Sous l’occupation communiste en Lituanie, puis dans plusieurs républiques ex-soviétiques, la vie religieuse clandestine s’est diffusée sans appui ni visibilité ; ceux qui l’ont vécue sont toujours parmi nous, porteurs de cette espérance invincible : la résistance spirituelle des croyants, fondée ici dans l’adoration eucharistique, ouvre sur la liberté. On remarquera aussi comment le souci d’une formation approfondie, humaine et chrétienne, a remarquablement accompagné le chemin.

Vs Cs : Sœur Aloyza, vous êtes lituanienne. Vous êtes entrée dans la vie religieuse en 1958, à une époque où la Lituanie était occupée par la Russie soviétique et où le régime communiste ne permettait aucune visibilité de la vie consacrée. À quoi ressemblait votre vie à l’époque ?

Sr A. : J’ai grandi dans une petite ville dans le nord de la Lituanie, sans même savoir qu’il existait des communautés religieuses en Lituanie. Très tôt, j’ai voulu devenir institutrice et au lycée, j’ai ressenti un attrait pour la vie religieuse. Mais, à la fin de mes études secondaires, je me suis lancée dans des études de finances – une spécialité que je n’aimais pas du tout –, parce que je savais qu’à cause de ma foi et de ma pratique religieuse, je ne pourrais jamais travailler comme enseignante.

Au moment où je passais mes derniers examens à Vilnius, en 1958, j’ai fait la connaissance d’une étudiante qui était religieuse, et c’est alors que j’ai compris qu’il existait des religieuses en Lituanie. Pendant cette période d’examens, je me suis donc rendue plusieurs fois dans sa petite communauté, composée de trois sœurs. Mon cœur en ressentait une grande joie, et j’ai commencé à espérer que je pourrais moi aussi suivre ce chemin.

Pendant l’époque soviétique, les jeunes qui avaient obtenu leur diplôme étaient obligés d’aller travailler là où ils étaient affectés. Je n’avais aucun espoir d’être envoyée dans une ville de grande importance, comme Vilnius ou Kaunas, là où je savais maintenant qu’il existait des communautés religieuses clandestines. Pourtant, je reçus très rapidement, pendant la Semaine Sainte, une convocation à aller travailler à Vilnius, et dans ma spécialité ! Le Seigneur s’occupe de tout !

Je suis donc partie aussitôt, avec l’espoir de pouvoir entrer dans la petite communauté de sœurs que j’avais rencontrée. J’ai séjourné chez elles, et en même temps, j’ai commencé le travail auquel j’avais été affectée.

Mais dans mon ignorance, je croyais que la sœur qui m’accompagnait m’inviterait d’elle-même à entrer dans leur communauté et à me consacrer à Dieu, si elle estimait que c’était ma place et que c’était la volonté de Dieu. Je n’ai donc pas eu l’initiative de demander à être accueillie dans la communauté. Au bout d’un mois, la sœur m’a expliqué qu’il ne leur était pas possible de garder des hôtes pour un séjour plus long et elle m’a encouragée à aller loger chez des proches dont je lui avais parlé, tout en fréquentant un groupe de jeunes femmes de l’église Saint-Nicolas, puisque c’est là que j’allais à la Messe.

À ces paroles, je compris que le Seigneur m’orientait vers une autre communauté – même si la sœur ne m’avait pas révélé que ces jeunes femmes étaient des religieuses – et je les rejoignis rapidement. Mon entrée dans la communauté, bien sûr, a eu lieu dans le plus grand secret. Nous ne portions aucun signe religieux. Mais la paix et la joie remplissaient notre cœur. Je compris que le Seigneur lui-même m’avait invitée à suivre cette voie, une certitude que je n’ai jamais remise en question.

Pourtant, au bout de treize ans, les événements ont fait que j’ai dû quitter cette jeune communauté et retourner dans la première – les Sœurs de Jésus-Eucharistie – là où j’avais vécu un mois sans demander à entrer. Dans cette congrégation, je me suis sentie à ma place : leur participation active à la vie de l’Église, leur courage dans le témoignage et la défense de la foi, leur ouverture à coopérer avec des sœurs d’autres congrégations, leurs tentatives missionnaires (bien sûr en territoires occupés par la Russie), tout cela a allumé dans mon cœur un feu nouveau.

Durant cette sombre époque soviétique, nous devions presque toutes travailler dans l’administration, parce qu’un stage de travail de vingt années était obligatoire. En plus de cela, j’ai étudié encore cinq ans à l’université de Vilnius, par correspondance puis en participant aux cours du soir. Avec le travail et les études, le peu de temps libre qui me restait – ainsi que les dimanches, les fêtes et les vacances – était utilisé au mieux pour le service du Seigneur. Nous participions à des retraites prêchées en secret par des prêtres. Et les sœurs organisaient des groupes de catéchèse pour les enfants, les jeunes et les familles.

Vs Cs : Vous avez côtoyé de nombreux martyrs de la foi, et vous-même avez mené une vie très dure à bien des égards. Quels sont les souvenirs les plus marquants que vous gardez de ces années ?

