Le père abbé de Saint-Wandrille s’est fait connaître par sa thèse de théologie (La saveur de Dieu, Cerf, 2002, saluée par le futur Benoît XVI et recensée en 2003 dans notre revue), qui a reçu en 2004 le prix Henri de Lubac. Postulateur de la cause du professeur Jérôme Lejeune, il s’intéresse aussi, souvent mandaté par le Saint-Siège, à ce qui regarde la liberté et l’autorité dans les communautés de vie consacrée.

Liberté et autorité ne semblent-elles pas, à première vue, s’exclure mutuellement  ? Le fait d’être soumis à une autorité n’entraîne-t-il pas, nécessairement, une limitation de notre liberté  ? Dans le contexte de la vie religieuse, marquée par un vœu d’obéissance, comment envisager les rapports entre liberté et autorité ? C’est à cette question que nous voudrions essayer de répondre dans cet article. Nous ne prétendons nullement traiter la question de manière exhaustive. Nous souhaitons plutôt ouvrir quelques pistes de réflexion, en cette Année de la vie consacrée voulue par notre Pape François.

Un paragraphe du Décret conciliaire Perfectæ Caritatis nous servira d’entrée en matière :

« L’obéissance religieuse, loin de diminuer la dignité de la personne humaine, la conduit à la maturité en faisant grandir la liberté des enfants de Dieu. Quant aux supérieurs, responsables des âmes confiées à leur soin (cf. He 13, 17), dociles à la volonté de Dieu dans l’accomplissement de leur charge, ils exerceront l’autorité dans un esprit de service pour leurs frères, de manière à exprimer l’amour que le Seigneur a pour eux. Qu’ils gouvernent comme des enfants de Dieu ceux qui leur sont soumis, avec le respect dû à la personne humaine et en stimulant leur soumission volontaire » (PC 14).

Liberté et autorité sont donc présentées, par le document conciliaire traitant de la rénovation adaptée de la vie religieuse, comme deux notions en harmonie profonde l’une avec l’autre. Cette harmonie ne va pourtant pas de soi. Elle nécessite une conversion permanente, tant de celui ou celle qui exerce l’autorité, que de celui ou celle qui y est soumis(e).

Notre propos se déroulera en quatre temps : tout d’abord, nous évoquerons l’évolution de la notion de liberté depuis l’époque moderne ; dans un deuxième temps, nous regarderons les conséquences de cette évolution dans l’exercice de l’autorité ; dans un troisième temps, nous nous interrogerons sur la manière de vivre l’obéissance religieuse   ; enfin, nous nous mettrons à l’école de saint Benoît pour découvrir des clés permettant de vivre harmonieusement liberté et autorité dans la vie monastique et religieuse.

De quelle liberté parle-t-on ?

« Telle est la première mission de la personne consacrée : elle doit témoigner de la liberté des enfants de Dieu, une liberté modelée sur celle du Christ, homme libre de servir Dieu et ses frères ; elle doit, en outre, dire par son être propre que ce Dieu qui a formé la créature humaine avec de la boue (cf. Gn 2,7.22) et l’a tissée dans le sein de sa mère (cf. Ps 138,13) peut façonner sa vie en la modelant sur celle du Christ, homme nouveau et parfaitement libre ».

L’un des plus grands bouleversements de la pensée chrétienne a pour origine la question de la liberté. C’est, en effet, au XIVe siècle que le franciscain Guillaume d’Ockham (1295-1350) élabore, en opposition à saint Thomas d’Aquin, une nouvelle conception de la liberté, qu’il appelle « liberté d’indifférence » parce que, selon lui, l’homme est dans une indétermination totale, dans une indifférence totale, face au bien ou au mal.

La liberté d’indifférence
Il faut bien réaliser que nous sommes, aujourd’hui, tellement marqués par cette conception, que nous avons de la difficulté à nous représenter la liberté autrement que comme la possibilité de choisir entre des contraires. Or cette nouvelle conception élaborée par Ockham est une véritable révolution par rapport à la conception classique de la liberté. Pour la tradition philosophique et théologique, et saint Thomas d’Aquin en particulier, la liberté est le pouvoir qu’a l’homme – pouvoir qui appartient conjointement à l’intelligence et à la volonté – d’accomplir des actions de qualité, des actions bonnes, des actions excellentes, des actions parfaites, quand il veut et comme il veut. La liberté de l’homme est donc, selon lui, la capacité qu’il a d’accomplir facilement, durablement et joyeusement, des actes bons. Cette liberté est définie par l’attrait du bien.

