Fabre n’était donc pas seul, mais l’un de ces « amis dans le Seigneur » qui formeront la Compagnie de Jésus naissante. C’est la genèse pittoresque de cette unité dans la diversité et la dispersion qui nous est ici rapportée : le don de se faire des amis, l’art de la conversation spirituelle capable de transformer même les personnes opposées relèvent aussi du charisme ignatien. Une manière de procéder toujours disponible, en toutes circonstances.

Une année s’était écoulée et aucun navire n’avait quitté Venise pour la Terre Sainte. Pour Ignace et ses compagnons cela signifiait qu’ils devaient satisfaire la promesse faite à Montmartre comme alternative au pèlerinage à Jérusalem : s’offrir au pape pour tout service qui lui semblerait utile à l’Église. Les dix se présentèrent à Paul III, au palais apostolique romain, en novembre 1538. Cette offrande personnelle a une signification importante car, ce faisant, les compagnons placent délibérément l’Église au centre de ce qu’ils perçoivent comme leur vocation apostolique. Plusieurs années plus tard Pierre Favre nota dans son Mémorial que cette oblation, sans être à strictement parler un vœu, était « comme un fondement pour toute la Compagnie [1] ».

Cependant il y eut une surprise ; la première mission que leur donna le pape fut la catéchisation des enfants qui traînaient dans les rues de Rome. Surprise certainement, et peut-être même un choc. Les Docteurs en théologie frais émoulus de la prestigieuse université de Paris rêvaient des Indes, des Turcs et d’autres pays lointains, et les voilà envoyés à faire le catéchisme à des enfants illettrés et indisciplinés. C’est ce jour-là que commença l’obéissance au Pape, et ce fut déjà une mise à l’épreuve : renoncement aux grands rêves pour un service plus humble d’enfants négligés. Mais bientôt cependant Paul III les appela à d’autres projets ; Paschase Broët et Simon Rodrigues furent envoyés à Sienne pour y ramener une communauté monastique à une règle de vie plus stricte. D’autres missions suivraient bientôt.

Les compagnons décidèrent de se concerter. Ils arrivaient à un tournant dans leur vie et devinaient une séparation proche, peut-être définitive. Heureusement pour nous, l’un d’eux fit une relation de ce qui se passa alors. C’est le texte connu aujourd’hui sous le nom de « Délibération des premiers Pères ». Ce document, assez court, n’est pas signé, mais les experts nous disent y reconnaître l’écriture et le style de Pierre Favre. Au début de l’année 1539, il était évident qu’ils seraient bientôt dispersés car envoyés en différentes missions, « ce que nous attendions justement de tous nos désirs [2], écrit Pierre Favre dès la première ligne. Tout naturellement la question se posa et fut au centre de leurs discussions : resteront- ils unis ? « Nous décidâmes de nous réunir pendant tous les jours qui précédaient notre séparation et de discuter entre nous de notre vocation et règle de vie. » Sommairement mais dès le premier paragraphe du texte, nous touchons à une caractéristique fondamentale de la vocation jésuite. Les activités apostoliques y séparent souvent – et cet engagement au service de l’Église prime sur les obligations de la vie communautaire – mais il s’y trouve également une union profonde et une solide confraternité. Dispersion et union : tel est le paradoxe de la vie religieuse jésuite. Il y a une tension permanente entre les deux, mais une tension qui est vécue, dans la vie quotidienne, comme expérience enrichissante. « Nous avions tous une seule et même pensée et volonté, qui était de rechercher le bon plaisir et la volonté de Dieu selon la visée de notre vocation ; mais c’était sur les moyens plus adaptés et plus efficaces, tant pour nous que pour notre prochain, qu’il y avait une certaine pluralité d’avis. » Dès l’origine, la diversité dans l’unité fut un trait marquant de la Compagnie.

