Ancien maître des étudiants dominicains, devenu évêque de Metz en 1987, Mgr Pierre Raffin poursuit, depuis sa retraite en 2013, sa réflexion non convenue sur la vie consacrée, ses conditions d’avenir, la formation des futurs prêtres. Le spécialiste des rituels orientaux de la profession monastique pose ici la question du retour de l’ordre des veuves, voire de l’institution d’un ordre des veufs.

L’exhortation apostolique Vita consecrata a naguère créé la surprise en déclarant : « On assiste aujourd’hui au retour de la consécration des veuves, connue depuis les temps apostoliques (cf. 1 Tm 5,5.9-10 ; 1 Co 7,8), ainsi que celle des veufs. Par leur vœu de chasteté perpétuelle pour le Royaume de Dieu, ces personnes se consacrent dans leur condition pour se donner à la prière et au service de l’Église » (n° 7).

Ce numéro de Vita consecrata renvoie par ailleurs au Code des Églises orientales (CCEO, can. 570).

En France, par exemple, nous connaissons deux Associations de veuves et un Institut séculier. La « Fraternité Notre-Dame de la Résurrection », présente en Europe, en Inde et en Afrique, accueille des veuves de moins de 50 ans. Elles sont « consacrées » selon un rituel approuvé par le Saint-Siège, à la demande du cardinal Lustiger lorsqu’il était archevêque de Paris. La « Communauté Anne la Prophétesse » reçoit des veuves plus âgées qui vivent une spiritualité très voisine. L’« Institut Sainte Françoise Romaine » est un institut séculier recevant des veuves qui prononcent les trois vœux.

Le canon 570 du Code des Églises orientales ne nous apprend guère plus que le canon 605 du Codex Iuris Canonici latin. Le premier en effet nous renvoie à un possible droit particulier :
Par le droit particulier peuvent être instituées d’autres formes d’ascètes, qui imitent la vie érémitique, qu’ils appartiennent ou non à des instituts de vie consacrée ; de même peuvent être instituées des vierges et des veuves consacrées qui s’engagent à part dans le monde à la chasteté par une profession publique (CCEO, c. 570).

Le second ouvre la porte à de nouvelles formes de vie consacrée :
L’approbation de nouvelles formes de vie consacrée est réservée uniquement au Siège apostolique. Cependant les évêques s’efforceront de discerner les nouveaux dons de vie consacrée confiés par l’Esprit Saint à l’Église ; ils en aideront les promoteurs à exprimer le mieux possible leurs projets et à les protéger par des statuts appropriés, en recourant surtout aux règles générales contenues dans cette partie
(CIC, c. 605).

Si l’on devait s’orienter vers l’institution d’un Ordo Viduarum semblable à l’Ordo Virginum, il serait souhaitable que, pour cette restauration, on adopte une autre procédure : que l’on ne publie pas de Rituel liturgique sans avoir sérieusement réfléchi au statut des veuves dans l’Église et la société d’aujourd’hui et, par là, aux conditions concrètes d’un veuvage consacré en plein monde. C’est la raison pour laquelle je me propose en premier lieu d’interroger la tradition et ensuite de réfléchir au statut des veuves aujourd’hui.

La veuve dans l’Ancien Testament

La loi de Moïse protège la veuve. Le lévirat oblige la veuve sans enfant à épouser le frère de son mari, afin de maintenir le nom de l’époux décédé et de « relever sa maison », mais, en cas de refus du beau-frère, la veuve obtient publiquement sa liberté (Dt 25,7-10). De très nombreux textes défendent de nuire à la veuve et à l’orphelin, sous peine d’anathème et ils ordonnent de respecter leurs personnes et leurs biens, de leur rendre justice. La veuve qui ne veut pas se remarier peut retourner chez son père (Gn 38,11) ou rester avec un de ses enfants. Bien que la Loi mette la veuve sous sa protection, le veuvage est considéré comme un opprobre (Is 54,4).

L’Ancien Testament fait mémoire de plusieurs veuves qui ont joué un rôle particulier en faveur d’Israël, au salut duquel, dans un moment critique, elles ont contribué par leur esprit d’initiative et leur mépris du danger. Trois d’entre elles, bien qu’elles soient étrangères, figurent dans la généalogie de Jésus selon saint Matthieu (1,3.5.6) : Tamar, Ruth et Bethsabée, la femme d’Urie. Étrangère aussi, la veuve de Sarepta qui nourrit Élie et dont l’histoire est rapportée par Luc (4,25-26). Le livre de Judith raconte l’action héroïque d’une veuve qui réussit à sauver Israël.