Guillaume d’Ockham, lui, fait de la liberté un moment « antérieur » à l’intelligence et à la volonté. L’homme n’est plus du tout attiré par le bien. Il se trouve dans une indifférence totale face au bien et au mal. Pour qu’il puisse choisir entre bien et mal, il va donc falloir l’intervention d’un élément extérieur, qu’Ockham identifie avec la loi. Désormais, selon cette conception, c’est l’obéissance à la loi qui va définir le bien : « c’est bien parce que la loi le demande  » et non plus «  la loi le demande parce que c’est bien ». Nous sommes ici en présence d’une véritable révolution, qui donnera naissance au « légalisme », pour lequel la loi seule est le critère du bien. Nous constatons, aujourd’hui, les dégâts produits par toutes les formes de ce légalisme.

Avec Ockham, nous nous trouvons en face d’une conception qu’on peut appeler « extrinséciste » de l’agir : ce n’est ni en lui-même, ni dans la bonté de l’objet, que l’homme trouve des raisons suffisantes pour choisir tel ou tel acte ; il choisit sous l’influence d’un élément extérieur à lui-même, d’où le nom d’extrinsécisme. Encore une fois, on perçoit le changement radical de conception dans la manière de concevoir le bien et dans la manière d’y tendre.

S’il n’y a plus d’attrait qui pousse vers le Bien, cela veut dire que l’homme n’a plus en lui ce que saint Thomas appelait les « inclinations naturelles » et dont il faisait une pièce maîtresse de sa doctrine morale. Les inclinations naturelles sont des dispositions naturelles, c’est-à-dire dépendantes de la nature spirituelle de l’homme, des potentialités de toute la personne, qui la mettent en mouvement vers son propre agir. Elles sont la base de la loi naturelle. De par sa création à l’image et à la ressemblance de Dieu, l’homme est naturellement orienté vers le vrai, vers le bien, vers Dieu, vers l’union au sexe opposé, vers la conservation de la vie. Ockham, lui, rejette les inclinations naturelles, qu’il considère comme des tendances aveugles. Elles lui semblent porter atteinte à la liberté. Il pense que si l’homme est naturellement orienté vers le bien, alors il n’est plus libre.

Comme suite logique du rejet des inclinations naturelles, Ockham met à l’écart les vertus. Celles-ci étant des dispositions stables à agir d’une façon déterminée, elles lui semblent constituer une menace pour la liberté d’indifférence : un acte accompli sous l’impulsion d’une vertu lui semble moins libre que s’il vient d’une pure décision volontaire. Dès lors, les vertus se trouvent reléguées à un niveau inférieur de la liberté, comme de simples mécanismes créés par la répétition des actes. Les vertus deviennent de simples habitudes.

Mais alors, s’il n’y a plus ni attirance vers le bien, ni inclinations naturelles, ni vertus, qu’est-ce qui va désormais amener l’homme à choisir ? Ce sera, comme nous le disions, un élément extérieur, qu’Ockham identifie avec la loi de Dieu. Selon lui, cette loi de Dieu n’a pas de relation intrinsèque, intérieure, avec le bien. Elle est le fruit de la liberté divine, qui est le summum de l’indifférence. Pour Ockham, Dieu a décrété des commandements dans le Décalogue « par indifférence ». Il va jusqu’à dire que Dieu aurait pu décréter autre chose. Il aurait pu dire : « tu dois tuer », « tu dois commettre l’adultère », et c’est cela qu’il aurait fallu faire ! Ici naît la morale de l’obligation. Ce qui pousse l’homme à agir, c’est un élément extérieur qui l’oblige. Cet élément, c’est la loi de Dieu. L’homme agit en fonction d’une loi qui n’est plus inscrite en lui, qui lui est totalement extérieure, qui est totalement arbitraire et que l’homme ne doit accomplir que par décret de Dieu.