De la mi-mars à juin 1539, le groupe de dix se réunit régulièrement à la maison Frangipani. À partir d’avril, ils n’étaient plus que huit : Rodrigues et Broët avaient quitté Rome. Ils se rassemblaient en soirée pour ne pas devoir interrompre leurs ministères. Diversité : les compagnons forment un groupe international. Le même document souligne ce fait important : Parmi nous se trouvaient des Français, des Espagnols, des Savoyards et Portugais. » En fait, certains venaient de nations en guerre l’une contre l’autre. Cette internationalité originelle est sans doute unique dans les annales de la vie religieuse de l’Église. L’histoire des instituts religieux évoque généralement des fondateurs s’entourant d’amis et disciples de leur pays d’origine. De là, au fil des ans, les fondations se propagent dans les régions, provinces ou pays voisins. Par contraste, le groupe fondateur de la Compagnie de Jésus est immédiatement plurinational en ses membres et universel en sa vision apostolique. Aussi bien Paris que Rome pourraient être considérées comme berceau de la Compagnie. Pourtant, aucun des premiers compagnons n’est originaire de l’une ou l’autre de ces villes. Et, si l’on considère son développement : en moins de dix ans, il y eut des compagnons en plusieurs pays européens, en Asie, en Afrique et au Brésil. Dès l’origine, il y eut un respect, et même une culture, de la diversité et des différences qui n’était possible que parce qu’une union d’esprits et de cœurs au service du Christ les nouait ensemble. Des conflits d’opinion, ils en connurent, et Favre l’admet sans détour : « Il ne doit sembler étonnant à personne que cette pluralité d’avis se soit manifestée entre nous, qui sommes faibles et fragiles, alors que les apôtres eux-mêmes, princes et colonnes de la très Sainte Église, […] ont divergé dans leurs opinions et parfois même se sont opposés, nous laissant par écrit leurs avis contraires. »

Cependant, accompagnant cette claire reconnaissance de sérieuses différences se trouve également la conviction inébranlable que « le Seigneur très clément et très miséricordieux a daigné nous rassembler et nous unir ensemble, nous si faibles et issus de régions et de cultures si différentes ». Il leur est clair que Dieu les a appelés « en nous groupant en un corps unique, nous souciant les uns des autres et en communion entre nous pour un plus grand fruit des âmes ». Un horizon apostolique aussi vaste que celui de l’Église, la disposition intérieure à servir en quelque mission que ce soit, une culture des différences « à la manière des apôtres » et l’amour fraternel actif dans la vie de tous les jours font la trame d’une vocation jésuite. Impossible d’être « compagnon de Jésus » si l’on n’est pas compagnon des autres, la première relation fondant la seconde. Les disciples d’Ignace savent qu’ils ne se sont pas choisis les uns les autres mais ont plutôt été « placés ensemble ».

Une année jubilaire en 2006

L’année 2006 est l’occasion d’un triple jubilé. François Xavier et Pierre Favre sont tous deux nés en avril 1506, il y a donc 500 ans. Et, il y a 450 ans, le 31 juillet 1556, Ignace de Loyola s’éteignait, à Rome, dans une modeste chambre dénudée, reliée au petit bureau duquel il guida pendant douze ans la Compagnie naissante. Ignace et Xavier furent canonisés par l’Église en 1622, et Pierre Favre béatifié en 1872. Ces trois hommes sont les mieux connus du groupe des dix pères fondateurs de la Compagnie de Jésus, bien que les études historiques contemporaines accordent une place plus équitable aux autres, et à leur contribution singulière, dans ce projet de fondation religieuse. Sortant progressivement de l’ombre hagiographique de Ignace et de Xavier, certains « premiers pères » tels que Diego Lainez, Alphonse Salmeron et Simon Rodrigues, sont davantage appréciés et leurs mérites propres reconnus. Même Nicolas Bobadilla, l’« enfant terrible » du groupe, apparaît aujourd’hui plus sympathique aux historiens…

Le trio Ignace, Xavier, Pierre Favre formait cependant le noyau initial. Tout commença par une camaraderie qui se développa progressivement en amitié profonde, alors que les trois n’étaient encore qu’étudiants. Trois ans avant qu’Ignace n’arrive à Paris, Pierre Favre et Xavier se connaissaient déjà bien. Dès 1525, ils partageaient la même chambre au collège Sainte-Barbe. Ils avaient exactement le même âge, mais caractères et tempéraments ne pouvaient être plus différents. Leur amitié durera toute leur vie… et même au-delà : au plus fort d’une tempête, sur mer entre Malacca et l’Inde, tout en se recommandant à Dieu, Xavier prit « en premier lieu pour protecteur la bienheureuse âme du Père Favre » dont il avait appris le récent décès.

