Grotte au bout d’une forêt, cabane au fond d’un vallon désert ou abri sur un rocher escarpé, vieille ferme d’autrefois en haut d’une montagne : ces lieux sauvages sont habités par une Rencontre. Voici comment pour une ermite et vierge dans le monde tout ensemble, les formes les plus anciennes de la vie consacrée peuvent se conjuguer, dans un même va-et-vient ecclésial. La Source demeure jaillissante, et dans la solitude priante et dans la communion à tous.

Vs Cs : Anne-Claire Vautrin, pouvez-vous nous dire comment vous êtes entrée dans la vocation d’ermite ?

A.-Cl. V. : Je ne suis pas « ermite » au sens classique du terme – qui désigne une personne vivant dans une solitude complète pour Dieu après avoir fait une profession d’ermite entre les mains de son évêque, ou encore, quelqu’un qui a vécu longuement en communauté avant d’entendre l’appel à la solitude radicale.

Mais j’ai reçu la consécration des vierges des mains de l’évêque du diocèse de Viviers (Ardèche, France) et je vis « en solitude » dans la montagne à deux kilomètres des plus proches voisins – dans une ancienne ferme que j’ai acquise et près de laquelle j’ai construit de mes mains une petite chapelle ouvrant par une baie vitrée sur un large horizon de villages, de vallées et de montagnes. Le Père évêque qui m’a consacrée avait reconnu les deux aspects de ma vocation, à la fois vie priante et contemplative et vie active (j’étais professeur dans l’enseignement public, chargée, au cours des années, de différentes responsabilités d’animation, de formation, d’édition de manuels d’enseignement) – une « double » vocation, pour le dire en souriant, qu’avait confirmée l’expérience des Trente jours. J’ai reçu comme un cadeau du Seigneur la découverte de l’Ardèche et mon « Ermitage Sainte-Claire », juste un an après la grande Retraite...

Depuis ma conversion à Assise, au temps de ma vie étudiante, et ma perception d’une vie évangélique à la manière de saint François, avec cette alternance typique de temps de solitude dans ses ermitages et de pérégrinations au milieu de ses frères et dans le monde, mes intuitions de vie m’ont toujours portée à ce va-et-vient entre prière-solitude et engagements concrets, dans un métier qui m’était une première vocation, comme dans le monde ecclésial (activités paroissiales, œcuméniques, bibliques et autres  ; après ma consécration, j’ai assuré, pendant de nombreuses années, par exemple, plusieurs séries d’émissions pour RCF-Vivarais, sur les psaumes, l’Évangile, la prière...).

Plutôt qu’« entrée dans cette vocation d’ermite », je dirais que j’ai été conduite par le Seigneur de ma vie dans cette forme de vie « en ermitage » tout en étant «  dans le monde  » où m’étaient et me sont confiés divers engagements. En fait, les talents que je devais mettre en œuvre dans ma vie professionnelle sont les mêmes que ceux qui animaient et animent toujours ma vie ecclésiale. Au long des années, le métier dans un environnement souvent étranger à la foi et les activités paroissiales et diocésaines m’ont invitée à rechercher sans cesse une harmonie et une unité intérieures : elles n’allaient pas toujours de soi, mais je peux dire que l’élan et la joie m’ont toujours été donnés, même si les contrastes s’avéraient frappants – passer par exemple, dans la même journée, d’une classe de jeunes un peu rebelles au Service des vocations... Lorsque sonna l’heure de la retraite professionnelle, mes engagements dans l’Église s’intensifièrent mais sans négliger ceux qui, tout en ayant un caractère plus profane, ne me semblent pas contradictoires  : de même que j’étais à la fois enseignante dans le Public et directrice de la Revue Christi Sponsa (pour des consacrées vivant dans le monde), puis déjà directrice de la Revue diocésaine, de même je suis toujours responsable d’Église de Viviers et en même temps du bulletin municipal de mon village... Rien n’oppose vie d’engagements divers, religieux ou laïcs, et vie de solitude priante, si ce n’est le temps consacré à l’une et l’autre, qu’il faut parfois mesurer pour garder un juste équilibre.

Vs Cs : Vous parlez de solitude... Vous vivez «  dans la montagne à deux kilomètres des plus proches voisins  ». La vie d’ermite... n’est-ce pas une forme de vie antique, aujourd’hui complètement dépassée ?

A.-Cl. V. : Antique forme de vie, certes. Complètement dépassée, sûrement pas. Les ermites d’aujourd’hui vivent encore dans une solitude totalement tournée vers le Seigneur, entendant monter vers eux et elles les rumeurs du monde pour les porter dans la prière ; et le choix de moyens simples, sobres, facilitant une vie dépouillée de l’accessoire pour la centrer davantage sur l’Essentiel, s’ils ne sont pas, de toute évidence, la vocation commune à tous, restera, je pense, l’invitation de l’Esprit adressée à ceux et celles que Dieu appelle. Certains, certaines, vivent encore dans des lieux sauvages – grotte au bout d’une forêt, cabane au fond d’un vallon désert ou abri sur un rocher escarpé... ou, comme ici, vieille ferme d’autrefois en haut d’une montagne... Le plus souvent, la géographie est adaptée à cette vocation de solitude et de contemplation ; et toujours, me semble-t-il, la simplicité et la sobriété de vie sont à son service, même si les moyens évoluent : là où l’eau courante et l’électricité ont remplacé le puits et la bougie, l’ordinateur a pris le pas sur la machine à écrire. Mais la Source vive est la même, qui inspire l’amour, la méditation, la pauvreté, la joie, le don de soi.

