Recensions pour la période 2019-4

ÉCRITURE

Carlo Maria MARTINI, Marie-Madeleine. L’enthousiaste, Paris, Salvator, 2019, 160 p., 16 €.
Cet ouvrage publie les méditations qu’avait proposées le cardinal Carlo Maria Martini pendant des Exercices spirituels qu’il avait prêchés aux membres de l’Ordre des Vierges consacrées du diocèse de Milan. Cette session a eu lieu entre décembre 2006 et janvier 2007 à Kiryat Yearim, en Israël. Pour le cardinal Martini, Marie-Madeleine incarne l’humanité face au mystère, à la peur et à l’émotion suscitées par quelqu’un qui peut changer radicalement le cours de sa vie. Il explore en exégète les sentiments d’une femme d’exception. Il décrit le chemin qui la mène à reconnaître, à contempler et même à toucher son Seigneur ressuscité, puis à proclamer cette nouvelle incroyable à tout le monde… Cette expérience fait dire à l’auteur que « seul l’excès – de foi et de passion – autrement dit le courage, peut sauver ». Le cardinal Carlo Maria Martini, éminent bibliste jésuite, fut archevêque de Milan de 1979 à 2002. Il était né en 1927 à Turin et mourut en 2012 à Gallarate, près de Milan. – Nicole DENIÉ

Henry DE VILLEFRANCHE, Voir et servir. Des clés pour lire saint Luc, Paris, Parole et Silence (Cahiers du collège des Bernardins), 2018, 190 p., 14 €.
Par un familier de la Terre Sainte qui n’en est pas moins exégète, un commentaire linéaire du troisième évangile, dans un style accessible et pédagogique, qui met l’ouvrage à la portée de tout type de lecteur. Le texte est pourtant lu de près et éclairé par la vaste culture biblique de l’A. En amont du commentaire suivi, un premier chapitre présente « l’œuvre de Luc », situant à la fois l’auteur, son projet et son originalité dans le concert synoptique. Suivent 25 chapitres regroupés en 4 parties qui forment déjà une proposition exégétique : I. Préparations (1,5-4,13) ; II. Révélation de Jésus et mission en Galilée (4,14-9,50) ; III. Le chemin vers Jérusalem (9,51-21,38) ; IV. L’alliance nouvelle en Jésus (22,1-24,53). Plusieurs tableaux ou encadrés soutiennent efficacement le texte et, en fin d’ouvrage, un relevé des références lucaniennes dans le lectionnaire romain fait le lien entre exégèse et liturgie. Mais l’intérêt principal de l’ouvrage réside sans doute dans une alliance réussie entre lecture littérale (l’A. ne craint pas d’offrir des découpages précis, en même temps que des propositions d’interprétation) et clés d’interprétation. Ainsi, à la double question que posent les quatre évangiles – Qui est Jésus ? Comment peut-on devenir son disciple ? –, il fait correspondre deux verbes, voir et servir, dont il éclaire l’usage lucanien, montrant qu’il s’agit d’une clé donnée par l’évangéliste lui-même dès les premiers versets de son message, ce que ne cesse de confirmer la suite de son récit : « Le témoin oculaire doit devenir serviteur de la Parole » (p. 103). Un bon outil à la fois pour découvrir et approfondir la lecture du troisième évangile. – Moïsa LELEU, f.m.j.

FONDEMENTS

JEAN-PAUL II, Les réalités ecclésiologiques. Cinq encycliques, Paris, Parole et silence (Textes du Magistère), 2018, 340 p., 17 €.
Dans le présent volume, les éditions Parole et Silence ont rassemblé les encycliques de Jean-Paul II à caractère plus ecclésiologique. Dans une courte introduction datée de 2003, le cardinal J. Ratzinger retrace les axes majeurs de l’enseignement du pape polonais. En premier lieu, le triptyque trinitaire formé par Redemptor Hominis, Dives in misericordia et Dominum et Vivificantem. Viennent ensuite les encycliques à caractère social, puis celles qui nous occupent et, enfin, « trois grands textes doctrinaux qui peuvent être affectés au domaine anthropologique : Veritatis Splendor, Evangelium Vitae et Fides et Ratio ». Les cinq encycliques ecclésiologiques ne forment pas un tout homogène, tout en offrant certaines lignes de force comme la question œcuménique, l’exigence missionnaire ou la dimension mariale de l’Église. Elles constituent un élément important de la réception de l’ecclésiologie conciliaire. Pourtant, celui qui veut approfondir la pensée ecclésiologique de Jean-Paul II devra aussi se pencher non seulement sur les catéchèses explicitement consacrées à l’Église, mais aussi sur les exhortations post-synodales traitant des différents états de vie. Chacune présente, en effet, un état de vie à l’intérieur de l’Église mystère, communion et mission. – Gonzague DE LONGCAMP, c.s.j.

