., 12 €.

LÉON LE GRAND, Sermons, tome 1, Dieu est devenu homme… Pour le temps de Noël et de l’Épiphanie, Le Coudray-Macouard (Fr.), Saint-Léger éditions (La Manne des Pères, 19), 2019, 13 x 20,5 cm, 126 p., 14 €.
À travers ces deux volumes, c’est l’ensemble de la collection La Manne des Pères que nous saluons ici à nouveau, après en avoir déjà recensé un tome dans notre Chronique de la vie consacrée en 2019 (cf. Vie et enseignement de Synclétique, Extraits, La Manne des Pères, 16 , 2018, recensé dans VsCs 91, 2019-2, p. 65).
Dans chaque ouvrage, une introduction très accessible de quelques pages présentant un Père de l’Église, son époque, le contexte dans lequel il écrit, les caractéristiques de son œuvre, précède un bouquet d’extraits choisis. Au terme, quelques « jalons », reprenant de manière thématique l’œuvre présentée.
Qu’on ne cherche dans cette collection ni érudition, ni discussions de spécialistes. L’objectif est clair : fournir une simple introduction, la plus claire et pédagogique possible, à la pensée des Pères de l’Église et des trésors encore trop enfouis de leur théologie. – Marie-David WEILL, c.s.j.

HISTOIRE

Jean-Noël DE ENA, Carmel et défi politique. Une approche historique, Toulouse, Éditions du Carmel (Recherches Carmélitaines), 2019, 16 x 22 cm, 192 p., 17 €.
Durant la session de l’Université d’été 2018 organisée par l’Institut Jean de la Croix des carmes déchaussés de Toulouse, les intervenants ont creusé le rapport de trois carmélites bien connues aux défis politiques de leur contexte historique spécifique. Thérèse d’Avila (1515-1582), femme mystique autant que politique du XVIe Siècle d’Or espagnol, s’est engagée sur le chemin de l’intériorité contemplative en se positionnant avec audace et réalisme à contre-courant de la société pour ouvrir une brèche d’avenir. Madame Acarie (Barbe Avrillot, 1566-1618), femme laïque hors du commun devenue carmélite sous le nom de sœur Marie de l’Incarnation, est consultée dans son salon parisien par des personnalités ecclésiales et politiques, qui auront un rôle déterminant à jouer pour la fondation du Carmel dans la France du Grand Siècle. Thérèse de l’Enfant-Jésus (1873-1897), dont la doctrine rayonne dans le monde entier, a porté mystiquement de nombreux pécheurs au cœur de sa « nuit de la foi » en donnant « rationnellement » une réponse d’espérance au désespoir et au non-sens de notre siècle.
Chaque carmélite, fidèle à son appel personnel et ecclésial, donne une réponse pertinente aux deux réalités de la mystique et du politique qui se fécondent mutuellement. « La femme montre que le sens de la vie ne consiste pas à produire des choses, mais à prendre à cœur les choses qui existent. Seul celui qui regarde avec le cœur voit bien, parce qu’il sait “regarder à l’intérieur” : la personne au-delà de ses erreurs, le frère au-delà de ses fragilités, l’espérance dans les difficultés ; voir Dieu en tout » (Pape François, 1er janvier 2020). Aujourd’hui encore ces défis entre vie cachée du Carmel et vie publique de la société s’articulent en cinq chantiers universels qui s’appellent globalisation, liberté intérieure, écologie, place de la femme et le nouveau continent numérique.
Les trois qualités essentielles pour l’homme politique qui « introduit la main dans les rayons de la roue de l’histoire » sont la passion, le sentiment de responsabilité et le coup d’œil. Exactement ce que Thérèse d’Avila recommande pour pénétrer de manière mystique, dans le Château intérieur. – Christiane MERES, o.c.d.

