Grand connaisseur des pèlerinages, l’auteur nous propose une lecture des apparitions de Lourdes à partir de leur contexte (industrialisation, sécularisation, émancipation...) et il ouvre à l’actualité de l’amour des pauvres, du témoignage, de la compassion... — un pèlerinage intérieur nous est ainsi proposé, que de riches annotations bibliques permettent de poursuivre longuement.

Marie à Lourdes, c’est par Bernadette Soubirous que nous la connaissons ! L’épaisseur humaine et spirituelle de Bernadette nous donne un accès renouvelé à Marie. C’est pourquoi il vaut la peine de suivre les pas de Bernadette pour découvrir le visage de Marie. Cette démarche historique est aussi spirituelle. À travers les événements de l’histoire, une démarche spirituelle nous est suggérée.

C’est pourquoi, après avoir brièvement situé Bernadette dans le contexte de son époque, nous passerons en revue les différentes apparitions, nous en soulignerons les aspects historiques essentiels et nous en tirerons les implications spirituelles pour notre vie de chrétiens aujourd’hui. Cet itinéraire, proposé à un groupe en pèlerinage à Lourdes, peut être adopté par chacun pour une démarche personnelle.

Le contexte de l’époque
Dans quel monde vivait Bernadette ? Née le 7 janvier 1844, elle vit dans un monde qui bouge. La révolution industrielle a commencé : qu’on pense aux usines Cockerill à Seraing (Liège) depuis 1817. Cette Révolution industrielle est basée sur la libre concurrence, sur le libéralisme incontrôlé. Elle contribue à éliminer les petits artisans. C’est dans cette ligne qu’il faut comprendre la paupérisation de la famille de Bernadette, qui perd en 1854 le moulin acquis en 1843.

Autre élément marquant : la Révolution française de 1789, qui a marqué de son empreinte toute la société. Au lieu d’avoir une société basée sur le pouvoir absolu d’un roi ou d’un empereur, on va avoir une démocratie, avec une Constitution, qui définit les pouvoirs et les droits de chacun. Son mot d’ordre est Liberté, égalité, fraternité. L’Église se méfie de cette Révolution, qui valorise la liberté, mais oublie la vérité. À son tour, la Révolution se méfie de l’Église, qui freine l’établissement d’une démocratie. L’anticléricalisme de la Révolution va rendre suspects aux yeux des chrétiens tous les acquis de la démocratie issue de la Révolution, en particulier l’autorité publique républicaine. Dès lors au 19e siècle, l’Église a tendance à se réfugier dans la sacristie : elle n’est plus trop bienvenue sur la place publique. Ainsi le monde où vit Bernadette est divisé en deux : les catholiques et les anticléricaux. Pour réagir à ces attaques, la hiérarchie de l’Église se resserre autour du pape. À l’époque de Bernadette, le pape est Pie IX. Il semblait libéral d’idées, mais il est rapidement devenu conservateur, car il est victime de la révolution de 1848 à Rome, qui le chasse de sa ville pour 6 mois. Le pape décide de réagir en promouvant une nouvelle piété. Il favorise de nouvelles dévotions comme celle au Sacré-Cœur, à l’eucharistie et à la vierge Marie. Il proclame ainsi en 1854 le dogme de l’Immaculée Conception. Il valorise l’idée que Marie est préservée des suites du péché originel depuis le jour de sa conception, grâce aux charismes qu’elle reçoit de Dieu. Il montre ainsi la volonté éternelle de Dieu par rapport àMarie. Il valorise aussi la femme, la chrétienne, qui, à la suite de Marie, s’engage sur une voie de sainteté. On sait que c’est cet aspect de Marie qui sera révélé à Bernadette en 1858.

Face à la révolution industrielle et suite à la Révolution française, l’Église devient plus attentive au peuple, au côté social. Elle encourage par le fait même toutes les congrégations de religieuses apostoliques, qui se mettent au service des gens, comme les Filles de la Croix à Liège ou les Sœurs de la Providence à Namur. Ceci apparaît bien dans la vie de Bernadette, qui va rencontrer en 1858 les Sœurs de la Charité de Nevers, lesquelles vont lui apprendre à lire et écrire et lui faire connaître le catéchisme.

