Philosophe, critique littéraire, poète, pianiste et organiste, directeur de revues et fondateur des éditions Hellas, enseignant en musicologie, Carmelo Mezzasalma, né en 1945, a enfin été ordonné prêtre en 2011 pour le diocèse de Fiesole ; il a fondé à Panzano in Chianti la communauté religieuse « San Leolino » dédiée à l’évangélisation de la culture.

Le thème que j’ai proposé est, de toute évidence, si vaste qu’il demanderait un tout autre temps que celui d’une simple rencontre comme la nôtre. C’est toutefois un thème qui, à mon avis, implique si directement la vie consacrée qu’on ne peut en taire l’importance ni l’incidence dans la situation que nous traversons. Je ne donnerai que les grandes lignes qui, je l’espère, avec la grâce de Dieu, nous aideront à réfléchir à notre condition actuelle tout en restant attentifs à ce que le Seigneur nous dit en ces années tumultueuses et chargées d’incertitudes, précisément en ce qui concerne la vie consacrée.

Pour commencer, il me semble très utile de dire quelque chose sur ce que nous entendons par « culture ». Ensuite nous verrons comment cette culture, notre culture, influence plus qu’on ne le croit la vie consacrée et surtout notre manière de la vivre.

Vous avez dit « culture » ?

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je cherche à l’expliquer à celui qui m’interroge, je ne le sais plus », écrivait saint Augustin. On pourrait dire la même chose de la culture  : c’est un terme et un concept que nous utilisons fréquemment sans le définir, dans des contextes divers, et en lui donnant des sens différents : si je dis que le théologien Bruno Forte, ou bien quelqu’autre écrivain ou auteur de renom, est un homme de culture, je veux souligner sa formation intellectuelle ou théologique de haut niveau  ; mais si je parle des aborigènes australiens, je sous-entends cet ensemble complexe de connaissances, de croyances, de comportements propres à cette société. Dans le passé, seule existait la première signification du mot « culture »  : instruction, formation de qualité réservée à quelques-uns. À l’époque moderne et contemporaine, c’est le sens anthropologique qui a prévalu : toute communauté humaine a sa propre culture. C’est là un des effets les plus visibles de la mondialisation. Dans le premier sens, « culture » est le contraire d’« ignorance ». Dans le second, on entend simplement évoquer la nature.

Par ailleurs, ce mot de « culture », rarement utilisé dans le passé, a pris une place toujours plus considérable dans notre langage et dans les rhétoriques médiatiques. Dans les dernières décennies, en réalité, « culture » a acquis des significations en sociologie et en politique, significations multiples dans les deux cas. On parle ainsi de subculture urbaine, en se référant aux groupes de jeunes qui manifestent une appartenance marquée par leurs comportements, leurs vêtements, et des formes particulières de rassemblements, alors que, sur le plan politique, on utilise le mot culture dans le sens de l’identité d’un groupe opposé à des adversaires. La culture, dans ce dernier cas, n’est rien de plus qu’une arme politique.

Voilà donc les nombreux malentendus que véhicule le mot « culture ». La confusion est telle que nous ne savons plus très bien nous-mêmes dans quel sens nous utilisons le mot dans nos discours et nos échanges. Ici, présentement, qu’entendons-nous par culture ? Voulons-nous nous référer à la culture, religieuse ou théologique, de tel ou tel groupe particulier ? Un ordre religieux, une Congrégation, masculine ou féminine ? Mais, alors, par culture nous entendons son charisme, sa manière particulière de vivre et de mettre en actes la vie consacrée. Et encore : la culture du fondateur, de la fondatrice, le style de vie imprimé par la Règle, et ainsi de suite. Ce n’est pas dans ce sens que je voudrais entendre le thème que j’ai proposé : « La vie consacrée et la culture contemporaine ». Je voudrais plutôt utiliser le mot culture dans le sens que lui donne l’anthropologie et même cette anthropologie particulière que tous nous vivons, en tant que personnes et en tant que groupes religieux.