PRIÈRE ET LITURGIE

François-Xavier AMHERDT, Le mystère pascal. Aller au cœur de la foi, Bière (CH), Cabédita, 2019, 15 x 22 cm, 96 p., 14,50 €.
Notre trajectoire humaine est tout entière marquée de petites morts et de libérations et résurrections : de fœtus à nouveau-né, d’enfant à adolescent puis à adulte, de célibataire à époux puis à parents, de la profession à la retraite, etc. Par sa croix et sa sortie du tombeau, le Christ épouse la dynamique de la vie humaine pour l’ouvrir à la plénitude : il faut mourir pour vivre, se détacher pour aimer, renoncer pour choisir… Cet ouvrage explore de manière très accessible les registres biblique, patristique et liturgique du mystère de la Pâque évangélique. Il formule tout au long des pages une série de propositions pratiques pour faire du « passage » de Jésus le mouvement central de notre existence. L’auteur, de tradition catholique, s’adresse de manière œcuménique aux lecteurs de toute confession, car il touche ce qui constitue le cœur de la foi et de l’espérance chrétiennes, quelque visage qu’elles revêtent. Ce livre cherche à montrer que le mystère de Pâques est la loi même de toute l’existence humaine : il faut mourir pour vivre. Il est d’une lecture simple présentant l’essentiel du mystère pascal dans lequel tout chrétien protestant ou catholique peut se reconnaître. L’auteur est prêtre du diocèse de Sion. Ancien vice-directeur du séminaire et vicaire épiscopal de son diocèse, il a été dix ans curé-doyen de Sierre et Noës, puis directeur de l’Institut romand de formation aux ministères à Fribourg. Depuis douze ans, il est professeur francophone de théologie pastorale, pédagogie religieuse et homilétique à l’université de Fribourg. – N. DENIÉ.

FONDEMENTS

Marie-Aimée MANCHON, Alentour du verset. Petite phénoménologie des mystères, Paris, Ad Solem, 2019, 13,5 x 21,5 cm, 536 p., 26 €.
Comment donner en quelques lignes la recension d’un tel monument ? Un ouvrage hors-normes, en vérité : une méditation priante de chacun des vingt mystères du rosaire, recourant aux meilleurs apports de la phénoménologie (Heidegger, Merleau-Ponty, Levinas, Marion, Chrétien, Falque, etc.). L’A., des Fraternités monastiques de Jérusalem, réussit là une véritable gageure : tisser les fils de la phénoménologie (Alentour du verset, un écho, bien entendu, à L’au-delà du verset de Levinas), « travaillée de l’intérieur, broyée, moulue, tamisée et farinée, pour en récupérer le bon grain, nous faisant goûter le sel, sa sagesse ou son unique “saveur” » (préface d’E. Falque, p. 5), avec ceux des mystères de la vie du Christ, médités, collationnés et re-passés intérieurement comme Marie le faisait dans son cœur, au rythme de la liturgie et de la patristique, pour en faire jaillir la lumière et le sens. « Ni cours ni retraite, ni office liturgique, l’ouvrage se tient dans l’“entre-deux”, ou plutôt dans l’“entre-trois” » (p. 6).
La lecture n’est pas toujours aisée, tant le style comme le fond sont denses. Il faut prendre son temps, et surtout laisser le temps nous prendre, pour égrener pas à pas ce « chapelet phénoménologique », dont chaque page mérite d’être méditée, relue, approfondie.
« Quand la philosophie aide à contempler l’horizon, elle joue pleinement son rôle de “servante de la théologie” à l’instar de Marie qui s’est reconnue “l’humble servante du Seigneur” (Lc 1,38). Elle fait apparaître la texture du monde, sa pesanteur parfois, dans ses tournures compliquées et ses détours alambiqués, et sa profondeur plus souvent, dans le labeur du concept et la recherche du mot juste. […] S’il y a une philosophie classique en deçà de toute théologie, il y a […] aussi une philosophie en regard de la Révélation, pensant l’après-coup de la théologie, ou son “choc en retour” sur le monde et l’humain […] : non pas sans elle, mais dans sa lumière, dans sa trace ou plutôt dans le halo de son alentour. […] Cette philosophie du monde sauvé ici tentée, philosophie vespérale donc, nous apprend qu’aux alentours de l’homme se décèle désormais la présence matutinale (pascale) de Dieu, tout comme aux alentours de Dieu se rencontre à présent la radicale vulnérabilité de l’homme. […] L’épaisseur humaine rejoint la profondeur divine » (p. 511-512). Un ouvrage vraiment inclassable. – Marie-David WEILL, c.s.j.

