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Pierre Teilhard de Chardin

Biographie

Mercè Prats

« Écrire une biographie est un pari ; écrire la biographie de Teilhard de Chardin l’est d’autant plus. Il a fallu creuser longuement avant de mettre au jour le personnage enfoui sous les strates de commentaires qui se superposent depuis de décennies » (p. 18). L ’A. conclut ainsi le prologue de son ouvrage sur la personnalité de ce religieux scientifique qui continue à fasciner et à intriguer. « Le but de cette biographie était de retrouver la vie de Pierre Teilhard de Chardin avant l’éclosion de tous les ’ismes’ associés à son nom » (p. 254). Docteur en histoire, Mercè Prats est membre associé du CERHIC, à l’Université de Reims Champagne-Ardenne. Elle a publié en 2022 Une parole attendue : la circulation des polycopiés de Teilhard de Chardin (Salvator, 2022). Pianiste, diplômée du Conservatoire supérieur de musique de Barcelone, elle a créé un spectacle qui met en scène des images d’archives de Teilhard de Chardin. D’une plume alerte et claire, sans enjolivures, elle exploite ici avec brio les trois facettes indissociables de l’homme, du jésuite et du scientifique, en réalisant une « biographie dépassionnée » (p. 16). Au cours de sept chapitres, elle organise les événements de la vie de Teilhard de Chardin en montrant la voie d’une réconciliation entre science et foi, malgré les suspicions de son Ordre et des autorités romaines. Elle puise largement dans les archives romaines, ouvertes récemment à la consultation des chercheurs, ainsi que dans le très riche fonds Teilhard de Chardin conservé à l’Université de Georgetown à Washington D. C., sans oublier les archives de la province jésuite française, réunies à Vanves. Mais une de ses sources majeures reste la correspondance personnelle de Teilhard, un formidable épistolier. « ll aime écrire, communiquer, sans s’attacher aux vieux papiers. Il ne conserve pas ses lettres, il n’y a donc que la moitié de la correspondance qui est accessible » (p. 17). Voilà bien une première caractéristique de l’homme qui naît près de Clermont-Ferrand le 1er mai 1881 (l’année même où les lois républicaines instaurent l’enseignement primaire gratuit, laïque et obligatoire), quatrième enfant d’une fratrie de onze, appartenant à une famille noble. Garçon timide et rêveur, il se révèle, dès ses six ans, explorateur désirant « voir ce qu’il y a à l’intérieur des volcans » (p. 22). Sensible à l’histoire naturelle, aux pierres, aux insectes, aux oiseaux, à la faune et à la flore, aux fossiles, il apprend surtout à regarder, observer et contempler. Il construira sa vie comme il construira son œuvre : se mouvant en permanence dans un entre-deux, pétri d’optimisme, de gaieté et d’affabilité, souriant à l’extérieur, mais nerveusement déprimé et anxieux à l’intérieur, voire découragé par moments. Pourtant un aspect de sa personnalité émerge très vite : c’est un jésuite sympathique. Cette sympathie est « un trait qu’il cultivera toute sa vie, c’est son plus grand atout » (p. 38) qui désarmera tous ses adversaires. « Au fil des années, Teilhard demeure celui qu’il a toujours été : sympathiquement entêté » (p. 181).