Première apparition, jeudi 11 février 1858 :
la pauvreté de Bernadette et son nouveau départ

Soulignons un premier aspect interpellant de la vie de Bernadette : sa pauvreté, celle de sa famille et de son milieu. Ses parents perdent en 1854 le moulin qui les faisait vivre. La famille doit chercher un abri dans une pièce insalubre, une ancienne prison, qu’on appelait ‘le cachot’. Bernadette est illettrée. Elle n’est pas en bonne santé ; elle est asthmatique et elle a des problèmes d’estomac. L’été 1857, à 13 ans, elle travaille à la ferme de sa nourrice à Bartrès et réfléchit à la manière de se préparer à la première communion. Mais le prêtre de Bartrès meurt en janvier 1858. Alors elle décide de retourner chez ses parents à Lourdes. Voulant être utile, le matin du jeudi 11 février 1858, vers 11 h., elle décide de sortir à la rivière, le Gave, avec sa sœur Louise et une amie, Jeanne Abadie, pour y chercher des branches et des os. Ceux-ci servent à la fabrication du noir animal, ou charbon d’os, un produit qui sert à décolorer les liquides. On leur conseille d’aller à la rive de Massabielle, c’est-à-dire « la belle roche ». Elle n’ose pas traverser l’eau derrière ses deux compagnes. Elle se décide enfin à se déchausser et à enlever ses bas. Et à ce moment, comme elle le racontera plus tard : « j’entends un bruit comme si ç’eût été un coup de vent [1] ». Cela se produit une deuxième fois. Puis elle voit que, dans une sorte de niche dans la partie droite du rocher de la grotte, un buisson de ronces s’agite. Une lumière douce l’éclaire progressivement. Bernadette voit alors « quelque chose de blanc ayant la forme d’une dame [2] », souriante, qui écarte les bras, en s’inclinant dans un geste d’accueil. Bernadette se frotte les yeux. Elle prend son chapelet, se met à genoux, mais se sent paralysée. L’apparition commence un geste pour se signer avec son propre chapelet. Bernadette peut alors faire de même. Elle ressent une grande joie et se met à genoux. « Aussitôt que j’eus fait le signe de croix, le grand saisissement que j’éprouvais disparut ». Elle égrène son chapelet, comme l’apparition, qui cependant ne remue pas les lèvres. Ses deux compagnes la voient de loin et disent : « Tiens, regarde Bernadette qui prie ! – Oh ! la dévote !, répondit l’autre ; quelle idée de venir prier ici, [contre un rocher] ! C’est bien assez de prier à l’église [3] ! » La récitation terminée, l’apparition disparaît. Alors Bernadette se déchausse enfin et traverse le Gave. Elle est rejointe par ses compagnes. « Avez-vous rien vu ? », leur demande-t-elle. Comme elles ne répondent pas, Bernadette détourne la conversation et leur dit : « Farceuses que vous êtes ! Vous disiez que l’eau était froide ! Moi je la trouve douce ! ». Pour Bernadette, le monde a changé. Elle confectionne un fagot de bois et marche allègrement, contrairement à son habitude. Finalement elle raconte à sa sœur ce qu’elle a vu : « Je voyais dans ce trou de la roche une dame avec une robe blanche et une ceinture bleue et un chapelet et une grande clarté. Quand j’ai voulu faire le signe de croix, quelque chose m’a empêché de lever la main, et quand cela (aquerò) a fait le signe de Croix, quelque chose m’a fait lever la main [4] ». De retour à la maison, quand Bernadette avoue la vision à sa mère, celle-ci n’y croit pas. Elle confesse ensuite sa vision à l’abbé Pomian, qui reste sceptique.

