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Va où ton cœur te mène

Gabriel Ringlet

Si le titre est tiré de la fameuse finale du livre de Qohélet (Qo 11,9), c’est en réalité la figure d’Élie qui est au centre de cet ouvrage. L’essentiel consiste en effet en une sorte de réécriture libre et personnelle du récit biblique (1 R 17-20 ; 2 R 2, la seule omission étant la vigne de Nabot en 1 R 21), entrecoupée par des pauses réflexives où l’A. développe des commentaires suggestifs sur les points saillants du récit : le sens des trois premiers miracles (p. 30-33) ; que penser de l’épisode du Carmel ? (p. 44-48) ; la fragilité du prophète (p. 55-2) ; les histoires d’anges (p. 66-75) ; « entrer dans le poème biblique » (suite à la révélation à l’Horeb) (p. 82-87) ; le manteau (p. 101-109). Vient encore un chapitre sur la réception de la figure du prophète dans la triple tradition musulmane, juive et évangélique. Dans l’épilogue le ton est plus personnel et l’A. nous livre ce qu’il a vécu en côtoyant de près son dernier neveu, prénommé Élie, pendant le temps du confinement tout en s’adressant à ce dernier avec les mots de la sagesse biblique.

Assurément, le texte biblique veut nous faire suivre l’itinéraire d’un prophète qui se convertit au contact de sa propre fragilité et violence et de la douceur de Dieu. Il nous semble qu’il n’y a là rien que de très traditionnel [1].

Le problème des paraphrases ou réécritures, surtout lorsque les références bibliques s’estompent au bout de quelques chapitres, vient de ce qu’elles brouillent les pistes entre le texte biblique et la réappropriation personnelle de l’A. sous forme de glose ou d’interprétation. Tandis que l’exégète de métier se voit obligé de souligner les écarts au crayon rouge, le novice grand-public n’y verra que du feu. Insensiblement, on risque de passer d’un texte qui convertit à un auteur qui divertit. Non, il n’est pas dit que Jézabel lance sa police aux trousses du prophète impertinent (p. 19) ; Élie ne peut être surpris par la veuve de Sarepta (cf. p. 21) car le Seigneur l’avait prévenu (1 R 17,9) ; Moïse au buisson ardent n’est pas un jeune et doux garçon (p. 57), mais un homme mûr qui a, lui aussi, du sang sur les mains (Ex 2,12). L’A. a alors beau jeu de dire, au sujet du massacre du Carmel, je n’aime pas du tout ce miracle m’as-tu vu (p. 44) ou, au sujet de l’Horeb, Dieu lui-même a changé, Dieu se convertit à l’Horeb (p. 86), comme si le texte biblique n’était pas assez subtil pour déjouer nos propres contradictions humaines et nous conduire à le rencontrer en vérité.

Si l’union des contraires a sa place dans la théologie spirituelle, notamment celle des mystiques − ainsi quitter Dieu pour rejoindre Dieu au-delà de Dieu (p. 80) − lorsque la référence à la doctrine est absente, le langage spirituel perd peu à peu tout contact avec le réel. Ainsi, lorsqu’il est dit de la Résurrection qu’elle est juste une faille. Moins que ça. Une infime échancrure par où peut passer un souffle. Une haleine. Une buée. Une goutte de rosée sur le fil du matin. Un battement d’aile. Même pas d’un ange. D’un papillon (p. 82), on ne voit pas en quoi la foi en cette résurrection-là aurait encore de quoi animer la vie de l’Église, soutenir la fidélité de la charité ou justifier le don de soi des martyrs d’hier et d’aujourd’hui ! Les chrétiens n’ont-ils pas davantage à transmettre qu’une respiration évanescente ?

[1Cf. E. HIRSHAUER, La conversion d’Élie. Être prophète aujourd’hui, 2018 ; recensé dans Vies Consacrées 2019-4, p. 64 (lire la recension en ligne).

Collection Spiritualités

Albin Michel, Paris, septembre 2021

152 pages · 18,00 €

Dimensions : 13 x 19 cm

ISBN : 9782226462329

9782226462329

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