Le cinéma, cette sorte de théologie de l’image… Récemment, plusieurs œuvres filmées ont donné de voir quelque chose de la vie consacrée et suggéré, croyons-nous, ce que le petit monde des consacrés peut mettre au jour : un affrontement des libertés personnelles ou encore des traditions culturelles. Le propos de cette chronique ne relève pas de la critique cinématographique proprement dite ; on veut y réfléchir aux « choses vues », pour parler comme l’Écriture, en se risquant à les interpréter. Nous avons retenu cinq films. Le premier, Marie Heurtin, devrait faire date pour ce qu’il met en scène de l’éducation par le toucher, dans un long voyage vers l’intériorisation de l’amour. Nous présentons les autres deux par deux : d’abord Sœur Faustine, vrai repoussoir d’Ida, des œuvres évoquant ensemble, mais de manière incroyablement contrastée, l’âme et l’histoire polonaises ; puis Le temps de quelques jours et Celle qui avance comme l’aurore, filmant la vie de moniales trappistines, dans la complémentarité irréfragable du milieu communautaire et de l’itinéraire personnel.

Marie Heurtin

Film de Jean-Pierre Amédis, avec Isabelle Carré et Ariana Rivoire, Diaphana Distribution, 2014, 91 minutes, 20 euros. Basé sur des faits historiques

Marie était privée du voir et de l’entendre, ces sens dits supérieurs. Demeuraient les sens dits inférieurs, le sentir, le goûter et le toucher, des sens qui vont peut-être plus à l’âme, comme le montre la deuxième partie du film.

La première partie, la plus longue, nous montre de façon pratiquement ininterrompue un corps à corps, où Marie et Sœur Marguerite, l’éducatrice qui s’est senti appelée à l’aider, jettent toutes leurs forces. Ce sera, outre l’apprivoisement dans l’arbre, la seule manifestation, à la frontière du corps, de l’âme de l’enfant, rétive à toute symbolisation.

Le toucher en effet est au cœur de la vie de Marie, depuis toujours ; grâce aux Sœurs oblates de la Sagesse qui l’accueillent au Pensionnat de Larnay, il s’accomplira au fil d’une expérience, où, comme chez l’enfant, l’érotisme n’apparaît pas. C’est évident dans les embrassements entre Marie et sœur Marguerite, entre Marie et ses parents. Les visages se touchent et s’apaisent. Platon ne disait-il pas que le sexuel a été « ajouté » pour qu’ici-bas, par son épuisement, une séparation entre ceux qui s’aiment soit possible et qu’ainsi l’amour puisse s’ouvrir vers le haut ?

Sœur Marguerite mourra bientôt de la tuberculose. Au médecin qui la presse de ne pas raccourcir une cure en Suisse pour revoir Marie en pleine régression loin d’elle, elle rétorque sa détermination à achever ce don du langage enfin commencé. Mais, à l’approche de la mort, la religieuse refuse de recevoir à son chevet « l’enfant de son âme », jusqu’à ce que la Supérieure lui intime, avec l’incroyable douceur d’une autorité soudain tutoyante : « Marie est prête pour ton départ, mais tu ne l’es pas ». Alors Marguerite accepte la rencontre de l’enfant, c’est-à-dire la séparation présente dans l’expérience même de l’amour.

Dans une société où le voir et l’entendre sont démultipliés par le numérique, au mépris des frontières qui permettent un peu de hauteur, et où l’interprétation est dominée par la sexualité, l’expérience de Marie présente une vérité humaine certaine, qu’on peut dire mystique. Il doit y avoir entre l’Esprit Saint et la chair de ce monde une connivence (l’encyclique Dominum et vivificantem de Jean-Paul II médite Gn 1,2 en ce sens), aussi profonde, sinon plus, que celle de l’intelligence, qui va de la pensée à la chose. C’est évident quand la charité se tourne vers les corps en ruine, pour une communion qui peut devenir fête ; et c’est un des propos de la vie religieuse (cette « révolte », dit la Supérieure). Il y a une conversion possible des sens et de l’imagination, par le chemin du combat spirituel  ; conversion de l’enfant touché par l’amour, et qui peut finalement recevoir la parole, pour en vivre et la partager. La scène finale donne le dernier mot de cette transfiguration – car il y a des combats dont Dieu seul, à la fin, connaît le tracé.