Pierre Favre, le berger aux origines modestes, était plutôt timide, indécis, introspectif et assidu à l’étude. Amateur de solitude et de la montagne, il n’était pas vraiment séduit par ce que la vie parisienne pouvait offrir à un étudiant. François Xavier était un sportif (champion de saut en hauteur !) et étudiant typique, si on peut dire, en ce sens qu’il désirait avant tout jouir des plaisirs de la ville. Le temps d’étude était réduit au nécessaire. Tous les deux, Xavier et Pierre Favre étaient intelligents et poursuivaient le parcours académique sans difficulté. En 1530, ils rejoignaient les mêmes bancs de la faculté de théologie. Et cependant leurs motivations étaient on ne peut plus dissemblables. Pierre Favre, conseillé par des prêtres zélés se préparait à recevoir le sacerdoce, même si son avenir n’en était pas tout tracé pour autant. La paix de l’âme lui manquait et, spirituellement, il cherchait son équilibre. Pour Xavier tout était limpide : un diplôme en théologie était nécessaire pour se lancer dans une carrière ecclésiastique rémunératrice. Avec le soutien de membres de sa famille il avait déjà postulé une place de chanoine au chapitre de la cathédrale de Pampelune.

En septembre 1529 un étudiant assez étrange entra au collège Sainte-Barbe. Il avait près de 40 ans et s’était mis sérieusement aux études à peine quatre ans auparavant. On lui arrangea un logement dans la même chambre que Xavier et Pierre Favre, et ce dernier lui fut désigné comme répétiteur par les autorités académiques. C’est ainsi que, de manière toute ordinaire, Ignace de Loyola entra dans la vie des deux pensionnaires de Sainte-Barbe. Ils ne l’ont pas choisi, et Ignace ne les a pas choisis non plus : ils ont été « placés ensemble ». Xavier d’ailleurs était assez distant et même soupçonneux : d’étranges histoires circulaient au sujet de cet étudiant attardé. Pour Ignace, l’entrée à Sainte-Barbe fut également un tournant dans sa vie : durant le temps nécessaire à la préparation de sa licence ès arts, ce serait les études et rien que les études. Les expériences du passé avaient été décevantes. Par deux fois il avait tenté de rassembler un groupe d’amis qui avec lui s’engageraient à « aider les âmes », et par deux fois ce fut un échec. Une première fois à Salamanque, un petit groupe d’amis zélés ne survécut pas à leur séparation d’avec Ignace. De Paris Ignace leur écrivait souvent. Il avait obtenu pour l’un deux une bourse à l’université et même, grâce à une bienfaitrice, une mule et de l’argent pour le voyage ! Rien n’y fit. « Il semblait avoir oublié son premier dessein », confia plus tard Ignace à un ami. Une seconde fois, maintenant à Paris, par ses conversations et exercices spirituels, il avait gagné à son idéal de vie évangélique trois étudiants de l’université. La conversion et le changement radical de vie des trois – des jeunes nobles espagnols issus de familles bien connues – fit sensation et alimenta les commérages de l’université. Ignace fut de nouveau dénoncé comme fourvoyant la jeunesse. Bien que disculpé, on lui fit clairement comprendre qu’il devait laisser les étudiants à leurs livres. Ignace jugea bon d’adopter ce conseil pour lui-même. A un de ses professeurs qui s’étonnait qu’on le laissait en paix, Ignace rétorqua : « C’est pour la simple raison que je ne parle à personne des choses de Dieu ; mais après le cours, nous reprendrons nos habitudes [3] ». Tel était son état d’esprit lorsqu’il entra dans la chambre – et dans la vie – de Xavier et de Pierre Favre.

Est-ce là un exemple supplémentaire des voies paradoxales de Dieu ? Tant qu’Ignace chercha activement à s’allier des compagnons qui partageraient son style de vie et son zèle apostolique, il échoua. Maintenant qu’il se résout à être simplement étudiant parmi d’autres étudiants Dieu lui confie, comme par hasard, ceux qui deviendront ses « amis dans le Seigneur » pour la vie. De ce point de départ surprenant des débuts de la Compagnie émergea ce qui deviendra plus tard une prise de conscience aiguë : « Le Seigneur a daigné nous rassembler et nous unir ensemble », suivie de l’accord unanime des dix pères fondateurs : « Nous ne devons pas briser ce que Dieu a rassemblé et uni. » Encouragés en cela par Ignace, les premiers compagnons ne se sont jamais considérés comme ses disciples, ou comme « pères ignaciens », mais bien comme « compagnons ». Plus tard, ils acceptèrent, malgré ses ambiguïtés, l’appellation de « Jésuites » que l’opinion publique leur donna.