Qu’y a-t-il de pervers dans ce raisonnement ? Au début, rien ne change concrètement. On continue de suivre la loi du Décalogue. Ce qui change, c’est la raison pour laquelle on le fait. On ne suit plus le Décalogue en raison d’une bonté interne au commandement. On suit le Décalogue simplement parce que Dieu le commande. Mais un jour viendra où l’autorité de Dieu sera remise en cause. Alors, on se demandera : qui est Dieu pour m’imposer cela ? Et le risque sera grand d’entrer alors dans la transgression comme manifestation de la liberté, ce que nous constatons aujourd’hui.

La liberté de qualité
Face à cette conception pervertie de la liberté, se trouve la véritable conception chrétienne, à savoir la liberté de faire le bien, c’est-à-dire une liberté de qualité. Selon cette conception de la liberté, la loi n’est pas le critère du bien, mais elle est un pédagogue qui aide à faire le bien. Bien plus, l’homme possède en lui une autre Loi, une loi de liberté justement, qui est l’Esprit Saint lui-même. L’Esprit Saint vient nous guider de l’intérieur vers la vérité tout entière. Dans ce cas, il n’y a plus de contradiction, d’opposition, entre liberté et loi. La loi intérieure n’est pas là pour contraindre ma liberté, mais pour m’aider à devenir vraiment libre. Si, au début de la vie humaine, la loi doit être très présente, comme un bon pédagogue, elle est appelée progressivement à s’intérioriser. L’enfant, qui faisait le bien parce qu’on le lui demandait, va découvrir progressivement que le bien est attirant par lui-même. Il va découvrir la joie du bien. En grandissant encore, il va devenir capable d’un don de soi plus grand encore. Il ne se contentera plus d’obéir à la loi, mais il pourra aller au-delà – non en-deçà – en devenant de plus en plus docile à l’Esprit Saint qui le pousse vers la sainteté.

De quelle autorité parle-t-on ?

« La personne appelée à exercer l’autorité doit savoir qu’elle ne pourra le faire que si, auparavant, elle entreprend le pèlerinage qui conduit à rechercher avec intensité et droiture la volonté de Dieu. Le conseil que saint Ignace d’Antioche adressait à un confrère évêque est valable pour elle : ‘Que rien ne se fasse sans ton avis, et toi non plus, ne fais rien sans Dieu’. L’autorité doit agir en sorte que les frères et les sœurs puissent percevoir que, quand elle commande, elle le fait uniquement pour obéir à Dieu ».

Nous l’avons dit : de par notre création à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous portons en nous une attirance fondamentale pour le bien. Nous sommes faits pour le bien. Du coup, la liberté est, en nous, la capacité d’adhérer au bien sans entraves. Plus nous nous tournons vers le bien, plus nous sommes libres.

Autorité et arbitraire
Hélas, déjà au moment du premier péché, Satan a déposé en nous cette idée fausse et perverse que Dieu serait pour nous un concurrent, qui nous demanderait d’obéir à des ordres qui ne coïncideraient pas avec notre bien. Au moment du péché originel, Satan essaie de faire croire à nos premiers parents que l’autorité de Dieu est une autorité de domination, et que le commandement de ne pas manger de l’arbre de la connaissance n’est pas un bien, mais que Dieu le demande pour préserver sa domination sur l’homme. En réalité, ce que Dieu demandait à Adam et Ève correspondait vraiment à leur bien : en ne mangeant pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, ils devaient poser un acte de vie ; au contraire, en en mangeant, ils risquaient la mort, et c’est ce qui est arrivé.

Depuis, l’homme continue sans cesse à douter de la bonté de Dieu, imaginant que Dieu pourrait nous demander d’obéir à des choses qui ne seraient pas notre vrai bien. Mais cela est totalement faux : jamais Dieu ne pourra nous demander d’obéir à des choses qui ne coïncideraient pas avec notre bien ! Tout ce que Dieu nous demande est notre bien, réellement. Il y a coïncidence entre ce que Dieu nous demande et notre bien. Autrement dit, l’autorité de Dieu est une autorité structurante, vitale ; et notre obéissance à Dieu est, pour nous, le vrai chemin du bonheur, la vraie route vers le bien.

La nouvelle conception de la liberté introduite par Guillaume d’Ockham, liberté dite d’indifférence, est venue renforcer cette idée que Dieu pourrait, de manière arbitraire, nous demander des choses qui seraient sans rapport avec notre bien profond. Autrement dit, les commandements de Dieu ne seraient pas, pour nous, le vrai chemin vers le bien, mais des préceptes arbitraires qu’il nous faudrait observer non pas parce qu’ils sont bons, mais parce que Dieu les a commandés. Autrement dit encore, Dieu ne commanderait pas ces préceptes parce qu’ils sont bons, mais, au contraire, ces préceptes seraient bons parce que Dieu les commande.