De fait, la culture est la base et, en même temps, l’essence même de notre vie. Elle détermine notre agir quotidien, tout comme elle a modelé nos corps au cours de l’évolution. La culture, au fond, n’est pas un simple soutien de notre nature humaine, mais c’est la base même de la survie de notre espèce. Le problème est donc l’usage que nous en faisons : il peut être bon ou mauvais, fécond ou destructeur, créatif ou régressif… Dans cette perspective, avant même de pouvoir nous sentir consacrés, nous avons à prendre conscience de cette culture qui nous domine et nous dirige. Nous avons à la connaître, à identifier ses côtés positifs ou négatifs, pour bien mettre en évidence la différence que le Seigneur nous propose quand il appelle à la vie consacrée. Ce n’est ni facile, ni indolore. En un temps comme le nôtre, caractérisé par la mondialisation et donc par une mentalité collective, être des personnes libres et créatives – même sous le profil spirituel et chrétien – pourrait sembler relever de l’utopie. Mais c’est aussi l’utopie de Dieu qui, en fait, nous garde sur cette voie, malgré tous nos doutes, nos perplexités, nos découragements et, pire, nos trahisons.

Du reste, le Concile Vatican II ne nous a-t-il pas invités, par les paroles prophétiques de saint Jean XXIII, à discerner « les signes des temps » ? Je crois qu’un de ces signes des temps est précisément la culture dans laquelle nous vivons et qui, secrètement, modèle nos comportements et nos valeurs. Regardons donc rapidement quelle image de la vie consacrée notre culture dominante véhicule aujourd’hui.

Le supermarché de la culture actuelle

Le sociologue polonais Zigmunt Bauman a très bien caractérisé la situation de la société contemporaine en la qualifiant de milieu « liquide ». La société européenne prémoderne, elle, avait une perception lente du temps et une notion stable de l’espace, car le temps s’écoulait sans hâte et la population était géographiquement stable, ancrée à la terre, pourrait-on dire. Une telle situation permettait la transmission du savoir de père en fils.

Avec les découvertes et les innovations toujours plus rapides qui se succèdent au cours des siècles, de profondes mutations technologiques, politiques et culturelles se sont produites, entraînant « le renversement des valeurs liées respectivement à la durée et au caractère transitoire ». Aujourd’hui, l’accélération de la vie, à tous les niveaux, est telle que « les situations en lesquelles les hommes agissent se modifient avant même que leurs modes d’action ne réussissent à se consolider en habitudes et en procédures ». Dans une telle situation, une tradition ou un style de vie a du mal à s’imposer ; on vit dans un état « liquide », sans ancrage à quelque chose de stable ni de permanent : « Se déplacer n’a comme unique but que de rester en mouvement ».
La continuité historique entre passé, présent et futur se perd. On privilégie l’expérience de petites unités de temps séquentielles. L’horizon de l’individu se trouve réduit à sa vie présente (engagements, rendez-vous, appels téléphoniques, journaux, etc.) et le présent prend ainsi la place de l’éternité : « Grâce au nombre infini d’expériences matérielles que l’on espère pouvoir faire, on ne ressent pas le manque d’éternité  : ou plutôt sa perte peut même passer inaperçue ». Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que la notion de « vie éternelle » disparaisse de l’imaginaire social et de l’expérience quotidienne des personnes et qu’elle soit reléguée, au mieux, au rang de « curiosité ». Pourtant, depuis qu’il a perdu ses sécurités traditionnelles (patrie, famille, religion), l’homme vit dans le désenchantement, tant quant à l’avenir que quant à lui-même. Cet homme « liquide » qui vit dans le changement permanent ou dans le perpétuel mouvement des instants qui se succèdent sans arrêt traverse une profonde crise d’identité. Car il est difficile, pour ne pas dire impossible, de se construire une identité stable dans un tel climat social et existentiel. Le résultat est paradoxal  : on cherche à surmonter cette crise d’identité par des solutions immédiates, en négligeant les projets de vie à long terme  ; d’où les angoisses, les incertitudes et ce besoin obsessionnel de sécurités multiples auxquelles nos aïeux ne songeaient même pas. L’esprit de consommation contemporain, auquel ni les chrétiens, ni les religieux et religieuses, ne parviennent à se soustraire, nous promet ces sécurités.

Esprit de consommation et individualisme

La recherche de ce qui peut procurer la tranquillité et la paix influence ainsi toute la vie intérieure du citoyen. On pense qu’on parviendra à la sérénité intérieure en choisissant le bon produit, la bonne personne, la situation adéquate. En réalité, cette quête intérieure ne vise qu’à percevoir et évaluer les besoins personnels à satisfaire : en d’autres termes, le moi de la personne se consolide à travers des choix toujours plus égocentriques, à travers une attitude que l’État (ou l’institution) croit avoir l’obligation de garantir comme une liberté inaliénable.

