Un ouvrage de fond, magnifiquement titré (le « avec » !) qui rend présent des personnes autant qu’il va au bout des mots, et se termine, tout aussi extraordinairement, par deux recettes de cuisine pour dire l’art d’un don qu’on pressent eucharistiquement connoté. « L’irréparé au cœur de l’expérience humaine », « l’irréparé en Dieu », « illusions et tentations » (d’effacer l’impur, de nier l’irréparable, de pardonner intempestivement, de colmater l’inachevé, l’inaccompli, l’impardonné…) : ainsi se décline le thème, tissé de rencontres personnelles et de leurs résonnances chez l’auteur, psychanalyste chevronnée. Où il est affirmé que « l’irréparé dit ce qui n’est pas encore réparé et par là indique que cela puisse l’être… mais jusqu’où et comment ? » (p. 23) ; « oui, les effets dévastateurs de l’irréparable peuvent être durablement atténués » (p. 25). Ayant beaucoup fréquenté les infréquentables, cœur ouvert à l’humanité du bourreau (p. 50-51), « sœur Isabelle » cherche sa juste place, sachant que nos peurs signent l’irréparé en nous et que le corps du Ressuscité (qu’elle nomme « Jésus irréparé », p. 220 ; cf. p. 115) témoigne de l’ineffaçable.
La ronde de ses interlocuteurs (Malo surtout, mais aussi Althéa, Héloïse, Yvette), écoutés dans un respect souvent silencieux, dit l’impossibilité d’effacer les actes et leurs conséquences (p. 144). Relisant les premiers chapitres de la genèse et quelques autres lieux communs comme l’expression dangereuse « faire la volonté de Dieu » (p. 205), s’affrontant à la clôture irrémédiable de la mort (p. 205), l’auteur voit l’irréparé nous rappeler que nos blessures inscrites dans le temps appartiennent à la Promesse déjà à l’œuvre en nos vies (p. 208).
Qu’il y ait de l’irréparable dans l’irréparé devrait s’entendre aisément. « Accomplir sa vie – se demande Isabelle Le Bourgeois – serait-ce entrer dans l’inachevé et accepter l’irréparé comme gage d’authenticité du vécu ? » (p. 208). Accepter qu’« il reste toujours de l’irréparé dans le réparé » (p. 77), c’est reconnaître que « l’irréparable de la crucifixion se lit sur ce corps charnel sous forme d’irréparé » (p. 116) et qu’« à l’image du Christ, les traces irréparées de nos traversées terrestres subsisteront sur nos corps et seront glorifiées » (p. 117).
Loin donc de l’illusion des recommencements (p. 71), des pardons extorqués ou dévoyés, lutter pour voir, alors que tout semble compromis, la Vie à l’œuvre, « à portée de regard et d’oreille, tout le temps » (p. 188), c’est entrer dans un combat qui n’est pas seulement pour soi, mais relie à la fraternité qu’on nomme la communion des saints. « Alors nous touchons là au mystère du bien commun. Ce bien commun, comment le nommer, sinon le service de l’espérance ? » (p. 188).
Alors on peut entendre les convictions paradoxales de l’auteur : « Peut-être vais-je en choquer quelques-uns, mais j’ose me réjouir que l’impardonnable soit possible… cela est potentiellement libérateur, je l’ai constaté » (p. 211). C’est que « l’impardonné est le rappel de toutes les souffrances traversées. Qu’en faisons-nous ? Il y a là une tâche pour chacun de nous si nous le voulons » (p. 212) – Revisitant ainsi toutes les convictions établies (sur la création de l’homme et de la femme, le royaume des cieux, à entendre plutôt comme lieu de l’irréparé, l’éternité de nos vies, le présent de la promesse…), l’auteur nous offre, en plus d’une traversée des ombres, un grand moment de théologie, au cœur de l’écoute des « âmes brisées ».
Albin Michel, Paris, février 2024
240 pages · 17,00 EUR
Dimensions : 12 x 20,5 cm
ISBN : 9782226462312