Réfléchissons sur cet événement. Il y a chez Bernadette une attente : jeune adolescente, elle est victime de la crise économique d’alors ; ses parents ont perdu leur moulin ; à 13 ans, elle est placée comme servante à la ferme ; elle doit obéir sans rouspéter. Elle est victime de la société d’alors. Mais voilà qu’elle prend sa vie en main, en demandant de retourner chez ses parents, pour préparer sa communion et aller à l’école. Alors qu’elle était une enfant-servante, dans sa pauvreté, elle a cherché un salut, une autre vie. Ce désir, cette ouverture, l’ont préparée à recevoir avec un cœur disponible, la révélation qui se propose à elle. Concrètement, on voit qu’un premier signe de ce sens des responsabilités est de décider d’aller chercher des bois et des os à la rivière. C’est courageux : il fait froid ; c’est aussi une petite réponse à la crise économique et à la révolution industrielle : avec les os, on pourra confectionner un produit sophistiqué. Ce premier mouvement de Bernadette me fait penser au mouvement des pauvres qui s’approchaient de Jésus. Jésus leur dit : « Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux ». Et « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu » (Mt 5,8). La pauvreté pousse à faire un premier mouvement, un premier pas, le Seigneur fait le reste. Il faut donc dans la vie reconnaître nos pauvretés, nos manquements, nos attentes. Pour avoir la force de faire un premier pas, comme Bernadette. Si on ne reconnaît pas ses pauvretés, si on se contente d’une vie sans perspective, sans idéal, si on se limite à la recherche des biens matériels, on reste passif, on n’a pas le cœur disponible pour la venue du Seigneur.

Quand Bernadette voit l’apparition, ses sens sont mis en action : elle entend et ressent un coup vent, elle voit une lumière, puis une jeune dame qui lui sourit et qui lui fait un geste d’accueil. Elle bénéficie d’une vision d’amour : elle qui recherchait l’amour de Dieu dans sa vie, alors qu’elle était souvent traitée sévèrement dans sa famille et dans son milieu, voilà qu’elle découvre quelqu’un qui l’accueille gratuitement. Le Seigneur met un nouveau souffle dans sa vie, une nouvelle vision des choses, un nouveau commencement. C’est la grâce de la révélation chrétienne. Nous recevons quelque chose que nous n’avons pas mérité ; nous recevons l’évangile, nous recevons le Christ en personne, nous devons juste faire le premier pas. Nous faisons ce pas quand nous venons à Lourdes. C’est une grâce d’y être, de se retrouver avec les autres dans une vision commune, dans une amitié commune et une prière commune. Nous participons à la première vision de Bernadette. Elle aussi trouve une nouvelle amitié dans sa vie : cette jeune dame, qui lui sourit et qui l’accueille. Ainsi le Seigneur se donne à nous, par l’intermédiaire de Marie. Il nous sourit, il veut être notre ami. Bernadette répond par la prière. Sa prière se fait à l’exemple de la prière de Marie, elle suit les gestes de Marie : c’est pour nous dire que Marie nous apprend à prier, à nous tourner vers Dieu et pas seulement vers nous-mêmes. Souvent dans nos problèmes quotidiens, nous nous centrons sur nous-mêmes, sur ce que nous devons faire, sur nos malaises, nos ennuis, sur nos problèmes familiaux, sur nos préoccupations professionnelles. Marie, elle, tourne notre regard dans un autre sens : elle le tourne vers Dieu, dans la prière.

Ce qu’il y a d’extraordinaire aussi, dans le cas de Bernadette, c’est que Marie lui apparaît dans la nature, à l’endroit même où elle recherche du bois et des os. Et c’est là que Bernadette prie, à genoux sur une roche plate. Elle prie non pas à l’église, mais au lieu même de son engagement de vie, de son travail, de sa pauvreté. Ses compagnes se moquent d’elle : elle prie devant un rocher ! Mais Marie nous montre ainsi qu’elle nous attend là où nous vivons, là où nous prenons notre vie en mains. Elle nous attend hors des cadres conventionnels, hors de l’église. Elle est là au cœur de nos pauvretés, au cœur de nos déplacements, de nos activités. Avec l’événement de Lourdes, la piété de l’Église va se vivre aussi dans la nature, en plein air, ou sur les lieux de travail, en-dehors des endroits habituels. C’est un peu une réponse à la sécularisation du 19e siècle, qui voulait repousser l’Église en dehors de la vie publique, la confiner dans les lieux de culte. Avec Lourdes, il apparaît que la foi et la prière se vivent partout, et que l’on découvre Dieu au cœur de la nature, mais aussi au cœur de nos travaux, de nos engagements.