L’individu en vient alors à s’identifier à la collectivité de consommation et, perdant ainsi son identité, il se recrée un sentiment personnel d’appartenance sociale à la base du sens de sa vie : « les faibles ou ceux qui sont apeurés se sentent forts si, en courant, ils se tiennent par la main ». En substance, l’esprit de consommation est une attitude collective qui unit les personnes par leurs dispositions cognitives, leurs préjugés, leurs jugements de valeur, leur regard sur le monde, leur manière de vivre dans le monde, et même leur conception du bonheur et des manières de l’atteindre  ; d’où le conformisme insidieux ou l’homologation dont parlait Pasolini au début des années 70 du XXe siècle, et la peur d’être exclu de la société.

Ainsi, curieusement, la recherche de sa propre identité – vraie obsession de l’homme moderne – se perd dans la culture dominante qui l’uniformise en ce qu’elle oriente l’individu, plus encore que sur lui-même, sur les produits à consommer. Selon Bauman, la grande différence qui caractérise la société contemporaine est que ce n’est plus la nature qui fait peur, comme c’était le cas dans le passé, mais bien la culture  : le citoyen n’a pas d’autre choix que de s’exiler de cette société ou de se soumettre à la sécurité offerte par l’uniformisation et le conformisme de l’esprit de consommation. Ainsi, individualisme et esprit de consommation sévissent, en engendrant ces « personnes fausses » dont parlait un livre récent de Gian Primo Cella.

En quoi une telle structure sociale, où le développement économique repose sur la croissance de l’esprit de consommation individuel, influence-t-elle le vécu du christianisme et de la vie consacrée ?

La silencieuse révolution anti eschatologique

Subtilement, un passage s’opère de la transcendance – l’Évangile, les exigences de l’Évangile, l’appel de Dieu, etc. – au sujet, à sa recherche spirituelle, à son itinéraire personnel qui fait fi de toute institution. Aujourd’hui, c’est l’individu, et non plus l’institution, qui prend en compte la transcendance, d’où le passage de la « religion » à la « spiritualité » vue dans un sens purement subjectif. C’est une révolution silencieuse, dans laquelle la foi dégénère en une spiritualité vague et subjective. Dans ce contexte sécularisé, cette spiritualité qui prône un passage des biens matériels aux biens spirituels ne vise en réalité que le bien-être personnel, la réalisation de soi, le bien-être physique qui cherche à être aussi psychique.

Il n’est pas surprenant que, dans une telle situation, le fait de « faire des expériences » revête une importance primordiale, puisque l’individu est constamment à la recherche d’input, d’impulsions stimulantes qui favorisent la réalisation de soi la plus immédiate possible. On ne recherche plus Dieu, son dessein sur nous, mais plutôt – même si on n’en a pas conscience – soi-même et son propre bien-être. La question de l’eschatologie est abandonnée aux philosophes, aux théologiens et aux poètes, et seule compte la vie de tous les jours, la vie quotidienne, dont la raison affirme qu’elle prévaut évidemment sur tout ce qui concerne la vie éternelle : « La modernité – a encore écrit Bauman – a démonté un par un les différents niveaux de l’édifice imposant érigé par l’Église durant son long règne : elle a étouffé la fascination pour la vie dans l’au-delà, dirigé l’attention sur la vie ‘ici et maintenant’, réorganisé le cours de l’existence humaine autour de récits au contenu matérialiste et aux valeurs terrestres et, globalement, elle a tenté non sans succès de neutraliser la peur de la mort ». C’est cela, en définitive, la silencieuse « révolution anti eschatologique » qui concerne la foi et son vécu dans le monde d’aujourd’hui.

La vie spirituelle telle qu’on la comprenait autrefois, l’exemple des saints, l’exigence d’écouter Dieu en Jésus, tout ceci est aujourd’hui considéré comme relevant d’une « aventure individuelle », rien de plus ; une aventure individuelle orpheline d’une communauté stable aux idées solides ! Nous ne nous en rendons pas compte parce que nous sommes constamment tentés par l’esprit de consommation et par l’individualisme, par la superficialité et par le besoin d’être reconnu comme sujet social. Ainsi, l’individu construit son identité sur la base d’un parcours personnel, étranger à toute tradition qui l’aurait précédé et qui lui serait extérieure. Cet état de fait atteint de nombreuses communautés religieuses, mais pas seulement  : elle touche aussi la famille, la vie de l’Église, ainsi que n’importe quelle relation humaine.