Avec Pierre Favre des relations paisibles s’approfondirent lentement. Le jeune humaniste expliquait à l’étudiant plus âgé la logique d’Aristote et la théologie de saint Thomas d’Aquin. En retour, le pèlerin, déjà bien entraîné dans le lent travail du discernement des esprits, aidait le jeune Savoyard à dépasser ses doutes et surmonter les tentations de scrupules. Pierre Favre devint un disciple spirituel. Il est changé, et changé pour la vie. Son autobiographie spirituelle (le Mémorial) est expressive : « Après que la Providence eût elle-même disposé que j’instruirais ce saint homme, il s’ensuivit pour moi d’abord des relations superficielles puis intimes avec lui, et ensuite une vie en commun où nous avions, à deux, la même chambrée, la même table et la même bourse. Il finit par être mon maître en matière spirituelle, me donnant règle et méthode pour m’élever à la connaissance de la volonté divine ; nous en vînmes a ne faire plus qu’un, de désirs et de volonté, dans la ferme résolution de choisir la vie que nous menons aujourd’hui, nous tous, membres présents ou futurs de cette Compagnie. » Ignace n’est plus le même non plus. L’expérience l’a mûri. Même si le jeune homme était gagné à son idéal évangélique dès 1531, Ignace ne s’empressa pas à lui donner les Exercices spirituels. Ce n’est qu’après son retour d’une visite au pays natal – une absence de sept mois – que Pierre Favre s’engagea dans ce mois d’Exercices. Ignace le fit attendre trois ans. Et de plus, pas de radicalisation du comportement extérieur avec adoption du froc des mendiants et logement à l’hôpital, du genre qui attira tant de réactions négatives à Salamanque et plus tard, à Paris même, avec son second groupe de sympathisants.

En 1533, durant l’absence de Pierre Favre, Xavier et Ignace se trouvèrent face-à-face, seuls dans leur petite chambre de Sainte- Barbe. Que se passa-t-il entre les deux ? Nous ne le savons pas. Cela reste le secret de Dieu. Ce fut difficile cependant. Plusieurs années après la mort du saint missionnaire, Polanco, le secrétaire de la Compagnie, fit allusion à une très brève confidence que lui fit Ignace : « Xavier fut la plus rude pâte qu’il ait eu à manier. » Lorsque Pierre Favre rentra de Savoie à Paris cependant, début 1534, il découvrit un Xavier différent et aussi résolu à suivre Ignace que lui-même. Les soupçons et l’indifférence railleuse des mois antérieurs s’étaient transformés en estime profonde et amitié spirituelle. En 1535, Xavier écrivit à son frère qu’Ignace devait visiter lors de son séjour au pays natal : « Que votre Grâce sache clairement quelle grande faveur Notre Seigneur m’a accordée en me faisant connaître le Seigneur Maître Ignace. J’engage ma foi que je mettrais ma vie à acquitter toutes mes dettes à son égard. Il m’a en effet souvent procuré de l’argent ou des amis quand j’étais dans le besoin ; et surtout grâce à lui, je me suis retiré de mauvaises compagnies que mon peu d’expérience m’avait empêché de reconnaître. […] Votre Grâce pourra apprendre de lui mes besoins et mes peines mieux que de n’importe qui, car il est au courant de mes misères et de mon indigence mieux que personne au monde [4] ».

Bientôt d’autres se joignirent au petit groupe d’amis : Simon Rodrigues, Diego Laynez, Alphonse Salmeron, Nicolas Bobadilla… Ils se rencontrent et prient ensemble. Ils s’entretiennent des grands maux de l’Église et s’accordent à trouver dans un retour à la pauvreté évangélique la seule voie de réforme. Le 15 août 1534, ils sont sept compagnons à monter vers la chapelle de Montmartre, une colline à l’extérieur de Paris, et s’engager solennellement à vivre comme le Christ, dans la pauvreté et la chasteté.