La veuve dans l’Église primitive

Attentives à la charité et à l’aide fraternelle, les communautés primitives furent portées à protéger les malheureux, et en particulier les veuves, comme nous le montrent les Actes des Apôtres avec l’institution des Sept. Dans le Nouveau Testament, la veuve est comptée parmi les pauvres (Lc 7,11-13 ; 18,3). Jésus met en garde contre les scribes et les pharisiens qui « dévorent les biens des veuves » (Mc 12,40). Il compare les élus qui seront sauvés à une veuve qui importune le juge afin que justice lui soit rendue (Lc 18,1-8). La lettre de Jacques recommande explicitement de visiter les orphelins et les veuves (Jc 1,27). Et Paul demande d’honorer et de secourir les veuves, les « vraies veuves », précise-t-il (1 Tm 5,3-16).

Pendant les premiers siècles, de nombreux textes font apparaître la veuve comme une pensionnée de l’Église. Au IIe siècle, Ignace d’Antioche recommande les veuves aux Smyrniotes (6,2) et à Polycarpe (4,1). Justin leur fait distribuer les dons des fidèles dans l’aisance. Au IIIe siècle, Tertullien cite cette assistance, ainsi que Cyprien et la Didascalie. C’est l’évêque qui doit veiller à cette répartition.

Bien qu’assistées, les veuves occupent une place d’honneur dans l’Église. On retrouve ici l’image de la prophétesse Anne, « demeurée veuve après sept ans de mariage », la « première à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance d’Israël » (Lc 2,37-38). Les veuves sont, dans la primitive Église, l’objet d’une vénération particulière : non seulement les secours qu’elles reçoivent ne les mettent pas dans une situation d’infériorité vis-à-vis de leurs bienfaiteurs, mais on les considère comme un honneur pour la communauté. L’apôtre Paul enjoignait aux premiers chrétiens de s’adresser aux femmes âgées comme à des mères (1 Tm 5,2), mais, parmi les femmes âgées, les veuves sont les premières en dignité. Polycarpe les qualifie d’« autels de Dieu ». Dans l’assemblée liturgique, elles occupent une place d’honneur ; leur qualité de veuve figure sur leur épitaphe. Elles sont ainsi les bénéficiaires du respect et de l’amour dont l’Évangile entoure les pauvres et les malheureux.

Les veuves ont également une fonction. 2 Tm 5,5-10 met en valeur leur prière, l’exemple qu’elles doivent donner, les services qu’elles continuent à rendre. Ce mélange de conseils, d’obligations, de consécration et de fonction se retrouve chez Ignace d’Antioche, dans la Didascalie, dans les Constitutions apostoliques – même si ces dernières sont réservées quant au ministère » des veuves.
Pour soutenir les veuves sans défense, l’Église n’hésitera pas à faire des remontrances à ceux qui les oppriment ; de plus, elle va les soustraire aux juridictions ordinaires pour les faire bénéficier d’un privilège spécial, par exemple une certaine immunité fiscale. Cela ne se fait pas toujours aisément : Ambroise, en Occident, et Jean Chrysostome, en Orient, doivent soutenir de véritables luttes pour leurs protégées.

Au premier concile de Carthage (418), l’évêque Nicaise met au premier rang des préoccupations épiscopales le soin et la défense des veuves. Au concile de Chalcédoine (451), on autorise les évêques à s’occuper d’affaires temporelles pour le seul bénéfice des veuves et des orphelins.

Si, malgré tout, la situation de la veuve chrétienne demeure précaire, l’Église a tenté de lui redonner une place dans la société et en son sein, et d’améliorer sa condition matérielle. Tout ceci concerne les veuves qui ne contractent pas une nouvelle union. Devant les difficultés auxquelles elle est affrontée, il peut paraître légitime qu’une veuve cherche un autre protecteur en se remariant. Lois et coutumes vont intervenir soit pour lui interdire tout second mariage, soit, au contraire, pour la forcer à convoler, les motifs étant d’ordre religieux ou politique.

La profession de viduité

Les saintes femmes qui accompagnaient Jésus en le servant (Lc 8,1-3 ; Mt 27,55) étaient-elles, pour la plupart, des veuves libres de leur temps, de leur déplacement et de leurs ressources ?

