Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Prêtre à Bénarès

Yann Vagneux

Yann Vagneux Robert Scholtus

« Bénarès, pour l’hindouisme, c’est Rome ou c’est Lourdes ? ». À la question naïve que, tentant de faire entrer l’inconnu dans le cadre rassurant de mes propres repères, je posai à l’auteur de « Prêtre à Bénarès », le « missionnaire » – il n’aime pas beaucoup ce terme – répondit, après un bref sursaut d’étonnement : « les deux ! ». Je commençais seulement d’être déroutée, avant de me retrouver, au bout du compte et bien davantage, mise en route. C’est l’expérience que je souhaite à tout lecteur de ce livre : découvrir à quel point le détour par l’étrange, ou l’étranger, peut se révéler fécond pour les questionnements dans lesquels, en Occident, nous nous enferrons depuis parfois des dizaines d’années ; comprendre – en fait re-comprendre – le catholicisme à partir des « périphéries », en l’occurrence de l’Inde, comme cet « alcool fort » que ce pays exige qu’il soit pour lui (p. 255), pas moins ; apprendre que l’autre, par sa différence, par son expérience, éclaire les profondeurs de ce que l’on connaît parfois trop bien pour en percevoir encore la beauté ; ou encore apprivoiser l’étrange de nos propres existences...

C’est un recueil de textes, écrits sur plusieurs années, rassemblés et organisés par l’auteur en quatre parties : I. Vision, II. Accomplissement, III. Enracinement, IV. Envoi. Il s’agit tour à tour, de scruter l’expérience (I et IV) et de la raconter (II et III), sans jamais oublier d’en présenter les prédécesseurs et les témoins comme autant de portraits qui donnent au livre les couleurs d’une rencontre. Pour ma part, je proposerai quatre autres lignes de traverse, comme autant de fils rouges courant à travers les chapitres du livre : dépaysement, amitié, pauvreté, éternité.

Dépaysement

C’est un des premiers termes rencontrés dans le livre. Il est d’ailleurs qualifié de « laborieux » (p. 10), tant il s’agit d’« opérer dans les racines de notre être une véritable hospitalité intellectuelle et spirituelle à ce qui nous est étranger de prime abord » (p. 10). Bref, pour accueillir, il faut « sortir » ; et sortir, c’est apprendre, notamment ces difficiles idiomes que sont le hindi, le sanskrit, l’urdu et, plus récemment, le népalais. Apprendre la langue de l’autre, c’est lui faire le crédit que sa rencontre n’est rien de moins que « la promesse d’un nouveau regard sur le monde, sur les personnes et sur Dieu et, pour un chrétien, sur le mystère de Jésus » (p. 11). Si l’on avait en tête la vieille idée que le missionnaire est essentiellement celui qui prêche et convertit, c’est une tout autre logique que l’on découvre ici. Et si celle-ci elle ne concernait que les « missionnaires », ce serait beau mais finalement inutile. Or, pour l’A., il ne s’agit pas d’autre chose, au fond, que d’apprendre à être « vraiment catholique » (p. 18). Et là, il se pourrait que cela nous intéresse beaucoup plus directement. On entend en écho (souvent cité d’ailleurs) le pape François et son « Église en sortie », mais aussi des figures bibliques comme celle du fils prodigue qui, paradoxalement, découvre le vrai visage de son père sur les terres de son éloignement, là où il lui est enfin devenu incontournable de « rentrer en lui-même », ou de la syro-phénicienne, dont la rencontre fait advenir le visage d’un Christ mieux compris par des païens que par ses proches... « J’essaie, chaque jour, de ‘faire le mur’ », confesse l’A. (p. 212), car c’est à ce prix seulement que la relation avec l’autre peut advenir.

Amitié

L’amitié est la forme que prend, dans la vie quotidienne de Y. Vagneux, le mystère de l’incarnation du Seigneur. Amitié, c’est-à-dire approchement, apprivoisement, puisqu’il s’agit pour lui d’« être une présence chrétienne dans l’hindouisme et m’approcher de la quête religieuse d’un milliard de personnes en chemin vers l’autre rive, dans une ville où depuis plus de 3000 ans les mêmes rites sont accomplis matin et soir » (p. 69). Ni prêcher ni convertir, pour celui qui, chaque matin, arpente les « ghats » en silence avant de célébrer l’Eucharistie, mais entrer en amitié. C’est quasiment un « credo » pour l’A. : « Plus que jamais, je crois à la puissance des amitiés comme fondement de la vie sacerdotale et missionnaire » (p. 137). Dans sa vie comme dans le livre, cette amitié s’illustre de nombreux visages, passés et présents, qu’ils soient chrétiens, hindous, musulmans, jaïnites... On retiendra ce « Noël à Bénarès », un parmi d’autres, où, tout ce petit monde frayant paisiblement dans l’humble logis du missionnaire, en l’honneur de l’Enfant de la crèche, il se voyait ainsi : « Avec la patience du semeur, jour après jour, je ne cherche pas autre chose que d’être toujours plus vastement un ami » (p. 203).