Sœur Faustine, apôtre de la Miséricorde Divine

Réalisé par Armand Isnard, CAT Productions, sans date, 52 minutes, 20 euros

Elena Kovalska, en religion Maria Faustyna du Saint-Sacrement, décédée à 33 ans le 17 octobre 1938, a été canonisée par Jean-Paul II en 2000. Ce DVD présente sans aucune distance critique la vie ainsi que le message d’une jeune religieuse qui, à travers le tempérament de son pays et de sa nation, par une union privilégiée avec Dieu, est allée au cœur de l’Évangile. Sa figure croise celle de Jean-Paul II, dont Benoît XVI disait que la Miséricorde divine est une clef pour comprendre toute la vie et l’œuvre. Inconnue pour les générations proches du Concile Vatican II, la sainte polonaise attire davantage la dévotion de jeunes séminaristes et religieux actuels, sans doute avec l’appui de leurs éducateurs ; on peut s’en étonner et y réfléchir.

Selon le récit, Elena, élevée dans une famille chrétienne modeste et fervente, entend très jeune, pendant une adoration du Saint-Sacrement, le premier appel à une vie plus parfaite, comprise comme une vie de communion avec le Christ. Adolescente, elle travaille comme aide-ménagère. Au cours d’une soirée dansante, elle entend à nouveau l’appel du Seigneur et entre dans la Congrégation de Notre-Dame de la Miséricorde, une famille d’inspiration ignatienne, fondée en France en 1818 et en Pologne en 1862. Elle a retranscrit dans un Journal aujourd’hui très répandu les souvenirs de sa vie intérieure – un évangile de la miséricorde, dira Jean-Paul II. Après un temps de grande épreuve, où elle se voit misérable et comme séparée de Dieu, elle reçoit, à 26 ans, une première révélation de Jésus miséricordieux, qui lui intime : « Peins une image de moi, visible, avec les mots : Jésus, j’ai confiance en toi ». Après quelques essais de peintres amis qui ne la satisfont guère, elle finit par se décider pour le tableau du Christ dont des rayons sortent du cœur, celui qui est aujourd’hui présent en bien des églises de Pologne et d’ailleurs.

La personnalité de sœur Faustine, mystique et entièrement remise au Christ, éprouvée constamment par la maladie et la tuberculose, offrant ses souffrances pour les pécheurs, nous déconcerte : où sont les hésitations, les doutes, les obscurités, qui signent, sinon authentifient si souvent notre marche au plan humain ? Il y a ici comme une verticale prodigieuse, où l’Esprit habite toute la sensibilité. Comme chez les prophètes, conversion et discernement font un. Surviennent alors des formes de culte très pratiques, sinon nouvelles : la pose de l’image du Christ dans les églises, la fête de la miséricorde le dimanche après Pâques, le chapelet de la miséricorde, l’heure de la grande miséricorde, à savoir celle de l’agonie du Sauveur, la méditation du chemin de croix, la prière spéciale pour les agonisants… Chez la jeune religieuse, l’expérience de Dieu est vigoureuse. De même la conscience de sa misère propre et du cri de l’humanité pour un peu de tendresse. N’y aurait-il pas un lieu où l’homme pourrait courir à quelque distance de ces deux totalités qui l’oppressent (la grandeur de Dieu, d’une part, sa misère et celle des autres, d’autre part) comme le demande la prière qui clôt le psaume 38 ? Serait-ce la dévotion au Christ miséricordieux telle qu’elle se reconfigure ici ? Mais l’apparition de Jésus à Thomas, célébrée précisément le deuxième dimanche après Pâques, n’avait-elle pas initié une autre ligne encore ?