Plus explicites, d’autres passages du Nouveau Testament témoignent de l’existence des veuves dans les communautés primitives. Très tôt, semble-t-il, elles ont constitué des groupes (Ac 6,1-4) et elles sont l’objet de la sollicitude de l’Église (Ac 6,1-4 ; Jc 1,27). 1 Tm témoigne d’un début d’organisation dont il est difficile de préciser les contours ; pour être sur la liste des veuves, il faut remplir plusieurs conditions (1 Tm 5,9-11), d’une part elles étaient aidées et honorées (1 Tm 5,3.16), d’autre part elles accomplissaient une mission : prière, dévouement et service envers la communauté, spécialement envers les affligés (1 Tm 5,5-10)…

Plus tard, au début du IIIe siècle, la Didascalie précise les activités caritatives des veuves et mentionne aussi leur mission de préparer les femmes au baptême. Tertullien fait allusion à une classe de veuves. Pour la Tradition apostolique d’Hippolyte, les veuves, après un certain temps de probation peuvent être « instituées » pour la prière et le jeûne, mais elles ne reçoivent pas l’imposition des mains, puisqu’elles ne sont pas ordonnées pour le service liturgique.

Peu à peu, un rituel propre aux veuves apparaît, rituel moins solennel que celui des vierges. C’est d’un simple prêtre qu’elles recevaient leur habit. Elles formulaient par écrit leurs vœux. La prière prononcée sur elles était, comme l’indiquent plusieurs témoignages, une véritable bénédiction. Si la plupart des veuves mènent une vie exemplaire, d’autres ont besoin d’être admonestées (saint Jérôme, Lettre 22)  ; Jean Chrysostome en rappelle quelques-unes à leur devoir et le paie de sa disgrâce en 404. Vivant chez elles, les veuves pouvaient être exposées aux dangers d’une vie trop libre : peu à peu l’Église les encourage à se regrouper sous l’autorité spirituelle d’une moniale. À Rome, une veuve, Marcella, sur les conseils de saint Athanase, fut la première à constituer un monastère (saint Jérôme, Lettre 127). Ainsi les veuves vont-elles entrer dans d’autres structures ecclésiales. Quelques figures de veuves éclairent le rôle tenu par ces femmes dans le christianisme. Le Nouveau Testament citait, on l’a dit, plusieurs veuves et les Pères de l’Église nous ont laissé d’admirables portraits de veuves – parfois celui de leur propre mère, comme Jean Chrysostome ou Augustin. De telles femmes unies par la prière et prêtes à tous les dévouements se regroupent à Rome autour de Jérôme, à Constantinople autour de Jean Chrysostome, en Cappadoce autour de Basile et de Grégoire de Nysse, en Afrique autour d’Augustin. Les lettres des Pères ont été en partie conservées, mais pas celles de leurs correspondantes… Le grand modèle des veuves est Anne : les Pères ne cessent de rappeler qu’à son exemple, la prière apparaît comme le premier ministère des veuves. C’est à Proba, veuve du Consul Probus, qu’Augustin dédie sa Lettre sur la prière. Le jeûne était inséparable de la prière : certaines veuves l’ont parfois poussé à l’extrême, comme sainte Paule que reprend saint Jérôme, en évoquant aussi la conduite exemplaire de Fabiola au service des malades. Paule et Mélanie l’ancienne fondent des monastères en Palestine. C’est dire la place qui revient à l’initiative des « vraies veuves » dans les origines de la vie religieuse féminine.

Et aujourd’hui ?

Ce qui a été vécu de façon parfois admirable dans l’Antiquité n’est pas totalement transposable aujourd’hui. Les femmes chrétiennes qui deviennent veuves et qui cherchent à vivre leur veuvage de façon évangélique gardent pour leur époux défunt un amour plus fort que la mort, de sorte qu’une perspective eschatologique peut éclairer leur vie et donner un sens à leur épreuve.

J’ai été naguère assistant religieux d’une Équipe Notre-Dame, dont la spécificité, voulue par le P. Caffarel lui-même, était que ses membres s’engageaient en cas de veuvage à ne pas se remarier. J’ai pu alors éprouver ce que peut représenter pour une veuve cet amour plus fort que la mort.

Une réflexion sur le veuvage chrétien doit donc intégrer toute la réflexion sur la spiritualité conjugale, ce qui implique que toutes les vraies veuves chrétiennes ne s’orienteront pas nécessairement vers une forme de vie consacrée.

En outre, le fait de devenir veuve pour une femme d’aujourd’hui n’entraîne plus nécessairement les difficultés législatives, économiques et sociales qui pouvaient se poser il y a encore cinquante ou cent ans. Les femmes qui ont travaillé toute leur vie et qui, de ce fait, ont acquis une certaine autonomie, ne sont plus affrontées, fort heureusement, aux mêmes questions que leurs aînées.

Par ailleurs, ces veuves ont des enfants et des petits-enfants dont elles doivent tenir compte dans leur choix de vie.

Enfin, il faut bien distinguer l’accompagnement spirituel des veuves chrétiennes, que peut assurer, en France, un mouvement comme « Espérance et Vie », intégré à la Pastorale familiale, d’une proposition de vie consacrée ; et la vie consacrée elle-même, si tel est le choix d’une veuve, doit intégrer ces nouveaux paramètres.