L’individu, aujourd’hui, même s’il appartient à une tradition « forte », à un charisme spécifique, reformule à sa mesure les contenus transcendants, les valeurs de l’Évangile ou du charisme. De ce fait, dans cette silencieuse révolution anti eschatologique, les institutions religieuses traditionnelles sont contraintes de repenser de manière nouvelle la situation socio-religieuse actuelle : non seulement le « croire » est en pleine mutation, mais également le « faire croire », par des processus d’adaptation parfois ardus à comprendre et à justifier en termes de cohérence interne. Il faudrait retrouver la dimension spirituelle « forte » de la tradition chrétienne pour la proposer aux chercheurs de transcendance authentique. Et c’est ce que tente de faire le magistère du Pape François.

Face aux défis actuels

Arrivés à ce point, il est facile de comprendre que la vie consacrée – et plus encore la vie cloîtrée – représente, aux yeux de l’homme post-moderne, une vie presque « contre nature ». Si l’individu est la mesure unique de sa vie, comment justifier le charisme, la vie communautaire, ou tout projet religieux à long terme ? Dieu lui-même n’a plus d’autre raison d’être que de « s’adapter » à mes besoins égocentriques et me garantir ma part de bonheur personnel. Ce qui compte, ce sont mes « décisions » personnelles du moment, en vue de mon bien-être immédiat et de ma tranquillité puisque je n’ai plus de projet de vie à long terme. De la sorte, la culture dominante détruit même la conscience que l’homme devrait avoir de sa responsabilité, en l’empêchant – comme l’explique Bauman – de grandir en autonomie et en indépendance vis-à-vis de la tendance à l’uniformisation véhiculée par l’esprit de consommation.

Ce n’est pas un hasard si les hommes et les femmes post-modernes ont besoin de consulter. Ils ne veulent écouter ni prédications religieuses, ni maîtres spirituels – qu’ils ne recherchent plus ou, au mieux, ils s’en remettent à ce qu’offre le marché, y compris religieux – mais des conseillers, des consultants, qui nous donnent confiance en nous-mêmes et stimulent l’auto-réalisation de soi permettant de développer nos capacités pour réussir dans la vie. Ce « pseudo-pluralisme » semble à tous satisfaisant  : les offres spirituelles sont évaluées dans une perspective « raisonnable », dans un contexte où toutes les propositions sont équivalentes. En vérité, l’effet de la pression sociale (et de la culture qui l’accompagne) ne peut être intégralement évalué puisque nous sommes passés, presque sans nous en apercevoir, d’une religion institutionnelle à une néo-spiritualité démocratique.

Le Pape François et la culture

Face à cette culture, individualiste et narcissique comme on ne l’a jamais vu de mémoire d’homme, la tentation immédiate est de continuer son chemin en faisant semblant d’ignorer la question. C’est la solution du post-moderne : s’adapter et continuer, mais toujours avec un brin de cynisme qui empêche de voir les autres comme des compagnons de route, des amis, des frères en Jésus Christ. Et c’est la tentation que nous voyons comme peinte sur le visage de tant de nos contemporains, sceptiques ou déprimés. Mais se cacher la tête dans le sable n’est pas du tout une solution car, comme le rappelait sainte Thérèse de Lisieux, « Nous n’avons que cette vie, et cette vie seule, pour démontrer à Dieu que nous l’aimons ».

Et, d’autre part, l’Esprit Saint nous a envoyé le Pape François, un pape venu de l’autre côté du monde, n’ayant pas respiré l’air de notre culture post-moderne, et qui est donc en mesure de nous indiquer des issues, ce qu’il a fait très tôt, avec Evangelii Gaudium (EG). Il nous revient, si nous sommes des hommes et des femmes de bonne volonté, de saisir cette occasion pour la vie consacrée. Le Pape François nous a restitué l’Évangile sine glossa et c’est la seule voie à suivre pour nous tous, consacrés ou simples chrétiens. Et pourtant, lui aussi, pour restituer l’Évangile dans toute sa charge de vie, a dû affronter d’abord la culture dominante et en indiquer les grands dangers. C’est ainsi qu’il a écrit dans EG : « Le grand risque du monde d’aujourd’hui, avec son offre de consommation multiple et écrasante, est une tristesse individualiste qui vient du cœur bien installé et avare, de la recherche malade de plaisirs superficiels, de la conscience isolée ». Et plus loin : « Le monde est blessé par un individualisme diffus qui divise les êtres humains et les met l’un contre l’autre dans la poursuite de leur propre bien-être ». Le Pape dénonce également « le manque d’espaces de dialogue en famille, l’influence des moyens de communication, le subjectivisme relativiste, l’esprit de consommation effréné que stimule le marché, le manque d’accompagnement pastoral des plus pauvres, l’absence d’un accueil cordial dans nos institutions et notre difficulté à recréer l’adhésion mystique de la foi dans un scénario religieux pluriel ».