Du légalisme à l’autoritarisme
La conséquence funeste de cela est que, à partir de l’époque moderne, l’obéissance a été souvent conçue comme un «  devoir  » déconnecté du véritable bien. L’obéissance à la loi (loi de Dieu ou loi des hommes) est devenue l’unique critère du bien. La loi n’est plus au service du bien ; elle en est devenue le critère. Voilà ce qu’on appelle le légalisme : c’est bien parce que la loi le demande ; c’est mal parce que la loi l’interdit.

Avec le légalisme apparaît l’autoritarisme, qui en est la conséquence logique : toute autorité sera tentée de considérer que ce qu’elle commande est bien, en raison même du fait qu’elle le demande. L’autorité aura alors beaucoup de mal à se remettre en cause. Le risque de dérive dictatoriale est important.

Lorsque l’autorité de Dieu, à l’époque moderne, aura été remise en question, on en viendra à rejeter le bien fondé de la loi divine et on prendra comme critère du bien la loi des hommes ou, plus exactement, la loi du plus fort. Mais si la loi du plus fort est le critère du bien, la dictature est pratiquement inévitable, et toute remise en cause de la loi en raison d’une Loi supérieure sera considérée, par l’autorité en place, comme une menace ou même un crime. Les totalitarismes récents sont, malheureusement, la parfaite illustration de cette évolution.

Commander en servant
En revanche, la véritable autorité est, dans la vie religieuse, au service de la communauté, comme le Seigneur Jésus qui a lavé les pieds à ses disciples, pour que, à son tour, la communauté soit au service du Royaume. Exercer l’autorité parmi ses frères signifie les servir à l’exemple de Celui qui « a donné sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45), pour qu’eux aussi donnent leur vie. Ce n’est que si, de son côté, le supérieur vit dans l’obéissance au Christ et en observant sincèrement la Règle, que les membres de la communauté pourront comprendre que leur obéissance au supérieur non seulement n’est pas contraire à la liberté des fils de Dieu, mais qu’elle la fait mûrir en conformité au Christ, obéissant au Père.

De quelle obéissance parle-t-on ?

« L’obéissance à Dieu est chemin de croissance et donc de liberté de la personne, parce qu’elle consent à accueillir un projet ou une volonté différente de la sienne qui non seulement n’humilie pas ou n’abaisse pas, mais fonde la dignité humaine. En même temps, la liberté est aussi en soi un chemin d’obéissance parce que c’est en obéissant comme un fils au projet du Père que le croyant réalise son être libre. Il est évident qu’une telle obéissance exige de se reconnaître comme fils et de se réjouir d’être fils, parce que seuls un fils et une fille peuvent se remettre librement dans les mains du Père, exactement comme le Fils-Jésus, qui s’est abandonné au Père ».

Autorité et infaillibilité
Depuis l’époque moderne, nous l’avons vu, l’obéissance risque d’être conçue comme un « devoir » déconnecté de notre véritable bien. Dans le cadre de l’obéissance religieuse, cette funeste croyance a été malheureusement amplifiée. En effet, le fait de croire – avec raison – que l’obéissance rendue au supérieur est, en réalité, rendue à Dieu, a pu ouvrir la porte à beaucoup de dérives, tant du côté de l’autorité que du côté de ceux qui obéissent. Du côté de l’autorité, la tentation peut être grande, pour le supérieur, de se prendre pour Dieu, et donc de penser que tout ce qu’il exige des autres correspond à la volonté de Dieu. Du côté de ceux qui obéissent, la tentation existe aussi d’identifier, sans discernement, la volonté du supérieur avec la volonté de Dieu. Dans ce cas, l’obéissance reste infantile et risque de dispenser de toute responsabilisation. En réalité, nous le savons bien, l’autorité est faillible. Chaque supérieur, même s’il a une grâce d’état, peut se tromper et le fait qu’il demande quelque chose n’est pas une garantie que ce qu’il demande est bon.