Vallery D. A. WILSON, Jésus-Christ et l’Église. Dialogue de Benoît XVI avec saint Augustin, Le Coudray-Macouard (Fr.), Saint-Léger éditions, 2019, 13,5 x 21 cm, 262 p., 18 €.
En 1951, Joseph Ratzinger soutenait à Munich sa thèse de doctorat. Le sujet de sa recherche lui avait été suggéré par l’un de ses professeurs : le pape Pie XII venait de publier l’encyclique Mystici Corporis, orientant la réflexion vers l’idée d’une Église-Corps mystique du Christ ; le jeune doctorant pourrait alors, lui, apporter sa contribution à la recherche en approfondissant une théologie de l’Église-Peuple de Dieu (déjà initiée à l’époque par le dominicain allemand M. D. Koster). Ainsi fit-il, en revenant à la pensée des Pères de l’Église, et en particulier de saint Augustin et de ses prédécesseurs africains. Il aura fallu attendre 2017 pour que cette thèse de doctorat, d’une grande vigueur intellectuelle, soit publiée en français, sous le titre Le Peuple et la Maison de Dieu dans la doctrine ecclésiale de saint Augustin (Paris, Artège-Lethielleux, 2017). C’est dans la continuité de cette publication que Valerry D. A. Wilson, prêtre béninois, revisite la christologie et l’ecclésiologie de saint Augustin, éclairées par la pensée de J. Ratzinger et son magistère comme évêque de Rome.
Les titres des trois chapitres sont éclairants pour entrer dans la perspective de l’A. : « Le Christ et l’Église selon Augustin et Benoît XVI », « Annonce et eucharistie comme missions spécifiques de l’Église selon Augustin et Benoît XVI », et « Famille et action caritative dans la vie ecclésiale selon Augustin et Benoît XVI ». – Marie-David WEILL, c.s.j.

Joseph RATZINGER, Foi et théologie, Paris, Parole et Silence, 2019, 16 x 24 cm, 197 p., 20 €.
Ce livre regroupe des textes importants de Joseph Ratzinger - Benoît XVI touchant à l’articulation de la foi avec la théologie et la vie chrétienne.
La première partie recueille ses huit discours comme pape aux membres de la Commission Théologique Internationale. La deuxième partie rassemble quelques discours et homélies (prononcés en 2000, 2005 et 2012), tous centrés sur le concile Vatican II (on retiendra notamment un long discours sur Lumen gentium prononcé en février 2000 au Congrès d’études sur la mise en œuvre du concile). La troisième partie s’intitule « Dans les paroles, rendre présente la parole qui vient de Dieu », une expression employée par Benoît XVI lui-même pour définir la vocation du théologien : « La belle vocation du théologien est de parler. Telle est sa mission : dans la logorrhée de notre époque, et d’autres époques, dans l’inflation des paroles, rendre présentes les paroles essentielles. Dans les paroles, rendre présente la Parole, la Parole qui vient de Dieu, la Parole qui est Dieu » ; neuf textes et discours abordant des thèmes essentiels de la théologie fondamentale : l’Écriture et la Tradition, la foi et la raison, l’unité de la foi, etc.
L’ensemble trouve son couronnement dans le message prononcé en 2012 à l’occasion de la Journée mondiale des Communications sociales, une magnifique hymne au silence, qui s’achève sur ces mots : « Silence et parole. S’éduquer à la communication veut dire apprendre à écouter, à contempler, bien plus qu’à parler, et ceci est particulièrement important pour les acteurs de l’évangélisation : silence et parole sont les deux éléments essentiels et parties intégrantes de l’action de communiquer de l’Église, pour un renouveau de l’annonce du Christ dans le monde contemporain. À Marie, dont le silence écoute et fait fleurir la Parole, je confie toute l’œuvre d’évangélisation que l’Église accomplit à travers les moyens de communication sociale » (p. 197). – Marie-David WEILL, c.s.j.