Pauvreté

Dépaysement, amitié... Le décor est déjà bien planté qui, fait de simplicité et d’humble présence, rencontre alors inévitablement l’immense mystère de pauvreté qu’est l’eucharistie. S’inspirant de M. Zundel, dont il dit avoir beaucoup reçu sur ce point, l’A. voit dans la prière devant le Saint-Sacrement exposé, cette prière qu’il dit exprimer au mieux le sens de sa mission et de sa présence en Inde, « le face à face avec la divine pauvreté qui se passe de toute parole » (p. 269). Il s’agit, pour ces « Prêtres des bords du Gange » dans la lignée desquels il s’inscrit, d’être « Présents comme l’Eucharistie » (p. 99) : mystère de présence, certes, mais aussi – et l’A. signale qu’il y aurait beaucoup à réfléchir à ce sujet – mystère d’absence : non-parole, non-visage, silence. Il ne s’agit pas de battre en brèche le dogme de la présence réelle – l’A. est bien catholique ! – mais de la comprendre de manière plus large, moins chosiste peut-être – n’en sommes-nous pas parfois menacés ? – comme la Présence suprême de celui que l’absence manifeste encore comme Dieu. On n’est pas très loin de la compréhension ignatienne du mystère de l’Ascension. Bref : « l’adoration eucharistique nous habitue à la nouvelle création » (p. 279).

Éternité

C’est seulement sur son fond véritable qu’est l’éternité, que cette forme de vie chrétienne, missionnaire et si dépouillée, peut s’envisager. À la question, lancinante dans la première partie, « pourquoi sommes-nous missionnaires ? », fait écho une autre question, celle « que Bénarès pose à tous ceux qui s’approchent d’elle » : « Qu’est-ce qui est éternel en l’homme ? » (p. 173). Changement de paradigme, s’il en est, qui requalifie le zèle missionnaire en zèle « eschatologique » (p. 35) et voit dans la vocation chrétienne cette sorte d’« étroitesse intense » (p. 42) – comme en un accouchement – qui dessine plus un horizon qu’un mémorial, une promesse et non un souvenir : « un mystère qui vient » (p. 45). Tout ce qui se vit là, à Bénarès, sur les bords du Gange, ne peut avoir que le goût de la promesse ; ou plutôt non : a ce goût infini qu’ont seules les promesses. Parlant de ces rencontres et de ces amitiés improbables avec des hindous, des musulmans, des jaïnites – et ici plus spécifiquement des brahmanes –, Y. Vagneux résume ainsi sa vocation : « Je voudrais être très humblement, dans la simplicité des amitiés qui me relient aux brahmanes, la préfiguration de cette rencontre eschatologique qui déjà nous transforme mutuellement en nous donnant de marcher tous ensemble vers une plus grande communion qui, pour moi, a le nom et le visage de Jésus » (p. 232). Il n’y a pas là moins de christianisme, ou un christianisme amoindri ou conciliant, mais plus, toujours plus, de découverte et de rencontre du visage de ce « Christ toujours plus grand » (P. Teilhard de Chardin). On entend ici, comme en écho, la voix de Christian de Chergé, autre figure chère à l’A. et bien présente dans son paysage spirituel.

L’une des convictions de l’A. est que le christianisme en général et l’Église catholique en particulier ont beaucoup à recevoir de l’Inde le jour où celle-ci s’ouvrira pleinement à la foi catholique : découvrir autrement la dimension féminine de l’Église, retrouver la vocation cosmique de la foi chrétienne, recevoir de nouvelles lumières sur le mystère du corps (cf. p. 252)... Mais avant cela qui porte nos regards à l’horizon des promesses divines, il me semble qu’il y a déjà à reconnaître, dans cet « étrange » qui vient à notre rencontre – lointain ou parfois tellement proche et quotidien –, un chemin à parcourir, dès maintenant, dans la simplicité de nos existences banales, occidentales pour la plupart d’entre nous : dépaysement, amitié, pauvreté, éternité. Une belle icône, vivante, flamboyante même, du catholicisme.

Voir aussi

« Prêtre en Inde » (vidéo de 3:30)
« L’autre Thérèse de Lisieux » (vidéo de 8:00)

Bruxelles, Lessius, juillet 2018

304 pages · 27,00 €

Dimensions : 15 x 21 cm

ISBN : 9782872993499

9782872993499

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