La juste obéissance
Alors, concrètement, comment vivre l’obéissance de façon juste ? Pour ceux qui ne sont pas religieux, l’obéissance vise essentiellement la loi de Dieu et les lois de l’Église. Or, nous pouvons être certains, dans ce cas, que tant la loi de Dieu que les lois de l’Église sont bonnes. Nous pouvons donc être sûrs que le fait d’y obéir est un chemin de vie et de bonheur, même si telle ou telle exigence peut, à première vue, sembler difficile ou contraire à la volonté propre. C’est alors un chemin de conversion qui s’ouvre devant nous.

Pour ceux qui vivent les conseils évangéliques et font profession d’obéissance, les choses vont un peu plus loin. Par appel de Dieu, ceux-là ont choisi non seulement d’obéir à la loi de Dieu et aux lois de l’Église, mais aussi de renoncer à leur volonté propre et de s’en remettre à un supérieur pour des décisions qui, normalement, leur reviendraient de droit. C’est ainsi que les religieux choisissent de renoncer à leur volonté propre pour obéir à un supérieur. Bien sûr, cela va sans dire – mais cela va mieux en le disant – l’ordre d’un supérieur ne peut jamais aller contre la loi de Dieu ou contre les lois de l’Église. Pour le reste, le religieux choisit d’obéir à son supérieur par amour du Christ, voyant dans cet acte de renoncement à sa volonté propre une manière de vivre, concrètement, ce que le Christ lui-même a vécu.

Aimer, écouter, discerner
Cela a plusieurs conséquences : la première est que le religieux doit obéir par amour du Christ, et non simplement parce que le supérieur a commandé. L’obéissance du Christ est une dépendance amoureuse au Père. Elle « traduit », pourrait-on dire, dans le régime de l’économie, la relation de dépendance intra-trinitaire qui est celle de l’engendrement éternel. Le Fils se reçoit du Père, de toute éternité. Durant sa vie terrestre, le Christ manifeste cette relation de dépendance par son obéissance. Or c’est à ce degré de profondeur que le religieux est appelé à entrer par son vœu d’obéissance. C’est donc une liberté plus grande encore qu’il est appelé à atteindre : celle de la désappropriation de l’amour, telle qu’elle se vit au sein même de la Trinité.

La deuxième conséquence est que l’obéissance ne dispense jamais de la responsabilité personnelle. Le religieux qui fait vœu d’obéissance doit entrer vraiment dans l’esprit et la volonté de celui qui demande, mettant son intelligence et ses dons au service de la réalisation de ce qui lui est demandé, et ne se contentant jamais d’une obéissance purement formelle et extérieure. Obéir (obœdire), on le sait, vient du mot écouter (audire) : l’obéissance implique donc une attitude de réceptivité et d’accueil d’une parole qui me précède. Écoute de Dieu qui parle à travers le supérieur, certes, mais aussi à travers sa Parole, à travers les événements. L’écoute est donc aussi nécessaire pour le supérieur, qui est appelé, lui aussi, à une attitude de docilité à l’Esprit Saint, qui guide la communauté tout entière et parle à travers l’Écriture, les frères, les médiations communautaires (Conseil, Chapitre, etc.) et les événements. Le Catéchisme de l’Église Catholique note qu’obéir, c’est « se soumettre librement à la parole écoutée » (CEC 144). Il y a donc bien une relation essentielle entre liberté et obéissance.

La troisième conséquence regarde les permissions à demander : le fait que le supérieur donne une permission ne vient nullement supprimer la responsabilité personnelle de celui qui la demande. Si nous demandons une permission pour quelque chose que nous savons ne pas être totalement bon, le fait que le supérieur donne la permission ne vient pas rendre bon ce qui ne le serait pas. Autrement dit, nous ne sommes nullement dispensés de faire notre propre discernement, afin d’éviter de nous cacher derrière l’obéissance pour légitimer des actes qui n’auraient pas à l’être.

Une obéissance pascale
Ainsi, l’obéissance religieuse ne doit jamais être infantile ni purement formelle. Elle est, pour le religieux ou la religieuse, un vrai chemin de liberté et de vie, à l’image du Christ. Jésus est parfaitement désapproprié de lui-même. Il est un seul regard d’obéissance vers le Père. Aucun repli, aucune possession en Lui. Même vis-à-vis des hommes, il a voulu se rendre vulnérable, il a pu ouvrir les mains comme personne ne les a jamais ouvertes, jusqu’à se laisser clouer sur une croix pour nous. Il a voulu nous donner son corps à manger et son sang à boire. En étant configurés à lui, en entrant dans son mystère pascal, son mystère d’obéissance, nous acceptons de dépendre totalement de Dieu et de nous laisser conduire, par lui, jusqu’au cœur de la vie divine.