Cela procure à Bernadette une grande joie et surtout une force nouvelle. Elle traverse le Gave, sans avoir froid aux pieds ; elle ose faire un geste défendu par sa mère : traverser l’eau était dangereux pour sa santé, comme elle souffrait d’asthme. Mais Bernadette sent en elle une force nouvelle, qui va au-delà des recommandations familiales et de la soumission aux parents. C’est une adolescente qui s’émancipe. Elle porte maintenant son fagot avec entrain, alors qu’on la considérait comme faiblarde.

Cette pauvreté de Bernadette, qui la pousse à chercher une vie nouvelle, nous invite aussi à être proches des pauvres que nous rencontrons. Car c’est en eux que le Seigneur se manifeste à nous, c’est eux qui nous rappellent la force de Dieu dans la faiblesse. La foi, c’est de commencer, c’est de faire le premier pas, comme Bernadette. Le Seigneur fera le reste en créant en nos cœurs et dans les cœurs des pauvres une nouvelle vision, une nouvelle perspective de vie. C’est ainsi que les premiers à croire Bernadette sont des personnes pauvres, qui l’accompagneront au lieu de l’apparition. Cette dimension de la pauvreté et de la solidarité avec les pauvres [5] est la première étape de notre démarche.

Deuxième apparition, dimanche 14 février 1858 : une lumière dans la vie de Bernadette
Le second aspect que je voudrais souligner est la vision. Il s’agit de recevoir le don de la vision et celui du nouveau regard sur le monde. Cela est illustré par l’apparition du dimanche 14 février, lorsqu’elles vont à cinq jeunes à la grotte avec la permission du papa de Bernadette. Celle-ci s’agenouille et commence le chapelet. Elle voit l’apparition ; les autres, pas. « Elle me regardait comme une personne qui parle à une autre personne », dira-t-elle plus tard [6]. On la tire de la grotte ; elle reste en extase un moment. Puis on la conduit au moulin de Savy. La mère Nicolau la défend : « un ange ». Mais le lundi, à l’école, la religieuse parle à ce sujet de « carnavalade [7] » (on est en effet le dimanche gras, jour de carnaval).

La vision transfigure Bernadette. Elle lui donne une personnalité plus ferme. Elle lui procure au moment même une grande joie intérieure, mais aussi des sentiments de tristesse en lien avec les souffrances des gens. Bernadette voit « cela », « aqueró », comme elle dit, sans savoir ce que c’est. L’image est celle d’une jeune femme qui lui parle.

Nous avons besoin de lumière dans la vie ; nous ne savons pas toujours où la trouver ni ce qu’elle signifie. Dans la prière, nous voyons les choses autrement. La vie apparaît avec un sens, on a une vision des choses [8].

De la 3e à la 15e apparition : fidélité de Bernadette dans le témoignage
La troisième étape de notre démarche est celle de la fidélité dans le témoignage. Le jeudi 18 février 1858, premier jeudi de Carême, Jeanne-Marie Milhet (riche couturière), intriguée, vient chercher Bernadette pour aller à la grotte avec sa servante Antoinette Peyret. Bernadette s’y agenouille sur une pierre plate [9], encadrée des deux femmes. Celles-ci soupçonnent que l’apparition est celle d’une revenante, Elisa Latapie, décédée l’année précédente. Bernadette voit l’apparition, les autres pas. Elles demandent à Bernadette d’interroger l’apparition. Bernadette entre (pour la première fois) dans la grotte (dont l’ouverture est très évasée) et aperçoit le couloir rocheux qui fait communiquer la niche avec l’intérieur de la grotte. Elle voit l’apparition de près, lui tend de quoi écrire et lui demande d’avoir la bonté de mettre par écrit son nom : « Boulet avoue era bouentat de mettre voste noum per escriout ? » La dame rit et dit « N’ey pas necessari (Ce n’est pas nécessaire) ». Elle ajoute : « Volet aver gracia de vié t’aci pendant quinze dias ? (Voulez-vous avoir la grâce de venir ici pendant 15 jours ?) ». À cette invitation polie, énoncée avec le vous de politesse qu’on utilise rarement vis-à-vis de Bernadette, elle répondit positivement. Puis aqueró lui dit : « No-v prometi pas,de-v hé urosa en este monde, mès en aute (Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde, mais dans l’autre [10]) ». Les deux femmes approchent mais ne voient rien et n’ont rien entendu. Elles sortent toutes les trois. Mme Milhet prend Bernadette sous son autorité et la conduit dans sa propre maison [11].