N’importe lequel d’entre nous, vivant dans une communauté religieuse, connaît parfaitement ces dangers qui menacent la vie consacrée  : l’individualisme qui parfois nous met en conflit pour « poursuivre notre propre bien-être », et la solitude qui en découle, que chacun cherche à dépasser en se donnant du courage par un maquillage de type narcissique. En fait, « la culture dans laquelle nous sommes immergés, nous, Européens, même avec les différences entre les divers peuples, peut être comparée à un tunnel, dans lequel, plus on avance, plus on se trouve à l’étroit et enfermé dans l’obscurité ». En vérité, la culture que nous respirons a surtout deux caractéristiques qui appauvrissent notre âme, corrompent nos relations et nous rendent peu enclins à cultiver des modes de vie communautaires authentiquement humains. Ces deux caractéristiques sont, comme nous l’a dit EG, l’individualisme et la superficialité qui nous fait nous cacher la tête dans le sable face à une certaine culture dominante.

Une culture menacée

Mentionnons encore d’autres menaces, peut-être difficiles à repérer mais tout aussi néfastes. Je pense en particulier à une certaine forme de spiritualité sentimentale et intellectualiste, qui ne se préoccupe pas de mettre immédiatement en pratique ce qu’elle entend de la Parole de Dieu. C’est un spiritualisme désincarné, donc essentiellement narcissique. Écoutons encore le Pape François : « La vie spirituelle se confond avec des moments religieux qui offrent un certain soulagement, mais qui ne nourrissent pas la rencontre avec les autres, l’engagement dans le monde, la passion pour l’évangélisation. Ainsi, on peut trouver chez beaucoup d’agents de l’évangélisation, bien qu’ils prient, une accentuation de l’individualisme, une crise d’identité et une baisse de ferveur. Ce sont trois maux qui se nourrissent l’un l’autre ». Nul besoin ici d’un regard d’aigle pour comprendre que c’est là réellement notre situation actuelle que le Pape François dénonce comme mondanité spirituelle. Peut-être, comme l’a bien écrit Frère Michael Davide dans un livre paru récemment, l’urgence des urgences est-elle la réforme, la refondation, le « reformatage » (comme il l’appelle) de la vie consacrée où s’entremêlent, comme déjà dans la vie de l’Église, les trois éléments qui font difficulté dans l’Église du Christ : l’irruption d’une nouveauté chrétienne dans l’esprit de Jésus, l’institutionnalisation excessive, l’influence des changements anthropologiques et culturels.

Dans cette optique, il semble que, toujours pour le Pape François, repenser la vie consacrée revient à repenser l’Église en ce moment précis de l’histoire et de la culture. De sorte que « reformater » la vie des consacrés, c’est réformer l’Église. C’est pourquoi le Pape a affirmé que cette réforme ne peut que passer par la prophétie  : prophétie de la vie consacrée, prophétie de l’Église.

Vie consacrée, temps de prophétie

L’appel à la prophétie n’est pas un slogan religieux attirant ou adapté aux « belles âmes ». C’est une tâche immense, un vrai défi de notre époque, que nous pouvons affronter, non pas seuls, mais en plaçant au centre de notre vie notre chemin à la suite de Jésus, chemin personnel et presque héroïque. Le Pape François dit encore dans EG : « Je ne me lasserai jamais de répéter ces paroles de Benoît XVI qui nous conduisent au cœur de l’Évangile : ‘À l’origine du fait d’être chrétien il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive’ ». Ce qui rend chrétiennes des personnes consacrées n’est pas simplement l’acceptation de la doctrine, des vérités de foi, ni même l’adhésion à un idéal éthique déduit de telles vérités. On devient chrétien grâce au vécu d’une rencontre avec Jésus, et, à travers Lui, avec Dieu, le Père, « une rencontre qui mûrisse en une relation toujours plus intense ». N’est-ce pas cette rencontre qui a fait naître, dans l’Église, tant de fondateurs et de fondatrices  ? Au fond, chaque crise de l’Église a été et est toujours en premier lieu une crise théologique !