Huit mois plus tard Ignace, promu maître ès-arts, quitte Paris pour son pays basque natal. Sa santé n’est pas bonne et, de plus comme effet pratique à donner à son vœu de pauvreté, il désire régler des affaires familiales. Mais il y a probablement davantage. Ignace se souvient : lorsqu’il quitta Salamanque pour étudier à Paris, le petit groupe de trois amis qu’il avait formé ne survécut pas à son absence et se dispersa. En sera-t-il de même avec ces nouveaux amis parisiens ? En d’autres mots : l’union et la cohésion du groupe dépendent-t-elles de la présence d’Ignace ? Sont-ils plutôt unis par l’amour du Christ ? Qui les a rassemblés ? Qui les unit vraiment ? L’absence d’Ignace doit servir d’épreuve à l’unité même du groupe. Si ce qui émerge est l’œuvre de Dieu le groupe devrait survivre.

Pierre Favre comme animateur

Non seulement le groupe survécut mais il s’agrandit. Avant de les quitter Ignace donna à ses compagnons une règle de vie et les confia au « bon maître Pierre Favre, comme à un frère, notre aîné », écrivit Diego Laynez. Prêtre depuis quatre mois seulement (le seul du groupe) et compagnon de la première heure, Favre occupa la place tenue jusqu’alors par Ignace. Il avait un don pour se faire des amis. Le jeune homme timide et introverti a laissé une réputation d’extrême courtoisie et de grande attention vis-à-vis des autres. Il avait une manière charmante de converser qui lui faisait gagner avec aise cœurs et esprits [5]. Le témoignage tardif de Simon Rodrigues, par ailleurs très différent de Favre, nous parvient comme un souvenir lumineux du Portugais : « Il avait une rare et délicieuse douceur de rapports, que je n’ai trouvé chez personne à ce degré. »

Instinctivement Pierre Favre préférait le contact personnel et la conversation amicale aux sermons dans les églises ou cours à donner à de grands auditoires. Son intégrité morale et sa sincérité évidente facilitaient le contact. Il persuadait sans avoir besoin d’insister. Il entra ainsi sans difficulté dans l’esprit des Exercices spirituels – un apostolat typique de la « conversation spirituelle » – et les donnait remarquablement bien. Il est intéressant de constater que durant l’année académique 1535-1536 trois jeunes gens se joignirent au groupe sans même avoir connu Ignace. Les trois étaient français : Paschase Broët, Jean Codure et Claude Jay. C’est maître Favre – premier promoteur de vocations ! – qui les amena au groupe après leur avoir donné des « exercices », à la manière d’Ignace : premier également à suivre Ignace sur cette voie encore toute neuve. Il se sent très proche d’Ignace dans ce désir et ce don de « parler familièrement des choses de Dieu ». Personne n’estime nécessaire la permission d’Ignace pour recevoir ces nouveaux venus. L’Esprit les guide et le groupe grandit dans son autonomie : « compagnons de Jésus » plus que d’Ignace.

En fait tout se passe comme l’espérait Ignace lui-même. Unité et cohésion : conduit cette fois par Pierre Favre, et augmenté de la présence de Claude Jay, ils renouvellent leurs vœux à Montmartre en 1535. Ils le firent l’année suivante avec deux compagnons supplémentaires. Finalement, ils étaient neuf à rejoindre comme convenu Ignace à Venise. Dans une lettre peu connue, datée du 24 juillet 1537, Ignace se réjouit : « De Paris sont arrivés ici, à mi-janvier, après être passés par de grande difficultés, mes neuf amis dans le Seigneur : tous maîtres en théologie : quatre Espagnols, deux Français, deux Savoyards et un Portugais. » Amis dans le Seigneur : l’expression apparaît pour la première fois sous la plume d’Ignace.