Bernadette est donc invitée à la fidélité dans la prière ; elle est mise en garde contre les moqueries et les critiques : « je ne vous promets pas le bonheur en cette vie », c’est-à-dire le bonheur matériel, le contentement.

De la troisième à la quinzième apparition (18 février au 4 mars), la fidélité de Bernadette est un trait permanent. Elle dit ce qu’elle voit ; mais c’est surtout le témoignage de sa prière qui frappe les gens. Certains en sont véritablement convertis. Le curé voit une nouvelle ferveur dans sa paroisse. D’autres personnes critiquent beaucoup Bernadette. Elle est interrogée par le commissaire de police Jacomet le 21 février, après la 6e apparition [12], puis par le procureur Latour le 25 février, après la 9e apparition [13], puis par le juge Ribes le 28 février, après la 11e apparition [14]. Elle est menacée de prison. Elle tient bon malgré tout. On voit la fidélité de Bernadette dans son témoignage.

Notre foi est un témoignage, qui peut entraîner les uns ou choquer les autres. Nous sommes invités à ne pas céder, à garder la sérénité et la fidélité à notre foi. Réfléchissons à la manière d’être fidèles, de prier régulièrement dans notre vie. Prier est fondamental dans le monde d’aujourd’hui, qui a tendance à n’accorder du temps et de l’importance qu’à ce qui est visible, à ce qui rapporte, à ce qui se prouve. Or la prière est gratuite : elle ouvre sur un au-delà. Elle est la meilleure preuve de l’importance de Dieu dans le monde [15].

Les 8e et 9e apparitions (24 et 25 février 1858) : la compassion avec les souffrants et les pauvres
Le thème de la compassion avec les souffrants est lié aux apparitions des 24 et 25 février 1858. À la huitième apparition, on compte plus de 200 personnes qui assistent. Aqueró dit à Bernadette [16] : « Vous prierez Dieu pour la conversion des pécheurs (Que pregaratz Diu enta ra conversion deds pecadors) ». Elle ajoute : « Allez baiser la terre en pénitence pour la conversion des pécheurs (Anatz punar ra tèrra entà hè penitença enta ra conversion deds pecadors) ».

À la neuvième apparition (jeudi 25 février). Bernadette est invitée à approcher son visage de la terre, à se salir, à creuser un trou (de la grandeur d’une soupière) et à boire l’eau de la source qui en jaillit progressivement et à s’en laver [17] : « Anat beve en’a hount è b’y lavà » ; elle s’avance sur ses genoux, parcourt la grotte en tout sens. Elle est même invitée à manger de l’herbe qui est là (en l’occurrence de la dorine ou cresson doré [18]) : « Que minyarat d’aquére yèrbe qui ey athéu ». Elle comprend cela comme une pénitence pour les pécheurs. Mais elle se fait mal voir, ridiculiser même. Cependant Jeanne Montat vient prendre de cette eau le même jour [19]. Le dimanche 28 février, à la 11e apparition, Bernadette refait ses déplacements à genoux, elle boit à la fontaine, en présence de 1000 personnes [20]. Cela impressionne et dérange.

Bernadette est donc subitement emmenée dans un nouvel état de conscience : celui du mal qui se commet dans le monde. Elle voit désormais beaucoup plus loin que sa simple vie personnelle et sa propre situation. Elle est amenée à un plan supérieur, un niveau d’union avec toute l’humanité.