SPIRITUALITÉ

Stephen C. HEADLEY, Du désert au paradis. Introduction à la théologie ascétique, Paris, Cerf (Cerf-Patrimoines), 2018, 15,2 x 23 cm, 232 p., 22 €.
Prêtre orthodoxe depuis 40 ans et actuellement recteur de la paroisse orthodoxe de Vézelay, S. C. Headley a enseigné la théologie ascétique au Séminaire russe d’Épinay-sous-Sénart. Né d’une synthèse de ses cours, son ouvrage Du désert au paradis présente quatorze siècles de prière et de vie monastique ascétique et donne des clés indispensables pour entrer dans la théologie ascétique de l’Église d’Orient. L’ascèse chrétienne – que l’A. prend bien soin de distinguer d’autres formes d’ascèse présentes dans certains courants philosophiques et religieux – recouvre tous les moyens que le croyant a à sa disposition pour devenir, jour après jour, une nouvelle créature, un homme nouveau recréé à l’image du Christ.
Sept chapitres passent en revue les principaux auteurs ascétiques, des origines du christianisme jusqu’au XIVe s. (depuis Antoine, Pacôme et les Pères du désert, jusqu’à Grégoire Palamas et Grégoire le Sinaïte), accompagnés de quelques commentaires et résumés thématiques de certaines de leurs œuvres (pas toujours les plus importantes).
Le chapitre 8 quitte soudain la présentation chronologique pour revenir sur six grandes figures laissées de côté précédemment, et abordée là encore dans un ordre déroutant : Maxime le Confesseur, Denys l’Aréopagite, Diadoque de Photicé, Macaire-Syméon, Jérôme, Jean Cassien.
À côté de la richesse spirituelle de l’ensemble, on regrettera que le manuscrit n’ait pas bénéficié d’une sérieuse relecture qui aurait permis d’en améliorer grandement la langue et la typographie. Certaines approximations historiques et théologiques peuvent également surprendre. Outre le chap. 8 brisant sans raison la présentation chronologique des auteurs, d’autres figures sortent du cadre annoncé, comme Georges de Choziba et Jean Jacob de Neamţ (XXe s.), insérés dans le chapitre sur le monachisme palestinien du Ve siècle ; ou plusieurs moines du XIe s. se frayant une place dans le chapitre intitulé « La deuxième renaissance monastique byzantine au XIIIe s. ». Par ailleurs, Grégoire Palamas, unanimement reconnu comme le théologien de la grâce incréée, se trouve ici présenté comme le théologien de la grâce immanente (p. 165).
Un dernier chapitre aborde avec fruit la question du sens de l’ascèse pour l’homme d’aujourd’hui, une préoccupation qui ne quitte pas l’A. tout au long de son ouvrage : montrer la portée, la pertinence toujours actuelle des enseignements des Anciens, nous livrant leur expérience anthropologique et spirituelle toujours jeune. Leur « ethos monastique » n’offrirait-il pas la seule réponse à la quête de sens de tant de nos contemporains ?
Un lexique final référence et explicite quinze notions importantes, présentées hélas sans ordre apparent : ennui, négligence, insouciance, retraite, repos, insensibilité, impassibilité, renoncement, tranquillité, conversion, vigilance, confiance, repentir, labeur, attention, patience. – Marie-David WEILL, c.s.j.

Frédéric LIBAUD, Remplir l’éternité. La sainteté à l’école de John Henry Newman, Le Coudray-Macouard (Fr.), Saint-Léger éditions, 2019, 14 x 17 cm, 200 p., 19 €.
Membre du bureau de l’Association Française des Amis de Newman, le P. Libaud avait déjà publié chez Saint-Léger en 2016 un ouvrage consacré au « monde invisible » dans les Sermons paroissiaux de Newman : Voir l’invisible. Le monde surnaturel chez John Henry Newman. Voici maintenant dans la continuité, et à point nommé pour saluer la canonisation de Newman le 13 octobre dernier, Remplir l’éternité. Les études théologiques sur Newman ne manquent pas. Mais la présentation de sa théologie spirituelle « n’en est encore qu’à ses premiers balbutiements » (p. 13-14), avec quelques ouvrages récents comme ceux de Keith Beaumont, Dieu intérieur. La théologie spirituelle de John Henry Newman (Ad Solem, 2014) ou de l’Association francophone des amis de Newman, Newman, maître de vie spirituelle (Études newmaniennes, 33, Artège – Lethielleux, 2017). C’est dans cette veine que s’inscrit donc la contribution de F. Libaud. L’ensemble est bien construit, dessinant « un cheminement spirituel à la suite du prédicateur d’Oxford » (p. 16) : « La sainteté selon Newman » (chap. 1), « Vivre en tension entre le visible et l’invisible » (chap. 2), « L’inévitable combat spirituel » (chap. 3), « L’obéissance parfaite » (chap. 4) et « À l’école de la prière » (chap. 5). Le commentaire de l’A. sert avec bonheur les longues citations des Sermons paroissiaux, qui demeurent la source principale de l’étude (citations données en français dans le corps du texte, et dans l’original anglais en notes de bas de page). Nul doute que l’objectif annoncé sera atteint : « mettre ces différents termes en écho les uns avec les autres afin de saisir au mieux la réalité recouverte par ces expressions et surtout afin de permettre au lecteur contemporain de grandir dans un cœur à cœur avec Dieu » (p. 14-15). – Marie-David WEILL, c.s.j.