Un exemple lumineux : liberté et autorité dans la Règle de saint Benoît

Dans cette dernière partie, nous allons citer quelques passages de la Règle de saint Benoît (désormais abrégée RB). Texte merveilleusement équilibré ayant traversé les siècles, la Règle est un exemple lumineux d’harmonie entre liberté et autorité. Saint Benoît part d’une vision de foi :
« On croit fermement que l’abbé tient, dans le monastère, la place du Christ, puisqu’on l’appelle de son nom même » (RB 2, 2).

Une paternité filiale
Mystérieusement, pour lui, l’abbé n’est pas appelé d’abord à refléter la paternité de Dieu le Père, mais la paternité du Fils, de Jésus-Christ. Autrement dit, c’est une paternité qu’on pourrait dire « filiale », une paternité telle que celui qui l’exerce reste toujours fils et peut toujours recourir à un Père qui est plus grand. Jésus exerce une vraie paternité envers ses disciples, mais il reste Fils, il demeure dans sa relation filiale envers le Père. Du coup, la paternité du Christ, puisqu’elle est une paternité de Fils, garde toujours une couleur fraternelle. Jésus considère ceux qui le suivent comme ses frères. En ce qui concerne l’abbé, cela est fondamental. Si une autorité lui est confiée, cette autorité est paternelle dans la mesure où elle demeure filiale par rapport à Dieu et fraternelle par rapport aux hommes.

À l’école du service du Seigneur
Par ailleurs, saint Benoît insiste sur la dimension de service de l’autorité : « L’abbé saura qu’il lui faut plutôt servir qu’être servi » (RB 64, 8). Le cloître est une école de service. Saint Benoît le dit dès le Prologue de sa Règle (RB Prol., 45). Le moine n’est pas venu au monastère pour être servi, mais pour servir. Il est, au milieu de ses frères, comme celui qui sert, comme le dernier de tous. Car celui qui, parmi les moines, est le plus petit, c’est celui-là qui est vraiment grand.

Ainsi n’existe-t-il de hiérarchie, dans le monastère, que pour servir, de sorte que le plus élevé des moines se trouve, du fait même, le premier serviteur. Plus est notable la fonction ou le don, plus est requis chez son titulaire un souci profond et constant de servir. À l’école du service du Seigneur, le maître est serviteur. L’abbé, plus que tout autre, doit servir. Non pas ses propres projets, ses propres idées, mais le projet de Dieu sur chacun de ses frères, sur la communauté tout entière. Il doit être le serviteur de la sainteté de ses frères. Mais, pour cela, il doit accepter de marcher au pas de chacun, il doit apprendre à corriger sans briser le vase ni écraser le roseau froissé.

Pour y arriver, saint Benoît lui montre le chemin : avoir sans cesse, devant ses yeux, sa propre faiblesse, sa propre fragilité. Car c’est dans la mesure où l’abbé s’accepte comme il est qu’il peut accueillir et accepter ses frères comme ils sont.

Comme un seul Corps
Enfin, saint Benoît insiste sur l’importance, pour l’abbé, de consulter les frères et de donner à tous la parole (RB 3). Groupés autour de l’abbé, les frères forment un seul corps et un seul esprit. Ils sont tous à l’écoute de l’unique Maître et Seigneur. De cette attitude fondamentale d’écoute naîtront et le dialogue et la décision.

Quand on se trouve ensemble avec foi et dans un climat de prière, l’Esprit assiste avec une intensité particulière la communauté dans son ensemble. Chacun reçoit alors une lumière plus grande, un conseil plus sage que lorsqu’il pense tout seul, même s’il se confronte avec la Parole de Dieu. L’abbé écoutera avec foi ce que l’Esprit dit à l’Église monastique réunie, dont lui aussi fait partie.

Lorsque la décision a été prise par l’abbé, il revient aux frères de la recevoir. Il s’agit d’une question de foi, celle qui naît de l’Esprit Saint qui dispose tout pour notre bien.

Voir aussi :