Nous aussi, nous sommes invités à ce sentiment de conscience du mal qui se produit dans le monde et de l’injustice que cela génère. Nous sommes invités à manifester notre sensibilité, notre tristesse, pour ces situations. Nous sommes invités à des gestes de pénitence en union avec le monde souffrant. Dès lors, nous sommes invités aussi à nous salir les mains, à nous engager au service des pauvres de ce monde, à nous sentir proches de ceux qui souffrent. Cette compassion est porteuse de salut en union avec la compassion du Christ pour nous [21].

Cela me fait penser au père Damien, qui vivait exactement à la même époque que Bernadette (il est né en 1840 et elle en 1844 ; il meurt en 1889 et elle en 1879) et qui a été canonisé le 10 octobre 2009. Il disait qu’il avait découvert Dieu à travers les lépreux. Pourtant il était déjà religieux, mais il s’est rendu compte que l’appel de Dieu à travers les lépreux donnait un nouveau sens à sa vie et à la leur, il lui donnait un nouvel horizon. Finalement, il parlait de « nous les lépreux ». La pauvreté totale des lépreux a augmenté sa foi et lui a donné la force de leur rendre leur dignité : c’est la force de la compassion [22]. Comme Bernadette, il a touché la terre : il a construit des maisons, creusé des tombes, il a touché les malades.

Alors, portons aussi dans nos cœurs tous les lépreux d’aujourd’hui : pensons aux clochards dans nos villes, aux victimes de maladies comme le SIDA en Afrique, aux pauvres de toute la terre. La solidarité avec eux nous fera découvrir Dieu ; car c’est la force de Dieu qui leur donne leur dignité et qui nous poussera à la solidarité, à la construction d’un monde meilleur et plus juste.

12e et 15e apparition (1er et 4 mars 1858) : premières guérisons
Une première guérison se produit le 1er mars 1858. Catherine Latapie est guérie d’une luxure à l’épaule et de deux doigts paralysés suite à un accident [23]. Le 4 mars 1858, à la quinzième apparition, une mal voyante est guérie [24]. C’était un cadeau bien symbolique en ce jour de la fin de la quinzaine des apparitions promise par aqueró et cela se passa en présence de 7000 personnes. Beaucoup de gens avaient demandé à Bernadette de prier pour eux [25].

Si de nombreuses gens se regroupent autour de la grotte, c’est qu’ils cherchent quelque chose, même quand Bernadette n’est pas là. Bientôt plusieurs sont guéris… Bernadette quant à elle, est guérie intérieurement. Sa pauvreté a ouvert la porte à la guérison intérieure. Le 1er mars, l’abbé Antoine Dézirat, le premier prêtre à se rendre aux apparitions, constate que Bernadette est transfigurée par cette expérience : « Quelle différence entre ce qu’elle était alors et ce que je la vis au moment de l’Apparition [26] ».

Le déplacement et la guérison ! La foi est porteuse de salut, ce salut se communique ; nous pouvons en être les artisans. Nous le constatons à Lourdes : les malades sont soulagés par notre amour, c’est une guérison intérieure ; et le soin des malades guérit intérieurement les bien portants. Le Seigneur guérit nos âmes et nous apporte la paix. Celle-ci rayonne de nos cœurs à destination du monde entier [27]. À voir le nombre de malades qui retrouvent le sourire à Lourdes, grâce à l’amitié qui se dispense autour d’eux, je me dis que, s’il fallait « inventer » un lieu comme Lourdes, personne ne serait capable de le construire. Qui pourrait mobiliser une telle somme d’énergie, de force et d’amitié ? Il a fallu le mystère d’une apparition à une adolescente pour que cette somme de bienfaits et de guérison intérieure ou extérieure puisse exister. Lourdes est un miracle quotidien. Voilà le sens du lavage de Lourdes et de la guérison que chacun peut y expérimenter.