Jean-Jacques RIOU, C’est décidé, cette nuit, j’accompagne Nicodème. Que vaudrait la foi sans l’amitié avec Jésus ?, Le Coudray-Macouard (Fr.), Saint-Léger éditions, 2019, 14 x 17 cm, 144 p., 15 €.
En 17 brefs chapitres, l’A., père de famille, tutoie son lecteur et l’invite à la rencontre personnelle et l’amitié avec Jésus. Ses sources ? Des personnages de l’Évangile (Nicodème, le lépreux revenant rendre grâce, le publicain priant au fond du temple, les saints, Zachée, le bon larron, …), des citations de saints et de grandes figures spirituelles (Thérèse d’Avila, Marguerite-Marie, Thérèse de Lisieux, Jacques Fesch…), des exhortations de divers auteurs spirituels, etc. Le titre éveille la curiosité, et l’A. parle d’abondance du cœur ; le contenu, toutefois, est disparate et déconcertant : les citations de Guy Gilbert côtoient celles de Jean Cassien ; les commentaires évangéliques s’appuient de manière égale sur Jacques Fesch ou Benoît XVI, Marthe Robin ou le saint curé d’Ars, Chiara Badano ou sainte Marguerite-Marie. L’ensemble forme un patchwork au style très exhortatif mais pas toujours convaincant. – Marie-David WEILL, c.s.j.

Jean-Jacques RIOU, Antoine, l’autre enfant terrible de sainte Thérèse, Le Coudray-Macouard (Fr.), Saint-Léger éditions, 2019, 13 x 20,5 cm, 110 p., 10 €.
Henri Pranzini, Jacques Fesch, Antoine : trois hommes condamnés à mort pour meurtre. Ayant obtenu le signe de conversion tellement imploré pour Pranzini, son « premier enfant », condamné à mort pour le meurtre de plusieurs femmes, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus vient encore de nos jours visiter Antoine, réchappé de la guillotine et emprisonné. Durant la nuit où il attendait la grâce présidentielle, une rencontre d’amitié mystérieuse et forte s’est produite entre le prisonnier et la carmélite de Lisieux. Elle le protègera et le sauvera du désespoir vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis de lui-même.
L’A., marié, père de deux enfants, éducateur pénitentiaire, a rencontré Antoine en 1986 de façon insolite au moment de sa libération conditionnelle à Caen. Il s’ensuit un accompagnement exigeant avec Antoine qui a connu les quatre saisons de la vie : l’hiver rude de l’incarcération durant 22 ans (à cause de la condamnation pour meurtre en 1962), le printemps plein de promesses de sa libération, l’été exigeant de la liberté neuve et enfin l’automne serein d’une vie donnée tel un fruit mûr. Et une transformation réciproque : l’un comme l’autre prendra son envol de façon nouvelle et l’un par l’autre fera une expérience unique de la Miséricorde divine. Un témoignage existentiel et combien interpellant ! – Christiane MERES, o.c.d.