TÉMOINS

Gérard HOFFBECK, Le désir éperdu de Dieu. Une vie de Mectilde du Saint-Sacrement, Médiaspaul, Paris, 2019, 300 p., 22 €.
C’est la vie tout à la fois mouvementée et unifiée en Dieu d’une figure spirituelle du Grand siècle que conte cet ouvrage qui prend parfois le tour d’un roman. C’est que la vie de Mère Mectilde du Saint-Sacrement ne fut point exempte de contradictions et de rebondissements. Une vie aspirant au repos en Dieu et ballottée entre sa Lorraine natale, traversée par des armées ennemies au gré des alliances nouées par son fantasque duc, et la France de la Régence et du jeune Louis XIV, dans une histoire déchirée par la guerre de Trente Ans et la Fronde. Une vie qui prend des allures de roman picaresque entre voyages hasardeux, fuites devant la soldatesque, années de misère et protections aristocratiques et royales. Une vocation religieuse placée depuis l’enfance sous la garde de la Vierge, mais qui la conduit de l’Annonciade où elle devient « ancelle » à moins de 25 ans, à l’Ordre bénédictin, puis à la fondation de la branche particulière des Bénédictines du Saint-Sacrement. On découvre avec intérêt comment s’élabore peu à peu son intuition de la centralité de l’adoration eucharistique et, dans les difficultés, s’établissent les premières fondations ; on croise les grandes figures du siècle, d’Anne d’Autriche à Vincent de Paul, et on mesure de quelle manière l’œuvre de Mère Mectilde se place dans la postérité du Concile de Trente. Mais on peut regretter un ton par trop hagiographique qui ne laisse guère de place à l’analyse de sa « direction d’âme » – alors qu’il est rappelé qu’elle a laissé plus de 3000 lettres – et à l’explication de sa conception mystique de l’« anéantissement » de soi-même. – Marie-Laure DESANGLES, f.m.j.

Madeleine DELBRÊL, Si la charité existe…, Œuvres complètes, tome XVI, Paris, Nouvelle Cité (Spiritualité), 2018, 344 p., 20 €.
Madeleine DELBRÊL, La conversion du cœur, Œuvres complètes, tome XVII, Paris, Nouvelle Cité (Spiritualité), 2018, 310 p., 19 €.
Depuis 2004, année du centenaire de la naissance de Madeleine Delbrêl, les Éditions Nouvelle Cité poursuivent avec ténacité la publication de ses œuvres complètes, sous la direction de Gilles François, postulateur de la cause, et de Bernard Pitaud, sulpicien. Une approche thématique et chronologique à la fois a permis la parution d’abord de la correspondance de Madeleine Delbrêl, puis de ses œuvres poétiques, « méditations et fantaisies », des écrits professionnels de celle qui fut aussi assistante sociale, des textes missionnaires inspirés par l’immersion de ses équipes dans des milieux déchristianisés, en particulier l’Ivry communiste des années 50, et enfin des écrits divers adressés à ses compagnes. Ce travail si important pour mieux connaître la personnalité et la spiritualité de cette femme de prière et d’action, qui a tant à dire à nos sociétés marquées par l’indifférentisme et la misère, s’achève avec la publication de ces tomes XVI et XVII regroupant ses derniers écrits, de 1962 à sa mort en 1964. Certes le projet de publier tout ce qui a été retrouvé, manuscrit ou dactylographié, provoque des redites, produit des notes parfois trop circonstanciées et des textes de longueur variable et d’intérêt inégal. Mais, parmi eux, que de fulgurances de pensée et d’expression, que d’analyses aussi délicates que précises sur les risques encourus par un groupe qui ne se centrerait plus sur la prière, qui ne mettrait pas en son cœur la relation au cœur du Christ ! On suit, de façon très incarnée, la vie de ces petites équipes désireuses de « choisir la charité », et la pédagogie avec laquelle Madeleine lance un sujet de réflexion – la Charte qui vient de leur être donnée, les orientations de l’année, le « recours à l’Évangile » –, l’approfondit et le fait travailler jusqu’à ce que chacune se l’approprie. On retiendra, parmi les meilleurs passages, dans le tome XVI, la relation qu’elle donne de son voyage en Afrique en 1962, alors qu’une équipe venait de s’installer à Abidjan ; et, dans le tome XVII, ses écrits sur le Concile qu’elle interprète comme « la mise en œuvre de notre conversion » : « conversion à neuf, signe d’un amour jeune jusqu’à la fin des temps entre le Christ et l’Église » (p. 177). – Marie-Laure DESANGLES, f.m.j.