La reconnaissance : « Je suis l’Immaculée Conception » (16e apparition ; 25 mars 1858)
C’est le 25 mars 1858, jour de l’Annonciation, que Bernadette découvre l’identité de la vision. Bernadette n’avait plus eu d’apparition entre le 4 et le 25 mars. Mais le jour de la fête, elle se sent pressée de se rendre à la grotte. Elle décide de demander à la dame son identité et lui dit : « Mademisello, boulet avoué la boulentat de me disé que es, s’il bou plait ? (Mademoiselle, voulezvous avoir la volonté de me dire qui vous êtes, s’il vous plaît ?) ». Elle reçoit comme réponse : « Que soy era Immaculada Councepciou » (« Je suis l’Immaculée Conception) [28] ». Bernadette ne comprend pas le sens des mots « Immaculée Conception ». Elle ne connaissait pas la définition de Pie IX de 1854 à ce sujet, n’ayant pas encore suivi le catéchisme. Elle fit l’effort de retenir ce mot pour le transmettre ensuite. La phrase qu’elle transmet va plus loin que le discours du pape. Celui-ci parlait de l’immaculée conception de Marie comme d’une étape particulière de la vie de Marie. Mais à Lourdes, ce concept devient un prénom, présenté à la première personne, en « je ». Marie s’applique ce concept comme un qualificatif qui la définit. C’est nouveau. Elle relie davantage son statut à celui de la création en général. Ce n’est qu’après cette apparition et les explications reçues des autorités ecclésiastiques que Bernadette comprit qu’elle avait vraiment affaire à la Vierge Marie.

En outre, celle-ci renouvela l’invitation faite le 2 mars aux prêtres de construire en cet endroit une chapelle et d’y faire des processions [29]. Les deux dernières apparitions auront lieu le 7 avril et le 16 juillet. La 17e apparition, mercredi de Pâques, est marquée par le cierge dont la flamme lèche les mains de Bernadette sans les brûler et par l’adieu de Marie [30]. C’est la première fois que Bernadette sait qu’il s’agit de Marie, et cela se passe dans la lumière de Pâques… La 18e fut une apparition privée le soir du 16 juillet, fête de Notre-Dame du Mont Carmel. Bernadette est restée en deçà de la rivière et revoit la Vierge, sans échanger de parole, mais en pure contemplation [31], comme en anticipation de la vie éternelle.

La reconnaissance progressive de Marie par Bernadette débouche aussi sur une évolution intérieure de Bernadette, qui va mûrir une vocation religieuse. La découverte progressive de Marie nous invite de même à ouvrir nos yeux sur l’identité mystérieuse de Jésus, dont la définition ne s’épuise jamais. Cela nous ouvre également sur notre propre identité, sur notre mission dans le monde et sur notre vocation [32]. Construire une chapelle et venir en procession est une invitation faite à tous de participer au mystère de Dieu qui se découvre à Lourdes.

Conclusion
En suivant le parcours de Bernadette, nous faisons un pèlerinage [33]. Celui-ci nous transforme intérieurement. C’est un voyage qui nous déplace et nous fait reconnaître nos pauvretés, comme Bernadette, dès la première apparition. Il nous met en présence d’un visage, d’une vision, comme Bernadette, à la deuxième vision spécialement. Il est pour nous un breuvage, une nourriture : il nourrit et désaltère notre vie spirituelle en lui fournissant des éléments nouveaux, dont nous pouvons rendre témoignage, comme Bernadette à partir de la troisième apparition et qui nous ouvre au monde et à la solidarité avec les souffrants. Enfin le pèlerinage est une guérison ; c’est en ce sens que l’on prend un bain à Lourdes, qu’on peut vivre un lavage, qui est aussi et d’abord un lavage intérieur. Ce parcours est proche de celui de Jésus, dont la vie publique est une montée à Jérusalem, d’après l’évangile de Luc ; elle est donc un pèlerinage, un voyage, rempli de visages, où Jésus donne à tous le breuvage de vie et le lavage de l’âme. En suivant l’itinéraire de Bernadette, nous suivons celui de Jésus, qui nous conduit à Dieu. Il n’y a pas de petite histoire ! Toute notre histoire personnelle est nourrie de la grande histoire, elle est branchée sur le projet de Dieu pour tout être humain. Son projet c’est que chacun devienne une immaculée conception, c’est-à-dire que le mystère de la conception, le mystère de la vie humaine, soit définitivement libéré du mal qui l’encombre et que chacun soit uni à Dieu et à son prochain dans la joie.

Voyage, visage, breuvage, lavage : dans le pèlerinage à Lourdes, ce ne sont pas de vains mots !

Voir aussi :