Adrien CANDIARD, À Philémon. Réflexions sur la liberté chrétienne, Paris, Cerf, 2019, 12,5 x 19,5 cm, 144 p., 10 €.
Le dernier opuscule d’Adrien Candiard, ne manque ni d’humour, ni de profondeur. Son intuition est que, en Jésus, Dieu nous veut profondément libres. Cela signifie deux choses : en plein, la morale chrétienne n’est pas la morale servile de la loi, du permis et du défendu ; en creux, cette éthique est celle de l’amour, précisément de l’amitié. Pour l’établir, le jeune dominicain égyptien, auteur au succès mérité, convoque une brève lettre de saint Paul, l’épître à Philémon. Bien que ce soit le plus court des 72 livres composant la Bible, elle est aussi méconnue qu’embarrassante. En effet, l’Apôtre y traite de la libération de l’esclave de Philémon, Onésime, qui s’est échappé pour venir trouver consolation auprès de Paul.
Dans une première méditation, le frère Adrien présente un Paul ardent qui se veut obéissant aux 613 commandements (248 positifs et 365 interdictions) de la Loi et se trouve vite en échec, donc coupable, donc en colère contre lui, puis contre le Christ. Avant d’être converti et de rencontrer la véritable liberté, celle, intérieure, que donne celui qu’il combattait (p. 45 s).
Dans sa deuxième méditation, notre auteur raconte sa « première et en un sens la seule leçon de morale chrétienne » qu’il a reçue (p. 55). Il n’a pas encore choisi la vie religieuse ; il est jeune étudiant en histoire qui a la chance de passer une année à Rome. Pas trop occupé, il flâne longuement dans la ville éternelle. Or, « cet immense loisir, paradisiaque quand il ne dure que quelques jours, devenait plus pesant étiré sur des mois » (p. 53). Il décide donc d’aller à la messe tous les matins, à 7 heures, en bas de chez lui. Voilà un remède roboratif qui va le tirer de la paresse qui menace sérieusement ! Mais il suppose de se lever tôt le matin. Comment trouver la force ? Il conçoit alors « un plan machiavélique » : en parler à son prêtre accompagnateur afin qu’il le lui ordonne. « Je me sentirais alors tenu par une forme d’obéissance, certainement suffisante pour sortir de mon lit ». Que fit le prêtre ? L’air consterné, il lui répond : « Je ne vais rien t’ordonner du tout. La vie chrétienne, c’est grandir en liberté, pas faire ce qu’on te dit. Si tu veux y aller, à cette messe, ah bien vas-y ; et si tu ne veux pas y aller, n’y va pas » (p. 54). Résultat : « Revigoré par cet appel à ma responsabilité, à mon propre choix du bien, plutôt qu’à une obéissance puérile, de ce jour-là, je n’ai plus eu aucune difficulté à me lever pour me rendre tous les matins » à la messe. Et le fruit s’étend à toute son existence : « Je retrouvai bientôt cette vie active et joyeuse qui auparavant s’étiolait peu à peu » (p. 55).
Frère Adrien en tire la leçon générale : « pointe la tentation, chez les chrétiens, de vivre la relation à Dieu sous une forme de servitude » (p. 57). Rappelons-nous le peuple hébreu qui, sitôt sorti de la rude servitude du pays d’Égypte, rêve d’y retourner ! De même, nous pensons souvent que Dieu a dit à nos premiers parents : « Je vous interdis de manger ce fruit », alors qu’il a dit : « Si vous mangez de ce fruit, vous mourrez ». En effet, Dieu « préfère lui aussi prévenir que punir » (p. 59). Nous sommes ainsi invités à réinterpréter la morale : « L’erreur d’Adam et Ève est de confondre l’interdit et l’impossible. Dieu leur dit qu’il est impossible de manger le fruit et de vivre » (p. 60). En réalité, la morale chrétienne nous fait ainsi sortir du rêve d’un monde « où l’impossible n’existe pas », où, par exemple « on peut se droguer, mais en restant libre, sans dépendance ; où on peut inviter au restaurant la charmante stagiaire du boulot tout en restant un père de famille exemplaire ; où on peut se montrer cruel ou mesquin envers quelqu’un sans devenir véritablement cruel et mesquin ; où on peut être à la fois voleur et fier de soi » (p. 61). Si l’on poussait un cran plus loin ce que, peu spéculatif, le dominicain égyptien ne fait pas, cette impossibilité se fonde sur notre nature humaine, à savoir nos inclinations (cf. THOMAS D’AQUIN, Somme de théologie, Ia-IIæ, q. 94, a. 2 ; les travaux du dominicain moraliste fribourgeois Thomas-Servais PINCKAERS, Les sources de la morale chrétienne. Sa méthode, son contenu, son histoire, Paris, Cerf (Études d’éthique chrétienne), 1990, chap. 14 et 15 ; La morale catholique, Paris, Cerf (Bref), 1991, p. 74-80, cf. les tableaux récapitulatifs : Les sources de la morale chrétienne, p. 380 et La morale catholique, p. 81) : les contrarier, c’est nous faire violence, donc nous aliéner. Voilà pourquoi l’impossible fait signe vers le nécessaire, qui signale notre nature.