Il convient de signaler au passage que, pour certaines veuves, la possibilité d’un remariage peut être envisagée. Par rapport aux premiers siècles de l’Église, l’évolution du contexte socioculturel présente le remariage comme un choix parfaitement libre. L’Église accorde la même valeur à ce nouveau mariage qu’au premier ; les problèmes concrets, par exemple ceux posés par les enfants, sont à résoudre selon chaque cas particulier.

La présente note cherche plutôt à comprendre et faire comprendre la démarche d’une veuve qui désire consacrer sa vie à Dieu dans l’état de veuvage. Comme aux premiers siècles de l’Église, certaines veuves sont appelées à consacrer leur vie à Dieu afin d’être totalement à son service. Pour les unes, cela pourra se réaliser dans la vie religieuse proprement dite (l’Ordre de la Visitation fondé, comme on le sait, par une veuve, a gardé la tradition d’accueillir des veuves parmi ses moniales) ; pour d’autres, il s’agira de vivre ces exigences de don total là où la vie les a placées : elles ne peuvent ni ne veulent abandonner leurs obligations familiales, sociales et professionnelles.

C’est pour ces personnes que, selon les perspectives ouvertes par le canon 605, peut se poser la question de la restauration d’un Ordo viduarum et d’un Ordo consecrationis viduarum.

Les Associations que j’ai signalées en commençant, et toutes celles qui peuvent exister de par le monde pour l’accueil et l’accompagnement des veuves consacrées, ne sont que des moyens, fort utiles sans doute, mais non indispensables, pour vivre la consecratio viduarum. Ainsi en va-t-il, mutatis mutandis, pour les vierges consacrées qui peuvent vivre leur propos soit de façon solitaire, soit dans des formes de vie associative.

S’agissant du fonctionnement d’un Ordo, il convient de réfléchir à l’autorité ecclésiale dont il dépend. L’évêque diocésain, comme pour les vierges consacrées ? Est-ce possible et réaliste ?

S’agissant de l’Ordo consecrationis, c’est-à-dire du Rituel liturgique, il faut préciser qui en est le ministre : l’évêque diocésain lui-même ? Ou son délégué, ou un prêtre spécialement destiné à cet effet ? Son rôle, comme la prière de consécration elle-même, a pour but de manifester que c’est Dieu qui consacre une personne disposée à se donner à Lui selon les conseils évangéliques.

Il faut donc veiller avec grand soin à la rédaction du propositum consecrationis. Celui-ci pourrait prendre la forme de réponses à des questions posées avant la consécration par le ministre qui officie, ou d’une formule comparable à celle de la profession religieuse.

Dans le Rituel de 1984 approuvé par le Siège apostolique pour la « Fraternité Notre-Dame de la Résurrection », est proposée la déclaration suivante :
En présence de la Sainte Trinité et pour sa gloire, je prononce aujourd’hui pour toujours le vœu de chasteté. Que le Seigneur Jésus reçoive le don de moi-même, tout ce que je suis, tout ce que je possède. Qu’il l’accepte pour son Église, pour notre foyer, pour les veuves, pour tous les foyers du monde. Que N., mon mari, veille sur mon engagement et que notre union, renouvelée par ce vœu, soit pour Dieu une louange sans fin. Et puisque le Christ a voulu nous donner Marie pour Mère, je me confie à sa protection et remets entre ses mains mon désir de fidélité.

Cette formule exprime une totale consécration à Dieu comme offrande de la veuve. Cette offrande est oblation de la personne qui se consacre à Dieu ; elle est totale puisqu’elle donne tout ce qu’elle est et tout ce qu’elle a. Elle est faite en l’honneur et à la gloire de la Sainte Trinité. Le vœu de chasteté est exprimé explicitement dans cette formule d’oblation qui se veut consécration totale de la personne. Faut-il mentionner expressis verbis les autres conseils évangéliques ? Si je m’en réfère aux différentes formules de profession religieuse, cela ne me paraît pas indispensable.

Enfin la question est parfois posée : pourquoi ne parle-t-on jamais d’une bénédiction ou d’une consécration des veufs ? Sur cette question la tradition est muette. D’autres possibilités d’engagement sont offertes à un veuf : outre la vie religieuse, il peut être appelé au diaconat, voire au presbytérat. Au cours des dernières décennies, une association de veufs a été fondée en France sous le nom de « Fraternité de la Résurrection ».

En conclusion, l’auteur de cette note souhaite que l’Église, usant des possibilités ouvertes par le canon 605, institue un Ordo viduarum et un Ordo consecrationis viduarum et encourage les associations qui accueillent et accompagnent les veuves chrétiennes.

Voir aussi :