D’ailleurs, toute forme de vie consacrée, hier comme aujourd’hui, est inspirée par Dieu dans des moments de « crise » de l’Église, c’est-à-dire dans des époques ou dans des cultures où il était indispensable de faire un « discernement » sur ce qui arrivait ou arrive. Ainsi, la vie consacrée a été et est toujours une « contestation » des trahisons, officielles ou non, de l’Évangile. Elle est un aiguillon dérangeant et salutaire, prophétie pour toute la communauté ecclésiale. C’est pourquoi elle n’est pas aimée, parfois hélas jusque dans l’Église elle-même, qui peut faire beaucoup souffrir ces « contestataires », silencieux mais tenaces parce qu’ils ont rencontré Jésus et ne pouvaient pas regarder ailleurs. Mais, dans la culture actuelle, comment rencontrer Jésus ? Est-elle possible, cette rencontre, sans s’être auparavant rencontré soi-même, comme nous l’assure l’épisode évangélique du « jeune homme riche » ou encore de la Samaritaine ? La rencontre de soi-même, en fait, est la rencontre de notre misère et de notre pauvreté, deux réalités de l’âme humaine abhorrées par la culture contemporaine.

Temps de pauvreté

Il a été très justement dit que c’est en des temps où « la Parole de Dieu est rare » (1 S 3,1) que sont mobilisés les prophètes. La mission du prophète n’est pas tant d’accomplir telle ou telle bonne œuvre, mais de comprendre ce que Dieu attend de lui, ce que Dieu veut de lui.

La vie consacrée se trouve aujourd’hui dans cette situation. Le temps de l’action est passé, mais, en revanche, vient maintenant le temps de l’écoute. Écoute de Dieu, écoute de nos frères. En effet, ce qu’on attendait de la vie consacrée, hier, était très clair, en particulier pour les fondateurs : l’accomplissement de tâches précises, reconnues comme propres à la vie religieuse apostolique (dans le domaine de la pauvreté et des pauvres, de l’éducation de la jeunesse, des personnes âgées et des malades, jusqu’au secteur extraordinaire des missions ad gentes). Aujourd’hui il n’en est plus ainsi. Les religieux n’ont plus l’exclusivité de ce qui était considéré comme propre à la vie consacrée. Le processus de sécularisation et le changement radical de culture ont fait en sorte que ce ne sont plus les autres qui sont pauvres et qui ont besoin d’aide, mais que ce sont aujourd’hui les religieux qui sont les pauvres. Qui, aujourd’hui, est disposé à les suivre, même dans l’Église ? On ne parle plus de vocation, et pour un jeune qui manifeste quelque inclination à écouter l’appel de Dieu, il y a des milliers et des milliers de prêtres qui se gardent bien d’orienter vers la vie consacrée. Ils orientent plutôt vers le séminaire, donc le sacerdoce, et, s’il s’agit de femmes, ils les découragent d’entrer au monastère ou chez les sœurs.

Même là, la culture de l’individualisme a triomphé. Ce qui compte, c’est de faire quelque chose d’utile pour soi-même, plutôt que d’écouter ce que Dieu veut pour notre bien. La pastorale a besoin de prêtres pour les paroisses, de bonnes mères de famille, autant de vocations « utiles ». La prière et l’écoute de Dieu, en revanche, en quoi sont-elles utiles et profitables ? Et l’on en donne, à titre de preuve, la crise des monastères qui n’ont plus de vocations et qu’il faut fermer au plus vite, ainsi que les congrégations apostoliques féminines qui fermeront elles aussi bientôt. Prophétie de la mondanité ! Mais peut-être le Seigneur est-il en train de mettre en œuvre, maintenant, une autre prophétie, parce que celui qui est pauvre, humilié et marginalisé – dans le sillage de la défaite la plus amère – est en réalité le préféré de Dieu. L’Évangile l’affirme. Il s’agit seulement d’accepter cette pauvreté, mais il n’est possible de le faire qu’à la lumière de l’Évangile, à la lumière de la rencontre avec Jésus.

La vie consacrée aujourd’hui n’est pas d’abord appelée à interpréter la parole de l’Évangile, mais acculée à interpréter sa vie à la lumière de l’Évangile. C’est le contraire de toute tentative pour intellectualiser la vie spirituelle. Les pauvres, en effet, ne cherchent pas dans l’Évangile une source d’érudition ni des stratégies pastorales pour améliorer les personnes. Ils recherchent plutôt une source de vie, de courage, de persévérance pour rester fidèles à Dieu dans leurs épreuves. Et l’Évangile leur enseigne la confiance en soi, grâce aux dons de l’Esprit et à la présence permanente de Jésus au milieu des siens : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et accablés et je vous fortifierai ». C’est l’Évangile sine glossa.

Voir aussi :