« Vocation entendue ou vocation suscitée », le jeune Pierre passe du collège jésuite de Mongré au noviciat des Jésuites de la Province de Lyon en 1899. À cause des expulsions, il doit faire sa formation littéraire et philosophique à l’île de Jersey, la plus grande des îles Anglo-Normandes. Le religieux est affecté ensuite au Caire comme professeur de physique. Dans ce cadre exotique, il témoigne de sa foi dans un milieu étranger. C’est en Égypte aussi qu’il découvre pour la première fois le désert qui est pour lui une révélation. On confie très vite à cet élève brillant des articles dans la revue jésuite Études sur la question des miracles de Lourdes. Il n’hésite pas à attirer l’attention sur le « dessous des choses » et sur les « énergies de la terre » (p. 40). Suivent quatre années de théologie à Hastings, dans le sud de l’Angleterre, ainsi que des études de géologie et de paléontologie à la Sorbonne. Pour Teilhard de Chardin, l’Angleterre et la découverte de l’Homme de Piltdown se situent dans la droite ligne de ses expériences à Jersey, en Égypte et sur les collines de Hastings. « Jamais, je crois, la Providence n’aura joué aussi serré dans ma vie », écrit-il en 1912. Il vit la Grande Guerre comme « une retraite de quatre ans et demi avec une réserve de forces fraîches et d’idéal chrétien », ainsi que l’écrit le jésuite brancardier depuis les tranchées à Marguerite Teillard-Chambon (Claude Aragonnès de son nom de plume), sa cousine germaine [1]. Elle sera sa grande confidente, son âme-sœur, qui fera publier après la mort de son cousin Genèse d’une pensée, 1914-1919 (Grasset, Paris 1965), un recueil de lettres de Pierre Teilhard de Chardin qui paraîtra après son propre décès brutal. Pour le jésuite enrôlé, l’écriture devient le moyen de canaliser son énergie débordante et de voir émerger sa pensée profonde. Il jette les prémices de la vision cosmique dans cet univers guerrier où l’homme se sent si petit et impuissant face à la mort qu’il côtoie de près chaque jour. Il qualifiera encore cette période de guerre « d’éclipse de mon goût de vivre » (p. 60) avec l’espérance d’en sortir « plus homme et plus prêtre » (p. 66), missionnaire d’une Église nouvelle. La nostalgie du front, son écrit de guerre de 1917, relate la « déchirure dans la croûte des banalités et des conventions » et parle aussi de cette « lune de miel intellectuelle » (p. 92). En 1918, il rédige L’éternel féminin, qui révèle sa lutte intérieure. Démobilisé le 10 mars 1919, Teilhard de Chardin complète sa formation scientifique à Paris, soutient sa thèse de doctorat avec succès en 1922 et devient professeur de géologie à l’Institut catholique de Paris. Mais le retour à cette vie rangée est rude après ces années de guerre et ses découvertes spirituelles intenses. Déjà ses écrits circulent, sont interprétés de plus en plus librement et inquiètent ses supérieurs. L’aventurier qu’il est s’éveille lors d’une possible participation à une campagne de fouilles en Chine. Entre 1923 et 1929, il accomplit ses premières expéditions scientifiques dans ce vaste Empire du Milieu où il séjournera plus de vingt et un ans, entrecoupés par de brefs retours en France. En 1923, il écrit La messe sur le monde. Le Milieu divin, qu’on date entre 1926 et 1927 prend forme, lui aussi, en Chine. Il observe et explore le monde et les hommes, situé lui-même au cœur des tensions entre la Compagnie de Jésus et le Saint-Office, entre science et foi, entre Orient et Occident. Il traverse la Mongolie durant quatre mois et peine dans les contraintes en laboratoire. Entretemps la Note, reformulation privée sur la doctrine du péché originel qui circule sous le manteau, arrive jusqu’au Supérieur général des Jésuites à Rome. Celui-ci demande à Teilhard d’abandonner son poste parisien pour une nouvelle mission scientifique en Chine. Semblable à la première expédition chinoise du point de vue paléontologique, celle-ci s’avère un ébranlement du point de vue moral pour le jésuite qui découvre de nouvelles « Indes » à évangéliser. Avec sa participation à la Croisière jaune qui traverse la Chine en 1931-1932 et la découverte du Sinanthrope, sa carrière scientifique est au zénith, mais de plus en plus les supérieurs tentent de contrôler de près ce jésuite-paléontologue pour le faire rentrer dans le rang. Le Phénomène humain, ouvrage phare composé autour de 1928 constitue le point culminant de sa carrière religieuse. Sept ans en Chine suivent de 1939 à 1946, en compagnie de Lucile Swan, sculptrice américaine rencontrée à Pékin en 1929. La Seconde Guerre mondiale, il l’observe de loin. « La dernière guerre m’a fait. Puisse celle-ci m’aider à m’accomplir », écrit-il le 17 septembre 1939. Le retour en France en 1946 est difficile. Teilhard est confronté à toutes les interrogations politiques, scientifiques, religieuses. Ses écrits sont pris dans la querelle de la « nouvelle théologie » et certaines de ses interprétations trop libres sur les premiers chapitres de la Genèse sont réprouvées par l’encyclique Humani generis de Pie XII, promulguée le 15 août 1950, concernant des « opinions et erreurs modernes menaçant de miner les fondements de la doctrine catholique ». Il est admis à l’Académie des Sciences à Paris, où tous voudraient l’écouter. Maître à penser pour les uns, il est repoussoir pour les autres. En 1951, il décrit son parcours scientifique comme une série de « chances » : « chance de participer à la découverte de l’Homme de Piltdown (qui, après cinquante ans de soupçons, s’avère comme le plus grand faux de l’histoire des sciences), chance de trouver les premières traces de paléolithique en Chine, chance d’assister à la mise au jour du Sinanthrope » (p. 221). À Rome, la « vague anti-teilhardienne » se renforce et son dossier devient de plus en plus lourd. Les quatre dernières années de sa vie, il réside, exilé, à New York, déjà affaibli dans sa santé après un premier accroc cardiaque. « Il y a peut-être, cette fois-ci encore, quelque chose qui m’attend en avant », écrit-il à Jeanne Mortier, sa secrétaire qu’il établit légataire de son œuvre dans un dernier geste hardi. ll continue néanmoins ses campagnes exploratoires en Afrique du Sud. C’est encore une fois au loin qu’il est informé de l’affaire des prêtres-ouvriers en France, de l’affaire des Dominicains du Saulchoir comme de celle de ses confrères jésuites de Fourvière. En jésuite bien atypique, qui à la fois attire et agace, il reste fidèle à la Compagnie de Jésus et à l’Église.

La mort soudaine et imprévue, à New York, en exil, loin des siens, le 10 avril 1955, dimanche de Pâques, scelle la vie d’un prophète. La vogue du teilhardisme s’ouvre avec un nombre innombrable de biographies mentionnées largement dans le prologue. La seule année 1985 voit la publication de deux cents nouvelles biographies par cinquante maisons d’édition. Force est de constater que « les problématiques auxquelles Teilhard s’était confronté lui-même reviennent au XXIe siècle avec une force renouvelée » (p. 16).

[1L’A. a collaboré à un ouvrage composé en quatuor de voix de femmes qui chantent ces « deux vies en conversation » : Marguerite Teillard-Chambon et son cousin Pierre Teilhard de Chardin, recensé sur le site de Vies Consacrées

Mots-clés Jésuites Asie

Salvator, Paris, septembre 2023

302 pages · 21,00 EUR

Dimensions : 14,5 x 23 cm

ISBN : 9782706724947

9782706724947

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