Dominicain suisse devenu évêque, Mgr Charles Morerod a la réputation de surprendre (l’« évêque qui détonne », a-t-on parfois dit de lui), et ses traits d’humour ne manquent pas. Il nous partage ici sobrement sa joie à la fois d’appartenir à une vie consacrée qui parle d’amour – comme dans l’ouvrage Aimer c’est tout donner –, et d’être « marié », selon sa propre expression, à une Église du cœur de l’Europe, constituée en bonne partie de personnes d’origine étrangère.

Vs Cs : Mgr Morerod, que pensez-vous de cette initiative du Pape d’avoir proposé une Année de la Vie consacrée ?

Ch. M. : Le pape, qui est lui-même religieux, donne l’occasion à tous les croyants de prendre conscience de ce don qu’est la vie religieuse pour toute l’Église. Jean-Paul II avait dit en 1996 dans son Exhortation apostolique Vita consecrata  : « La conception d’une Église composée uniquement de ministres sacrés et de laïcs ne correspond donc pas aux intentions de son divin fondateur telles qu’elles apparaissent dans les Évangiles et les autres écrits du Nouveau Testament » (VC 29).

Vs Cs : Vous êtes dominicain depuis 1983, évêque depuis 2011 ; comment un religieux qui accepte de devenir évêque est-il encore un religieux ?

Ch. M. : D’abord comment un religieux accepte-t-il ? Cette acceptation est une conséquence directe de sa profession religieuse : « Votre vie ne vous appartient plus ». Le fait de ne pas chercher à être le maître de sa propre destinée est un de ces points où la vie religieuse (si elle est bien vécue) montre comment la rencontre avec le Christ est une libération. Ceci dit, renoncer à la vie commune n’est pas facile, même dans un ministère où on n’est pas souvent seul…

Vs Cs : La vie consacrée de Suisse vient de publier un ouvrage de témoignages (« Aimer, c’est tout donner ») qui a impressionné le Pape et est diffusé dans plusieurs langues, en de nombreux pays. Peut-on dire que cette manière simple et directe de parler d’amour interroge la réflexion théologique, parfois bien complexe ?

Ch. M. : Pour pouvoir dire les choses de manière simple, il faut les avoir bien comprises. Réflexion et simplicité vont de pair. On constate une demande croissante de formation pour adultes : par exemple des parents qui se demandent comment communiquer simplement la foi à leurs enfants, et qui pour cela cherchent à se former.

Vs Cs : La vie consacrée, notamment religieuse, est vécue dans votre région sous un mode qui peut paraître classique (du côté des bâtiments, du port de l’habit…), alors même que ses membres accomplissent, jusqu’à un âge avancé, des tâches parfois bien risquées (auprès des pauvres, des réfugiés…). Comment voyez-vous son évolution dans les temps à venir ?

Ch. M. : Mode classique, âge avancé, tâches risquées : il y a là trois aspects que l’on pourrait commenter, et il y a leurs relations mutuelles. On peut y réfléchir sous l’angle du signe : la présence auprès des pauvres est un signe évangélique, et il faut aussi que ce signe, pour être signe, soit de quelque manière visible (comme le dit Dei Verbum : les gestes et les paroles s’éclairent mutuellement). On ignore un peu trop les innombrables œuvres encore accomplies par les religieuses et les religieux. Nous voyons tous une évolution de la vie consacrée, dont de nouvelles formes sont généralement liées à des mouvements qui comprennent aussi des laïcs.

Vs Cs : Comment votre Église trilingue, au carrefour des cultures du nord et du sud de l’Europe, évite-t-elle les replis identitaires ou nationalistes qui étendent ailleurs leurs ravages ?

Ch. M. : La Suisse n’évite pas totalement ces replis, mais pas sous la forme de tensions entre les communautés linguistiques nationales (là, c’est paisible). On constate des mouvements peu favorables aux étrangers, qui représentent près du quart de la population du pays (85% des étrangers en Suisse sont européens), mais cela n’affecte pas directement l’Église. L’Église catholique en Suisse est largement composée de personnes d’origine étrangère : à Genève, les deux tiers… Puisque cette revue est francophone, je peux dire que dans le canton de Fribourg, où j’habite, la deuxième communauté d’immigrés est celle des Français (après les Portugais).

Vs Cs : Quel est le mystère qui vous habite et vous fait vivre ?

Ch. M. : Ma devise « Vivere Christus est » cherche à l’exprimer : la rencontre avec le Christ et le désir de permettre aux autres de le rencontrer aussi. Et je pourrais la commenter avec deux papes. Benoît XVI a annoncé la couleur dès le début de sa première encyclique : « À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive » (Deus caritas est, 2005, § 1). Le pape François poursuit : « J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse » (Evangelii Gaudium, 2013, 3).

Vs Cs : Qu’est-ce qui vous tient aujourd’hui particulièrement à cœur ?

Ch. M. : J’ai conscience d’être marié à mon Église locale, comme le manifeste l’anneau que j’ai reçu à l’ordination. Depuis le début, la priorité pour moi a été de rencontrer cette Église, je le fais beaucoup et avec joie. Je crois fortement à son avenir, je vois des jeunes enthousiastes et entreprenants, et j’essaie d’encourager les personnes amères ou résignées.

Propos recueillis par Gilles Gay-Crozier,
chancelier du diocèse

de Lausanne, Genève et Fribourg

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