Pour ma part, ce va-et-vient entre solitude priante et communion avec d’autres que l’on «  sert  » en mettant en œuvre les dons reçus du Seigneur ne me semble pas une forme de vie d’un autre âge !

Vs Cs : Vous avez évoqué tout à l’heure les deux aspects de votre vocation : tout de même, le fait que vous soyez engagée dans certains services de votre diocèse d’insertion n’est-il pas contradictoire ou source de dispersion ?

A.-Cl. V. : Je n’ai jamais perçu (ni non plus les différents amis prêtres et évêques qui m’ont connue et accompagnée) que les deux aspects de ma vocation étaient contradictoires. Si l’équilibre du calendrier est parfois difficile à tenir, la souplesse peut bien s’inviter dans l’horaire des journées tant qu’elle n’est pas laisser-aller, bien sûr. Les activités, rencontres, tâches, engagements, responsabilités « informent » la prière d’intercession, et la louange – cette autre « aile » de la prière – est soutenue par la beauté et la solitude du cadre de vie ; louange et intercession sont expressément signifiées dans le rite de la consécration qui m’a été conférée.

On oppose souvent à tort, me semble-t-il, Marthe et Marie. Les deux peuvent faire heureuse association en la même personne, même si certains (certaines) penchent plus nettement pour l’une ou pour l’autre.

Vs Cs : Vous avez dit un jour que « la chasteté, c’est avoir bien conscience de notre option préférentielle pour Dieu, de notre rupture par rapport au monde, de la dimension pascale de notre existence » ; n’est-ce pas le fait de toute vocation chrétienne ?

A.-Cl. V. : De fait, la consécration première, la vocation fondamentale, est celle du baptême. Tous les baptisés sont « prêtres, prophètes et rois » ; tous les baptisés sont appelés à vivre dans le monde sans être «  du  » monde ; tous sont invités à prendre conscience de la dimension pascale de l’existence...
Mais tous ne le font pas de la même manière. Pour certains, ce sera à travers le mariage, pour d’autres à travers le célibat consacré vécu en communauté ou bien seul, pour d’autres encore par le célibat non choisi mais accepté...
S’il s’agit de « vierges consacrées dans le monde », comme baptisées, elles ont à vivre les engagements de leur baptême ; comme consacrées, elles doivent les vivre encore plus radicalement, plus consciemment peut-être ; être et vivre « dans » le monde sans être « du » monde exige un ajustement quotidien, « choisir Dieu en toutes choses » ne se fait pas une fois pour toutes. L’évêque me disait, au soir de ma consécration : « C’est maintenant que tout commence » ; en effet, c’est chaque jour que tout commence... C’est chaque semaine, chaque année, que nous allons du Vendredi saint au dimanche de la Résurrection. La grâce d’une vierge consacrée, la grâce d’une ermite, la grâce d’une religieuse contemplative ou active, c’est de vivre cela à sa manière, selon son propre charisme, celui de sa Congrégation ou de son Ordre ; le but est le même ; les voies pour l’atteindre sont diverses, et uniques aussi, pour chaque personne.

Vs Cs : Vous qui vivez votre vocation en fidélité à l’appel spécifique qui est le vôtre, comment percevez-vous la rupture des engagements envers Dieu, qui semblent quelquefois se banaliser dans nos Églises européennes ?

A.-Cl. V. : Je me demande parfois s’il s’agit d’engagement « envers Dieu » ou d’engagement envers « une communauté ». J’ai rencontré des personnes qui quittaient une forme de vie religieuse, qui renonçaient aux promesses qu’elles avaient exprimées dans une communauté en un temps donné de leur vie et de leur époque apparemment moins bouleversée de changements ; leur foi en Dieu et le don de leur vie pour les autres semblaient devoir se vivre autrement. « Qu’est-ce que la vérité ? », demandait Pilate à Jésus. « Qu’est-ce que la fidélité ? », devrions-nous nous demander sans condamner trop vite.
Mais je reconnais que les ruptures d’engagements (que ce soit dans la vie religieuse, la vie consacrée dans le monde ou le mariage) sont une souffrance et nous demandent de prier instamment pour les personnes qui partent comme pour celles qui restent, en réfrénant nos jugements trop humains.

Vs Cs : Si personne jamais ne devait vous succéder dans votre type de vie, serait-ce le signe d’une faillite de votre témoignage  ?

A.-Cl. V. : Je ne pense pas. Le témoignage, en particulier celui-ci, quelque peu particulier ou peu commun, d’une vie solitaire, priante et pourtant engagée dans le monde et au service des frères, est individuel ; il peut être parlant pour d’autres sans que ces derniers ne désirent ou ne puissent l’imiter. Le « témoignage » de la joie d’une vie donnée à Dieu, pour Dieu et pour le monde, ne me semble pas être de l’ordre d’une « entreprise » que pourraient marquer succès ou faillite.

Mon souhait bien sûr serait qu’après moi une autre personne puisse mener, dans cet ermitage et la chapelle, une vie de prière, mais le diocèse, à qui reviendront ermitage et chapelle, sera bien libre de donner une autre destination à ce lieu. Les lieux évoluent et passent. Passent aussi les vies et leurs formes diverses. Dieu demeure. Demeureront sa présence, l’amour et la joie qu’Il inspire en ceux, celles, qui Le cherchent...

Propos recueillis par Noëlle Hausman, s.c.m.

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