Une troisième méditation développe la chasteté comme via media entre les deux erreurs extrêmes du légalisme et du laxisme, donc comme chemin de liberté. Sans originalité, mais pas en toute vérité, il propose une définition large de la chasteté, celle que Xavier Thévenot a beaucoup contribué à remettre en valeur : « selon sa définition la plus classique, elle consiste à n’aimer, dans l’autre, rien d’autre que lui-même » (p. 73). Et donc, en matière de sexualité, notre auteur se refuse à poser des interdits qui seront apparemment sécurisants, mais ne sont pas réellement efficaces, car ils confondent la chasteté avec l’inhibition. Il donne l’exemple suivant : un jeune homme soucieux de bien faire était venu voir un vieux frère dominicain pour lui demander s’il lui est permis de caresser la poitrine de sa fiancée. « À sa grande stupéfaction, le frère lui avait répondu, de l’air le plus sérieux du monde : “Le lundi, le mercredi et le vendredi, le sein droit ; le mardi, le jeudi et le samedi, le gauche ; le dimanche, rien du tout” ». Il lui montrait ainsi l’impasse où l’on s’enferme quand on fait « de l’Église un club au règlement tatillon » (p. 82). Donc, selon Adrien Candiard, l’Église propose comme boussole la seule vertu de chasteté. C’est oublier que le Catéchisme de l’Église catholique, s’il promeut la voie des vertus, leur adjoint aussi les normes : la troisième partie, qui a pour objet « l’agir en Christ », c’est-à-dire la morale, structure très intentionnellement sa seconde section à partir des dix commandements et non pas à partir des sept vertus.
La quatrième méditation offre l’exemple de Marthe, sœur de Marie, que Jésus fait entrer dans la véritable liberté. Après le légaliste, l’auteur pointe une autre figure aliénée « en notre cœur » : « un petit païen qui veut entretenir avec Dieu des relations claires, c’est-à-dire commerciales » (p. 99), c’est-à-dire encore régies par le donnant-donnant. « L’amour gratuit nous déstabilise, et nous préférerions avoir avec lui quelque chose de plus sûr : je paie, il livre. On essaie de l’acheter par des efforts […] : je vais à la messe plutôt que de rester dormir, et en échange, tu protèges ma famille. On nous a appris à ne pas le formuler comme cela, bien sûr, mais c’est profond en nous. Et cela ne se révèle, bien souvent, que lorsque Dieu n’a pas fait sa part du contrat, et qu’on le lui reproche alors : pourquoi ma femme me quitte-t-elle, alors que j’ai fait tout ce que tu m’as demandé ? » (p. 99 et 100). Autrement dit, pour reprendre la typologie de saint Bernard (à laquelle notre auteur ne fait pas allusion), cette attitude est ici non plus celle de l’esclave conduit par la loi et la peur du châtiment, mais celle du mercenaire mené par le seul intérêt. Ou, selon la classification de Gaston Fessard, la posture du mercenaire est la tentation du païen, la posture de l’esclave celle du Juif (pharisien). Or, « le problème de Marthe n’est pas qu’elle était à la cuisine au lieu d’être au salon ; c’est qu’à la cuisine, elle s’occupait de cuisine sans y chercher le Christ » (p. 105). C’est ce que montre un apophtegme des pères du désert rapporté par le frère Adrien : « Un frère interrogea un ancien en disant : “Quelle bonne œuvre y a-t-il que je puisse faire et que j’en vive ?” Et l’ancien dit : “Toutes les pratiques ne sont-elles pas égales ? L’ Écriture dit : Abraham était hospitalier, et Dieu était avec lui ; Élie aimait le recueillement, et Dieu était avec lui ; David était humble et Dieu était avec lui. Ce que donc tu vois ton âme désirer selon Dieu, fais-le, et surveille ton cœur” » (p. 105). Tel est le cœur de la liberté intérieure : aimer Dieu.
C’est ce que va établir la dernière méditation : pour convaincre Philémon (frère Adrien ne l’a pas oublié !), Paul veut lui montrer que, avant d’être son esclave, Onésime est son frère dans le Christ. Pour l’exposer, l’auteur mobilise la parabole du débiteur impitoyable (cf. Mt 18,21-35). De prime abord, en réclamant son dû, le roi [Dieu] pourrait nous faire croire qu’il reprend d’une main ce qu’il avait donné de l’autre. Tout au contraire, la parabole bien comprise enseigne que le créancier inflexible est resté dans la logique de la dette alors que le maître est animé par la logique de la grâce. « Tout de même, est-ce que nous ne devrions pas au moins l’aimer en retour ? » (p. 124). Adrien Candiard répond en défendant fermement l’absolue gratuité du don aimant : « Un amour qui est dû n’est pas un amour du tout. […] L’amour véritable ne s’ordonne ni ne se paie : il se propose, il s’espère, il s’attend ». Or, un tel amour, loin de susciter l’endettement, « devient gratitude » (p. 125). Il revient donc à sa thèse générale sur la liberté intérieure qu’il oppose toujours implicitement aux attitudes servile et mercenaire : nous sommes plus à l’aise quand nous achetons que lorsque nous recevons un cadeau ; dans le premier cas, nous savons ce qui est dû ; dans le second, nous pensons être endettés, alors que « nous ne nous engageons à rien d’autre qu’à nous en réjouir » (p. 126). « Parce que tout est grâce » (p. 128). Telle est l’attitude dans laquelle saint Paul souhaite faire rentrer Philémon, afin que prenant conscience qu’il a gratuitement reçu le salut de l’Apôtre, il donne à son tour, gratuitement, la liberté à Onésime. Mais, étonnamment, Adrien Candiard ne tire pas cette conséquence, parce qu’il s’arrête à l’aspect heureusement affectif de la gratitude, la joie, sans aller jusqu’à l’aspect actif, l’amour en retour : « Vous avez aimez gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10,8).
Il reste au frère dominicain à conclure par l’« une des pages les plus hallucinées de la littérature mondiale », la légende du Grand Inquisiteur (p. 129), qui, sur mode parabolique autant qu’ironique, est aussi le plus beau réquisitoire en faveur de la liberté intérieure, et plus encore de la libération apportée par le Christ : celui qui aurait dû affranchir (sic !) l’homme du fardeau de sa liberté sera brûlé de venir la lui redonner. – Pascal IDE.