Sr A. : Je n’ai pas été touchée personnellement par le martyre ni l’exil, mais je connaissais l’existence des déportations massives en Sibérie, cette terre du gel éternel, et le sort cruel des exilés douloureusement arrachés à leur maisons et leurs fermes. Chaque jour, en allant à l’école, je voyais les corps des Partisans blessés ou estropiés, gisant sur la place du village.

Outre la résistance armée des Partisans, c’est la force de résistance spirituelle des croyants qui nous a permis de retrouver la liberté de la foi et de la patrie. Je n’oublierai jamais les pèlerinages et les marches de pénitence qu’organisait le mouvement des Amis de l’Eucharistie. Tous les ans, des groupes de jeunes, d’adultes et même d’enfants se sont rendus à pied à Šiluva, en priant le chapelet, en demandant l’intercession de Marie. La milice soviétique ainsi que des agents du KGB déguisés tentaient d’empêcher ces pèlerinages, en menaçant et en effrayant les pèlerins de toutes les manières possibles. Mais les pèlerins ne leur prêtaient aucune attention et continuaient leur marche en priant tranquillement à voix haute. Un bon nombre d’organisateurs de ces pèlerinages furent jugés et exilés en Sibérie ou dans les camps de l’Oural.

Les Amis de l’Eucharistie ont aussi reconstruit et protégé la Colline des Croix, bien qu’elle ait été rasée plusieurs fois. Encouragés par leur exemple, des fidèles affluaient de tous les coins de la Lituanie pour y porter des croix.

Vs Cs : Quand la Lituanie a recouvré son indépendance en 1990, qu’est-ce qui a changé dans votre vie religieuse ?

Sr A. : Quand notre pays a retrouvé sa liberté, ce fut partout une explosion de joie. Les communautés religieuses ont pu sortir de leurs catacombes, les frères et sœurs ont pu porter un habit religieux, nous avons commencé des retraites rassemblant plusieurs communautés, des programmes de formation, une collaboration entre congrégations. Nous avons retrouvé l’espérance, non seulement de pouvoir nous dévouer à l’apostolat librement, mais également de nous former et de nous y préparer de manière convenable.

Vs Cs : Je crois que vous n’avez pas toujours vécu en Lituanie ? Racontez-nous un peu votre parcours.

Sr A. : Il y avait un travail immense en Lituanie, mais c’était pire encore dans d’autres territoires occupés par les Soviétiques. En Moldavie, par exemple, il y avait un seul prêtre et une seule église. Ce prêtre nous a demandé de l’aide, et c’est comme cela que je suis partie en 1977 à Tiraspolis, une ville moldave, où vivait une importante communauté de catholiques allemands. Tiraspolis se trouvait à 60 km de l’église desservie par le prêtre dans la capitale, Chisinau.

Nous avions le Saint-Sacrement. Dans la maison où il était conservé pour un certain temps (un mois, par exemple), les fidèles se rassemblaient chaque dimanche pour la prière. Les catholiques les plus fervents et les jeunes se rassemblaient chaque jour, pour prier et discuter. Bien sûr, tout cela avait lieu de manière entièrement clandestine, car le gouvernement interdisait toute forme de rassemblement religieux. Peu à peu, la communauté a diminué, parce que de plus en plus de familles allemandes sont retournées dans leur pays. Le prêtre m’a alors demandé de le rejoindre pour l’aider à l’église de Chisinau. Le dimanche s’y rassemblaient des fidèles venant de tous les coins de la Moldavie : des Allemands, des Ukrainiens, des Polonais. Cela donnait davantage de possibilités pour la catéchèse et la coopération avec tous.

Nous avons encore à l’heure actuelle une maison de notre congrégation en Moldavie. Quelques sœurs ukrainiennes s’y dévouent avec succès auprès de la communauté paroissiale.

En 1982, je suis rentrée en Lituanie, et de 2002 à 2006, je suis allée au Kazakhstan, pour un apostolat paroissial et un centre d’accueil de jour pour les enfants.

Vs Cs : Et aujourd’hui, 25 ans après l’indépendance de la Lituanie, en cette année de la vie consacrée, quelles sont vos principales activités ? Quel est le mystère qui vous fait vivre ?

Sr A. : À la demande de l’Archevêque de Kaunas et de notre congrégation, je suis coordinatrice de l’adoration perpétuelle à Kaunas. C’est une telle action de grâce et une telle joie de pouvoir ainsi contribuer à faire adorer Jésus-Eucharistie et d’aider les autres à découvrir ce mystère !

Vs Cs : La plupart des gens aujourd’hui, même dans l’Église, peinent à comprendre ce qu’est la vie consacrée et ne lui reconnaissent aucune utilité. Qu’aimeriez-vous leur dire ?

Sr A. : Je voudrais leur dire ceci : la vie consacrée, c’est une invitation personnelle à suivre de près le Seigneur Jésus dans la pauvreté, la chasteté et l’obéissance et, par là, à témoigner à la face du monde de la vie éternelle pour laquelle chacun de nous a été créé.

Propos recueillis et traduits par Marie-David Weill, c.s.j.

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