Ida

Film de Pawel Pawlikowski, avec Agata Trzebuchowska et Agata Kulesza, 2013, DVD 2014, Digital Pack, sous-titré anglais ou français, 79 minutes, 20 euros

L’œuvre cinématographique est complétée par une interview exclusive du metteur en scène, donnée en bonus. Loin de faire un film sur la vie religieuse, il a plutôt imaginé, pour y laisser jouer librement les acteurs, un espace à quatre dimensions, à savoir deux figures contrastées, la jeune religieuse et la juge communiste, prises dans deux moments de l’histoire polonaise, la plaie jamais fermée de la Shoah et l’ébranlement du joug soviétique.

Ida termine son noviciat. Dès sa petite enfance, sans parents, elle a été hébergée par des religieuses. Avant de franchir le seuil des vœux, elle est envoyée par la supérieure chez sa tante Wanda, seule survivante de la famille après la Shoah – de qui elle apprend donc qu’elle est juive. On est en 1962, une année d’effervescence, où la jeunesse découvre les formes artistiques occidentales, notamment le jazz, face à un pouvoir communiste perdant de son assurance. Au cours de ce retour dans le monde, la foi et la dévotion d’Ida s’affirment d’abord sans complexe. La sœur de la mère est une juge stalinienne gagnée par l’alcoolisme, les unions faciles et le cynisme, qui lance à sa nièce : « Après la guerre, j’en ai envoyé plus d’un à la potence ! » et « Ton vœu ne vaut rien, si tu n’as pas été tentée par le plaisir charnel ». Wanda est atteinte par une maladie indescriptible, et son agir est furieux ; à la question d’Ida : « Qui es-tu ? », elle répond : « Personne ». Les deux femmes, parties à la recherche de la tombe des disparus (les parents de l’une, le fils de l’autre), finissent par découvrir que l’homme qui occupe aujourd’hui la ferme de la famille a tué puis enterré dans une forêt ceux qu’il devait protéger. Soudées plus intimement par les terribles souvenirs, elles emportent dans leurs bras les restes retrouvés et les cachent dans un cimetière juif.

Wanda est ébranlée par cette dure quête qu’elle n’aurait sans doute pas entamée sans la présence non désirée de sa nièce : « Alors tu es une nonne juive » ! À l’opposé, Ida, convertie depuis l’enfance, toute d’un seul tenant, branchée sur la vie et sa musique, semble loin du cogito ; souvent, elle est silencieuse et baisse les yeux, comme en un « oui » profond.

Wanda reconduit sa nièce à la porte du couvent : « Viens à la messe de mes vœux ! » l’engage Ida, mais la tante s’esquive. De retour dans son appartement, elle s’enivre et se jette par la fenêtre, au son amplifié d’un prélude de Bach – un suicide évoqué comme une fête. La juge sera gratifiée post mortem d’un éloge funéraire bien pensant par le délégué du parti. Ida, avant même d’apprendre la nouvelle, ne se sent soudain pas prête pour ses vœux, habitée sans doute par la musique de Coltrane et la personne du jeune jazzman rencontré sur le chemin de la sépulture cachée, ou encore, par le refus de sa tante. Après la mise en terre de Wanda, elle s’identifie d’un coup à la façon d’être de sa tante : elle s’enivre, fume et tombe dans les bras du jeune homme qui lui avait dit : « Tu n’es pas consciente de l’effet que tu fais ! ». Cependant, vient le lancinant « Et après ? » qui lui permet de retrouver sa force tranquille ; et Ida retourne au couvent.

Sa « chute » nous laisse devant un jeu de rôles, à quoi manquerait la parole. À la jeune religieuse dévote, décidée depuis toujours et bénissant les enfants, succède la séduisante jeune femme qui s’abandonne à la chair, avant le retour dans la sévère maison, où tout est réglé  : le chant des sœurs, les repas, la restauration des statues du Sacré-Cœur. Ida reprend la vie de Marthe, d’où la part contemplative ne devait certes pas être absente, et Wanda aura mené, à partir de la Shoah et jusqu’à son drame personnel, un chemin de croix qui n’est pas étranger à celui de Marie, cherchant Celui qui l’appelle, jusqu’à la fin. Mais ce n’était qu’une seule histoire, celle du combat de la vie et de la mort que l’Amour seul mesure.