Amis dans le Seigneur

La formule exprime assez bien ce qui s’est passé entre eux. La relation profonde avec le Seigneur, un trésor découvert à l’école d’Ignace et de Favre, n’était pas à protéger jalousement. Elle les portait au contraire vers les autres. Ils avaient été donnés les uns aux autres par le Christ lui-même. Cette amitié les lia en quelque sorte en une communion qui était forte et survécut aux divergences personnelles comme aux grandes distances. Ceci explique pourquoi, de l’Inde lointaine, Xavier pouvait s’enquérir de ses amis et de la Compagnie naissante dans presque chaque lettre : « Quand vous nous écrivez aux Indes, parlez de tous, nommément. » L’apôtre des Indes n’a jamais eu en mains le texte des Constitutions, ni aucun autre document fondateur, mais il vivait comme nul autre l’union des cœurs de la « Societas Amoris », une expression qui revient souvent sous sa plume. Il devenait lyrique ! « Lorsque je commence à parler de la sainte Compagnie de Jésus, je ne sais plus sortir d’un si délicieux entretien ni m’arrêter d’écrire… » Le corpus considérable de lettres reçues et envoyées par Ignace et ses successeurs sont une source inépuisable pour ceux qui étudient l’histoire et le gouvernement de la Compagnie. On en oublie trop facilement leur rôle, encouragé par la huitième partie des Constitutions (intitulée, il n’est pas superflu de le rappeler : « Ce qui aide à unir avec leur tête et entre eux ceux qui ont été dispersés »). On y lit [no 673] : « On trouvera aussi une grande aide dans un fréquent échange de lettres. […] Les supérieurs en prendront soin, en s’organisant de telle sorte qu’en tout lieu on puisse savoir des autres ce qu’ils font pour la consolation et l’édification mutuelles dans le Seigneur. »

Des années ignaciennes ou xavériennes, il y en a eu dans le passé et il y en aura encore. Les deux saints sont bien connus partout dans le monde. Il ne fait aucun doute que le zélé missionnaire et le fondateur de la Compagnie naissante seront toujours et de manière différente sources d’inspiration. Mais cette année jubilaire 2006 célébrant les trois compagnons de chambrée parisiens a quelque chose de particulier en ce sens qu’elle nous fait redécouvrir l’amitié profonde et quasi mystique qui se développa parmi les premiers compagnons. Et Favre, le prêtre courtois et avenant qui avait le don de métamorphoser en amis même des personnes qui lui étaient opposées, rappelle cet aspect du charisme ignatien plus que tout autre parmi les dix cofondateurs. N’était-il pas d’ailleurs le second choix de la plupart, au cas où Ignace eut décliné définitivement son élection comme Supérieur général de la Compagnie de Jésus ?

Pour nous, compagnons…

Nous ne sommes pas simplement collègues de travail dans l’apostolat. Nous sommes compagnons. Cet aspect de notre vie doit être approfondi. Le grand nombre de postulats appelant la dernière Congrégation générale (CG 34) à donner des orientations plus précises à ce sujet est une indication d’un manque ressenti et de l’espérance d’un renouveau largement répandus parmi les Jésuites, un peu partout dans le monde. Reprenant l’expression « Amis dans le Seigneur » (très aimée du père Arrupe), la congrégation cita d’abord le décret 11 (« Union des esprits et des cœurs dans la Compagnie ») de la CG 32 [no 202] : « De notre union avec Dieu dans le Christ découle la communion fraternelle entre nous, une communion fortifiée et rendue apostoliquement efficace par le lien de l’obéissance » Elle poursuit [GC 34, no 11] : « Il est nécessaire que les jésuites soient en dialogue les uns avec les autres et créent un vrai climat d’écoute et d’échange dans le discernement. »

Cette année jubilaire est certainement l’occasion rêvée à cet égard. A l’école des trois étudiants parisiens, nous sommes invités à redécouvrir la valeur de la « conversation » comme moyen efficace pour animer des communautés fraternelles et accueillantes. La « conversation » est également un outil apostolique disponible à tous et en toutes circonstances. L’apostolat de l’accompagnement personnel sous toutes ses formes – Exercices spirituels, direction spirituelle – est traditionnel dans la Compagnie ; il est même très développé. Mais il semble parfois être devenu l’apanage de spécialistes. Chaque jésuite est invité à évaluer, en 2006, la qualité de sa propre conversation, ordinaire comme apostolique, et retrouver la richesse qu’elle contient et promeut, au-delà du bavardage ou badinage. Ce faisant il contribuera à stimuler cette amitié dans le Seigneur qui est à la fois source de joie personnelle et soutien dans la vie apostolique au service de l’Église : à l’exemple et à la suite de nos trois compagnons fondateurs, Ignace, Xavier et Pierre Favre.

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