Forme la plus récente de consécration, la vie des instituts séculiers intrigue par sa discrétion ; leur « sécularité consacrée » n’est pourtant rien d’autre qu’un témoignage rendu à l’incarnation du Verbe, car toutes les sphères de la vie sociale doivent être imprégnées de l’esprit de l’Évangile. Membre de l’Institut Notre-Dame du Travail, Raphaëlle Jeanty, de nationalité belge, fait ressortir pour Vies Consacrées les accents paradoxaux de cette vie « pour le monde ».

Vs Cs : D’après vous, quand ils ont été reconnus comme relevant de la vie consacrée, les instituts séculiers étaient-ils vraiment une nouvelle forme de vie consacrée ?

R. J. : Voilà une question qui interpelle ; mais oui, quand on parle des membres d’instituts séculiers, on parle bien d’une « vie pleinement consacrée au cœur du monde », qui rejoint le propos de Vatican II, en particulier dans la constitution pastorale Gaudium et spes. L’Église veut s’ouvrir et aller vers le monde. Les instituts séculiers présentent une nouvelle manière de répondre au « Viens suis-moi... » de Jésus par la radicalisation de notre baptême : « Je renonce à Satan... et je m’attache à Jésus-Christ pour toujours ». Nous réalisons ce relais entre l’Église et le monde en prolongeant sa mission.

Vs Cs : Cette présence radicale au monde, alliant insertion et discrétion, fait qu’on vous connaît parfois mal... Pouvez-vous nous dire un peu plus qui vous êtes ?

R. J. : Des laïcs consacrés, hommes, femmes ou prêtres, qui vivons au sein du monde la plénitude de notre baptême par la profession des conseils évangéliques. Nous sommes plus de 35.000 membres répartis en 215 instituts séculiers, immergés au cœur des réalités temporelles à travers toute la planète. Notre consécration baptismale trouve son expression dans une existence réalisant la synthèse de la vie séculière et de notre consécration au Christ. Ce qui fait notre originalité, c’est la consécration au Christ dans le monde, avec la profession des conseils évangéliques, dynamique de notre vie. Cette nouvelle forme de consécration a été reconnue par Pie XII lorsqu’il a promulgué Provida Mater (2 février 1947) et complétée par Primo Feliciter (1948).

Contrairement aux congrégations religieuses qui ont leurs œuvres spécifiques, nous vivons seuls, assumant notre vie avec sens des responsabilités, là où nous sommes présents dans le quotidien ordinaire avec les gens ordinaires. Notre insertion sociale évoque la proximité avec chaque homme, chaque femme partageant leurs joies, leurs peines, leurs doutes, leurs problèmes, leurs projets. Qui n’est pas confronté aux contraintes, aux exigences que nous réserve la vie ?...

Chaque Institut rejoint l’intuition du Fondateur en s’appuyant sur une spiritualité, telle que celle de saint François, sainte Thérèse, saint Ignace...

Vs Cs : En amont de ces spiritualités propres à chaque Institut, peut-on dire qu’il y a un fondement spirituel commun à toute consécration séculière, un même esprit qui l’anime ?

R. J. : Nous vivons cette sécularité consacrée en tendant à la perfection de la charité cherchant à transformer le monde de l’intérieur par la force des Béatitudes (Vita Consecrata, 10).

Notre chantier, soulignait Benoît XVI (lors de son intervention à la Conférence Mondiale des Instituts Séculiers en 2007), « c’est tout ce qui est humain, que ce soit au sein de la communauté chrétienne ou dans la communauté civile, où la relation se réalise dans la recherche du bien commun, dans le dialogue avec tous, appelés à témoigner de cette anthropologie chrétienne qui constitue une proposition de sens dans une société désorientée et confuse par le climat multiculturel et multireligieux qui la caractérise ».

Vs Cs : Où peut-on rencontrer ces instituts séculiers ?

R. J. : La réalité importante des instituts séculiers, discrète au sein même de l’Église, fleurit en Italie, en France, en Espagne, dans les Pays de l’Est, en Amérique, en Afrique et même en Asie et en Australie. L’arbre bourgeonne à travers tous les continents.

Vs Cs : Dites-nous en un peu plus sur votre façon de vivre... Comment, concrètement, quotidiennement, se vit votre sécularité consacrée ?

R. J. : Pour faire écho à Pie XII et Benoît XVI, je dirais que nous devons nous laisser modeler par le Christ pauvre, chaste et obéissant. Dès lors, notre présence dans le tissu journalier, à travers la famille, la profession, les différentes activités et associations, les lieux, les circonstances et relations diverses, doit laisser sourdre les valeurs de l’Évangile dont la paix, la justice, la vérité et la joie. Autrement dit, toutes les sphères de la vie sociale : la politique, la santé, l’économie, la culture, les arts, etc., doivent être imprégnées de l’esprit de l’Évangile.

Face au monde qui semble être insensible aux cris d’angoisse, aux souffrances, aux espoirs de l’homme, la lumière de l’Évangile offre un sens à la vie en lui restituant sa dignité qui constitue sa valeur fondamentale. On est dans le monde sans être du monde, mais pour le monde où notre présence est signe et instrument. La présence de l’ivraie implique un discernement.

Ce qui touche le cœur de chacun actuellement, n’est autre que le témoignage. Témoignage par la cohérence de notre vie consacrée au Christ qui, devant s’inscrire dans nos actes, pose question, interpelle. Le milieu dans lequel nous évoluons est un lieu « théologique » (Benoît XVI) où nous vivons le mystère de l’Incarnation en étant proches de l’autre par l’écoute, le partage, le pardon, la réconciliation, la solidarité, semant des germes d’espérance, de paix, de joie. C’est donc par notre manière d’être, de penser et d’agir, résonance de l’esprit évangélique, que nous pouvons rejoindre l’autre au travers de la rencontre. Chemin qui ouvre un espace à la fraternité universelle et à l’humanisation de « tous les hommes et de tout l’homme ». Façon de vivre autrement dans ce monde.

Voilà notre mission en communion avec le Christ qui a été envoyé par le Père vers l’humanité : « Père, je suis venu pour faire Ta volonté ».

En résumé, le fondement de la sécularité consacrée réside dans l’articulation intime entre consécration, mission et communion. Et le Pape François, mettant l’accent sur la priorité de la mission, nous invite, par notre témoignage à « réveiller le monde ».

Propos recueillis par Noëlle Hausman, s.c.m.

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