Le temps de quelques jours

Film de Nicolas Gayraud, 2014, avec la Communauté de Bonneval, La vingt-cinquième heure, DVD 2015, 77 minutes, 18 euros

La caméra a pu pénétrer pour la première fois dans les murs de l’abbaye cistercienne de Bonneval, fondée en 1147 sur les contreforts du plateau de l’Aubrac dans l’Aveyron. Toute liberté a été laissée au réalisateur de converser avec les sœurs et de les accompagner dans ces travaux qui constituent, avec la prière, l’essentiel de leurs journées. Sans aucune recherche d’effets, on suit de la sorte une novice qui fait sa promenade dans la nature environnante, une sœur âgée qui fait le tour du cimetière de la communauté, une autre qui conduit le tracteur, et encore celles qui travaillent à la chocolaterie, source de revenus pour le monastère…

L’effet est étonnant car, à première vue, rien ne semble plus banal. Cependant, au gré des entretiens, et selon un plan donné en tête de huit chapitres, on découvre quelques lignes fortes du vouloir qui soutient la vie des sœurs, à savoir ce qui a donné à ces femmes de s’engager, de franchir le seuil d’une vie aussi dépouillée, de construire les murs d’une cité intérieure permettant à l’âme de s’élever comme une montagne au-dessus des flots. Pour la jeune novice d’origine polonaise, un moment de réflexion important rejoint l’expérience de saint Ignace sur son lit de convalescence à Loyola. En riant, elle avoue que nombre d’activités « normales » de sa vie d’étudiante la laissaient fatiguée ; elle avait cherché la vie dans les spectacles, les échanges, la mode... ; elle cherchait en fait une vie qui ait plus de sens et n’apporte pas seulement des morceaux de bonheur, réel sans doute, mais manquant de plénitude. Pour une sœur aînée, fortifiée déjà par quelques années de vie retirée, ce qui est premier et dernier, c’est la profondeur et la lenteur de l’intériorité, sans laquelle on ne peut guère faire des choses d’un peu d’importance, ni surtout aimer. L’intériorité, le « sentir et goûter les choses intérieurement », trouve ici une place, qui ne se donne qu’avec le temps ; le genre de vie des sœurs n’en fait pas brûler les étapes.

« Loin des clichés, les sœurs de l’Abbaye de Bonneval se confient et surprennent par leurs réflexions sur la société, la consommation, le rapport au temps. Au cœur d’une abbaye-chocolaterie, se révèlent des femmes à la philosophie étonnamment moderne », diront certains critiques. Le réalisateur montre dans son « journal » du tournage cette surprise et cet étonnement, mais il arrive aussi à en extraire la substance.

On pourra penser que cette vie protégée est rendue possible par le travail du laïc chocolatier, qui gère la petite entreprise du monastère et recherche de nouvelles saveurs. Ce quadragénaire, interrogé plusieurs fois au cours du film, soutient le bon sens de la vie des sœurs ; peut-être ont-elles tout simplement une vie plus « normale » que ceux du dehors ! Les rêveurs chimériques ne sont-ils pas ceux qui organisent chaque instant de leur temps au lieu de le recevoir, courent sans cesse d’une activité à une autre, demeurent, contemplatifs des écrans lumineux, cloués dans la caverne des spectacles obligés et du penser correct, voulant croire que là est le bonheur, à portée de main ? Pourquoi sommes-nous habitués à ignorer de notre histoire – sinon à les considérer comme dérives sectaires ou comme empêchant nos épanouissements humains –, plus de mille ans de vie marquée par la recherche de l’unique nécessaire ?

Il ne s’agit pas de prendre parti pour les hommes réalistes, contre ceux qui écoutent la parole, nourrissant une intériorité propre à voir ce que voient tous les enfants ; ni de prendre le parti inverse. Ce serait diviser le royaume. Il est bon de garder vive la tension entre le chocolatier et les sœurs, au nom d’un mystérieux acquiescement de la liberté, qui est espéré avec le temps, pour Dieu et sa gloire. En ce point, l’immense vouloir de la vie monastique européenne est toujours fécond, dans la patience des anciens et la joie des formes nouvelles.