ÉTHIQUE

Étienne ROZE, Vérité et splendeur de la différence sexuelle, Paris, Parole et Silence (Sagesse et cultures), 2019, 16 x 24 cm, 447 p., 29 €.
L’A., prêtre français engagé dans la pastorale paroissiale en Italie, a mené sa recherche doctorale sous la direction de Mgr Elio Sgreccia. Prenant paradoxalement appui sur la néoanthropologie de Judith Butler qui casse le schème dominant de l’hétérosexualité en introduisant le trouble dans le genre, É. Roze entend illustrer, au contraire, la beauté de la différence sexuelle. Mobilisant les écrits de Jean-Paul II et de Xavier Lacroix, il compare l’anthropologie de la Genèse avec le mythe grec de l’androgyne pour reconnaître que la limite inscrite dans les corps respectifs de l’homme et de la femme permet précisément leur rencontre, donatrice de vie. Se déploie alors, à partir de là, une phénoménologie des corps qui fait voir l’identité autant que la complémentarité des sexes, en particulier dans ce bel échange où la femme est conduite à l’écoute et l’homme à la parole (p. 157 et p. 368) ; déploiement qui permet d’évoquer en conclusion l’analogie de cette complémentarité avec le Grand mystère qu’est l’union du Christ et de l’Église. L’A., manifestement inquiet de la tournure que prend notre Société de Narcisse en particulier dans l’éducation des jeunes, entend restaurer l’importance de relier les mouvements subjectifs de l’affectivité à la structure objective des corps, car la culture ne se déploie jamais si paisiblement qu’en s’appuyant sur une nature qui la précède et dans laquelle le croyant voit le don de Dieu. L’A. mène sans doute son plaidoyer avec trop de vigueur, par exemple en suspectant que les militants de la théorie du genre nourrissent une « haine, seule capable de produire un homme nouveau » (p. 75), car il s’agit peut-être aussi – ou d’abord – d’une souffrance. Mais puisque, par les temps qui courent, les forces de dissociation sont puissamment à l’œuvre dans nos sociétés (v. par exemple Habemus gender. Déconstruction d’une riposte religieuse, éd. univ. Bruxelles, 2015), la vérité et la splendeur de la différence sexuelle méritaient d’être rappelées. – Xavier DIJON, s.j.