Gérard PELLETIER (éd.), Le cardinal Lustiger et le sacerdoce. Colloque des 4 et 5 mars 2011, Paris, Parole et silence (Collège des Bernardins. Colloques, 25), 2018, 310 p., 24 €.
Le présent ouvrage offre les actes d’un colloque tenu au Collège des Bernardins en 2011. Nul ne contestera à quel point la figure du prêtre-pasteur tenait au cœur du cardinal Lustiger. Comme les contributions le montrent chacune à leur manière, il a pris grand soin du discernement des vocations et de la formation des futurs prêtres. On peut même affirmer que sa vision du ministère et plusieurs de ses initiatives comme la Maison Saint-Augustin ou les Fraternités Missionnaires de Prêtres pour la Ville ont eu un caractère prophétique. La plupart des contributeurs allient une connaissance personnelle de l’ancien archevêque de Paris avec une grande compétence théologique. Ils n’ont pas hésité à aller puiser dans quelques textes inédits particulièrement pertinents. Cela donne à l’ensemble de l’ouvrage un caractère narratif, personnel, pastoral et théologique. Le cardinal Lustiger est théologien à la manière des Pères de l’Église : on ne peut séparer chez lui prédication, théologie et expérience ecclésiale. Ceci transparaît clairement dans la manière dont les contributions sont organisées. Les deux premiers chapitres présentent l’itinéraire et la prédication de Lustiger comme prêtre. Vient ensuite la présentation des deux initiatives dont nous avons parlé ci-dessus. Relevons la contribution du père Roger Tardy sur l’exhortation Pastores dabo vobis. Elle manifeste la pertinence du regard tant de l’auteur que du Cardinal sur les enjeux du ministère presbytéral. On y voit l’importance des interventions du Cardinal au Synode. Le colloque portait sur le sacerdoce, et non seulement sur le ministère presbytéral. En ce sens, on remarquera aussi la dernière contribution de Mgr de Moulins-Beaufort sur l’articulation des deux sacerdoces. En achevant la lecture d’un ouvrage passionnant et instructif, on s’étonnera, malgré tout, du peu de cas qui est fait de la rencontre du cardinal Lustiger avec le père Albert Chapelle et de la place que l’Institut d’Études Théologiques de Bruxelles aura pu prendre dans l’aventure parisienne de la formation presbytérale. – Gonzague DE LONGCAMP, c.s.j.

SPIRITUALITÉ

Marie-Étienne VAYSSIERE, Consentir à l’Amour. Lettres choisies. Lettres présentées et commentées par Frère Olivier Guillou, o.p., Nouan-le-Fuzelier, Éditions des Béatitudes (Spiritualité), 2018, 276 p., 17 €.
Éminente figure dominicaine du XXe siècle, le père Marie-Étienne Vayssière (1864-1940) connaît un destin singulier. Nommé gardien de la Sainte-Baume en 1900, le frère surnommé « bon à rien » par ses contemporains devient « foyer de lumière et d’amour » qui rayonne jusqu’à aujourd’hui. Tirées principalement de sa correspondance, les lettres présentées et commentées dans cet ouvrage par le Frère Olivier Guillou nous découvrent une spiritualité de la petitesse, de la confiance et de l’amour sur le fond d’une adhésion enthousiaste à la volonté de Dieu. Pour le dominicain, ce chemin de l’enfance évangélique, aux résonances thérésiennes, s’achève en Marie : « La perfection de la vie d’enfance, dans le plan divin, c’est la vie en Marie ». Ce dernier trait constitue l’originalité profonde de l’expérience spirituelle du père Vayssière qu’on pourra découvrir dans ce livre. Les lettres publiées sont très semblables et parfois répétitives. Un regret : ne pas connaître le contenu des lettres auxquelles le religieux répond. Cela aurait permis une meilleure compréhension de la spiritualité qu’il présente. – Nicole DENIÉ