Celle qui avance comme l’aurore

Film d’Amalia Escriva, avec la Communauté de la Joie Notre-Dame, 2015, Le Jour du Seigneur-La Procure, CFRT, 26 minutes, 15 euros

C’est le portrait tout en nuance d’une moniale « comme les autres », peut-on dire, à l’encontre de l’annonce de l’éditeur, en ce sens que sœur Angelina a accompli un immense chemin de maturation, attendu de toute vie menée pour et avec Dieu. La jeune femme « libre » qui aboutit un jour à l’Abbaye La joie Notre-Dame de Campénéac dont elle est aujourd’hui sous-prieure, rayonne d’une beauté éprouvée, transfigurée. Avec une pudeur extrême, elle rapporte son enfance assombrie par les violences de son père, adoucie par la solidarité des enfants et l’affection indéfectible d’une « mère de tendresse » ; puis sa jeunesse vagabonde, aux prises avec toutes les dérives et tous les excès ; enfin l’intégration progressive de l’artiste-routarde à une vie régulière aux rythmes si anciens, avec ces échappées dans la nuit qui signent son chant le plus profond. C’est bien l’air du large qu’on respire ici, dans les gestes synchrones, les couleurs de la voix, les images ouvertes comme des portes en enfilade – un souffle passe, qui fait vivre, et l’on « touche Jésus » qui a pu, avec quelle ingénieuse douceur, se faire présent à un cœur aussi épris de liberté. Une belle histoire d’amour s’écrit, dans l’humanité simple et dépouillée de sœur Angelina et de ses sœurs. Ainsi, rien, jamais, n’est perdu des douleurs et des épreuves quand elles deviennent les espèces et apparences d’une joie qui demeure.

Du cliché à la représentation

La production de ces œuvres filmées témoigne d’un intéressant déplacement   : loin de proposer des modèles à admirer (ou à honnir) sur le plan moral, comme ce fut longtemps le cas dans la littérature française, le cinéma cherche à présent ce qui se joue dans des réalités ou des trajectoires devenues aujourd’hui totalement ectopiques – qu’elles soient imaginaires ou réelles. La vie religieuse (rencontrée ici au féminin) fascine parce que les évolutions et les soubresauts des civilisations s’attestent mieux dans des existences portées aux élans contraires (Ida), capables de ces cheminements indéfiniment recommencés (Le temps...), où l’on aime l’aurore et la nuit (Celle qui avance...). L’enfant sans parole (Marie Heurtin) et la petite fille privée de père, la juge désenfantée et la femme qui cherche son mari présentent des traversées communes aujourd’hui. Un même motif s’y imprime, qui tient à la durée de l’amour ; c’est ce temps perdu qui renverse la désespérance en jubilation des profondeurs.

Mais il faut pour cela entrer en révolte, en dissidence du moins, et quitter les sentiers rebattus. Comment sœur Marguerite a-t-elle trouvé ce moyen d’enfanter au langage une liberté pétrie de violence ? Associer le mot et la chose dans le geste qui les signifie, apprendre à abstraire en même temps du côté du signe, du signifié, du signifiant, c’est tout ensemble faire droit au toucher si prégnant et le conduire à son accomplissement dans la rencontre qui identifie. Ce qui garantit l’enracinement du signe, loin des vertiges de l’arbitraire, c’est la corporéité de l’amour, tangible comme les fruits d’un verger. Peut-être rejoint-on ici le refrain de l’encyclique Laudato si’ : « tout est lié ».

L’image d’Épinal que renvoie sœur Faustine semble bien en retard sur ces enjeux. Ne dit-elle pas pourtant quelque chose de la dévotion des humbles, sous les auspices de cette religion populaire qui finit toujours par avoir raison des régimes athées ou des théologies les plus rationnelles ? Il se peut que la Miséricorde de Dieu s’emmembre ainsi de nos excès aussi bien que de nos pauvretés, en les plongeant ensemble dans l’abîme et le feu de son indéfectible jaillissement.

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