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Quand l’Église détruit

Anne Mardon

Il y avait déjà eu quelques ouvrages retentissants dénonçant les abus en tous genres (1) ; en voici un autre encore, qui vise pour l’essentiel le fondateur des Fraternités monastiques de Jérusalem, dans les débuts de sa fondation ou plutôt dans leur recommencement, du côté des sœurs. La narration, très bien écrite, court sur une quarantaine d’années. Elle a pour prologue (en une vingtaine de pages) la rencontre torride d’une jeune femme malcroyante de vingt ans et d’un jésuite à la fin de la cinquantaine, aventure qui passe par un avortement et s’achève, au bout d’un an, en distance aussi douloureuse que décidée. La seconde partie de l’ouvrage, qui court sur les 35 années après le temps à « Jérusalem », compte une bonne centaine de pages, et rapporte une série vertigineuse de maladies physiques et psychiques, exposées à toutes les médecines possibles, entrecoupées de nombreuses liaisons, toujours avec des « hommes interdits » (mariés par exemple) et toujours traversées par l’assistance bienveillante de paroisses ou de monastères, requise puis repoussée. Au centre donc, le récit des sept ou huit années où l’auteur se trouva sous l’emprise d’un « amour fou pour Saint-Gervais », et dans une grande « proximité charnelle » du père Pierre-Marie Delfieux qui lui proposa-imposa d’abord des vœux privés, puis une cape liturgique, puis l’habit monastique dans les « laures » (= en solitude), et enfin la contraignit à une obéissance qu’elle n’accepta jamais. Il est aussi question d’une sous-alimentation chronique, d’une froidure entretenue, d’un manque d’argent endémique, d’une violence verbale et même physique. Le cardinal Lustiger, qui avait dissout la première communauté des sœurs, aurait été longtemps tenu à l’écart (étonnant !) de l’existence de ces laures et des aléas ici rapportés, où ne manquent, toujours de la part du principal incriminé (mais son entourage non plus n’en sort pas indemne) ni les abus de conscience (obliger à des vœux, interdire de se confesser ailleurs...), ni chakras, ni exorcismes, ni magnétiseuse, ni badinage sexuel, ni, pour finir, le report des affections vers un autre frère, qui finit par aider à un départ dans des formes inusitées. Un récit emphatique, qu’on aimerait voir mis en perspective par d’autres protagonistes. Toujours contés comme de l’extérieur par un témoin qui juge de tout sans jamais être jugé par personne, la saga s’appuie sur des éléments véridiques (le caractère entier du jeune père Delfieux, ses débordements des débuts, ses intuitions successives, son côté intransigeant...), tous bien connus en interne, mais elle trace du fondateur un portrait qui résiste mal au crible plus décisif des dizaines d’années ultérieures de la jeune fondation. De toutes manières, les excès du passé ne disent jamais sans reste le tout d’un institut : ce qui a été donné demeure en qui, de l’intérieur, peut et veut relever l’héritage. Plus de trente ans après les faits, moins de dix ans après la mort du principal incriminé, comment tirer profit de ces désastres (allégués, répétons-le) pour permettre à toutes les parties de poursuivre des processus plus sagement inspirés ?
1. Parmi les plus récents, citons Sophie Ducrey, Étouffée. Récit d’un abus spirituel et sexuel, Paris, Tallandier, 2019 ; Sophie Lebrun, Omerta. La pédophilie dans l’Église de France, Paris, Tallandier 2019.

Paris, L'Harmattan, novembre 2019

266 pages · 22,00 €

Dimensions : 13,5 x 21,5 cm

ISBN : 9782343186504

9782343186504

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