Jean-Claude BOULANGER, Le chemin de Nazareth. Une spiritualité du quotidien, Paris, Artège, 2019, 384 p., 9,50 €.
« De Nazareth ! Peut-il sortir de là quelque chose de bon ? », s’écriait Nathanaël avant sa rencontre avec Jésus (Jn 1,46). « Lisez, et vous verrez », pourrions-nous répondre en paraphrasant quelque peu la réponse qu’avait faite Philippe au sceptique. Dans ce livre très accessible, savoureux comme une longue retraite (déjà publié en 2002 chez DDB), Mgr Boulanger, membre des fraternité Charles de Foucauld, entraîne son lecteur dans « l’extraordinaire divin au cœur de l’ordinaire humain ». La première partie, « Nazareth au féminin », invite le lecteur à redécouvrir la grâce de Marie, la grâce de la femme, la grâce de la « maison » (de Marie à Nazareth, d’Élisabeth à Aïn Karim, des jeunes époux de Cana) : une « maison » comprise, non comme soin des tâches domestiques, mais comme grâce de présence, d’accueil, de rencontre, d’évangélisation de proximité et de don. Avec « Nazareth au masculin », en deuxième partie, c’est le visage de Joseph qui se révèle un moment : Joseph le silencieux, l’époux, le croyant, dont l’incroyable paternité reflète si bien celle du Père. Toutefois, à l’image de l’effacement de Joseph dans l’Évangile, les pages que lui consacre l’A. sont étonnamment brèves, et la figure de Joseph retourne rapidement dans l’ombre, cédant la place au visage du Fils. Sur les trente-trois ans de sa vie terrestre, Jésus en a vécu trente à Nazareth. Comment négligerions-nous dès lors de scruter le mystère de Nazareth ? D’abord du côté de Jésus lui-même, de sa croissance lors de ses longues années de vie cachée, puis, en troisième partie, « Le sens de Nazareth pour notre temps », de notre côté à nous, invités par l’A. à recueillir de Nazareth un triple enseignement de vie : sur notre rapport au temps ; sur ce qu’est la véritable fraternité ; enfin, sur le sens de la vie humaine, celui de la vraie présence. Une lecture pacifiante. – Marie-David WEILL, c.s.j.

VIE DE L’ÉGLISE

Marie-Rose TANNOUS, Lorraine STE-MARIE, Pierrette DAVIAU, Yves GUÉRETTE (dir.), Évangéliser dans l’espace numérique, Montréal-Namur-Paris, Novalis-Lumen vitae (Théologies pratiques), 2018, 256 p., 25 €.
Un congrès de la Société internationale de théologie pratique (SITP), qui s’est tenu à Ottawa en 2016, nous vaut ce riche assemblage de contributions sur le thème de l’évangélisation dans l’espace numérique. L’ambition de ce congrès était à la fois d’explorer, de comprendre et d’interpréter théologiquement les pratiques nouvelles liées à un environnement numérique devenu omniprésent. Quatre grandes parties structurent l’ouvrage : 1. « Mission et pratiques évangélisatrices », où l’on réfléchit à partir d’expériences concrètes comme les retraites en ligne (F.-X. Amherdt), la communication numérique au sein des paroisses (Pierre Goudreault), ou encore la vie paroissiale sur les réseaux sociaux (Simon Lepage-Fournier, Olivier Bauer et Lucile Ikula) ; 2. Pistes de recherche : évangélisation et nouveaux medias numériques », qui aborde des problématiques plus fondamentales, touchant aux dimensions éthique, relationnelle, identitaire, ecclésiologique. Si les frontières de l’analphabétisme se déplacent (Pierre Bélanger), il est temps de se demander (Isabelle Morel) si le web ne serait pas, plutôt qu’un « moyen providentiel » pour annoncer l’Évangile, un espace à évangéliser. Il faudrait alors envisager de nouveaux modèles communicationnels (Yves Citton), pédagogiques (Catherine Chevalier, Jean-Philippe Auger) et même professionnels (Cyprien Mbassi). La troisième partie intitulée « Web, univers des jeunes et communication de la foi », s’intéresse à l’impact du web 2.0 sur la façon dont les jeunes, de l’école à l’âge adulte, se représentent les réalités de la foi (Geoffrey Legrand, Diane d’Eprémesnil et Vanessa Patigny), et sur leur manière de faire communauté via les réseaux sociaux (Sabrina di Matteo). Enfin, des « Relectures » – pratique (Simon Lepage-Fournier) et biblique (Pierrette Daviau) – achèvent un ouvrage copieux qui peut aider, à l’heure des « égoportraits » (selfies), du tout connecté, et d’une éventuelle « cyber-béat-titude », à peser théologiquement les enjeux de mutations qui, au bout du compte, ont largement débordé les limites du virtuel. « Plus qu’un nouveau moyen de communication, conclut Simon Lepage-Fournier, Facebook et le Web 2.0 remettent en question nos modèles ecclésiaux, et notre capacité réelle à sortir de notre réseau pour aller à la rencontre de l’autre » (p. 81)... Et si évangéliser dans l’espace numérique nous renvoyait, in fine, à l’impératif de l’évangélisation tout court – et donc à l’appel à la conversion ? – Moïsa LELEU, f.m.j.