Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La trahison des pères

Emprise et abus des fondateurs de communautés nouvelles

Céline Hoyeau

« Que s’est-il donc passé dans l’histoire de l’Église pour que ceux qui ont inspiré et renouvelé des générations de chrétiens soient aussi les mêmes à avoir commis des abus ? » (p. 15). Voilà le point de départ de l’ouvrage de Céline Hoyeau, journaliste du service Religion de La Croix, qui a longuement enquêté sur les communautés nouvelles et leurs fondateurs : un paradoxe. Ce sont « les mêmes » : « les mêmes » qui ont enthousiasmé, entraîné, souvent éclairé et aidé tant de croyants à une époque où le vieil arbre du catholicisme semblait soudain porter des pousses toutes neuves et, déjà, de nombreux fruits ; « les mêmes » qui, d’une manière ou d’une autre, par oubli ou par mépris, se sont éloignés de la tradition de liberté, de chasteté et d’intelligence qui est la sève véritable de la vie religieuse, et en ont éloigné d’autres avec eux à travers les abus de divers genres que l’actualité n’en finit pas de révéler. Comment ne pas se demander pourquoi ? Comment ne pas interroger ce phénomène qui ne peut raisonnablement être imputé ni au hasard ni au complot ?

Comment et pourquoi les étoiles tombent

C’est précisément le mérite de l’ouvrage de C. Hoyeau : chercher les fils rouges, comprendre ce qui relie ces expériences si prometteuses, si brillantes et dont les fruits se sont avérés mitigés, amers, voire carrément pourris. La communauté Saint-Jean, les Foyers de Charité, la Famille monastique de Bethléem, les Béatitudes, les Fraternités Monastiques de Jérusalem, l’Office Culturel de Cluny, l’Arche, Fondacio, le Pain de Vie, le Verbe de Vie, Points Cœur... des œuvres aux « fondations fragiles, empoisonnées » (p. 13) ? Les 350 pages du livre ne sont pas de trop pour apporter des éléments d’analyse et de réflexion ; à chacun de répondre ensuite à la question...

Il faut commencer par raconter, non pour remuer encore une fois le couteau dans la plaie – le livre n’est ni agressif ni polémique – mais plutôt pour mettre à plat les pièces de ce qui se présente, pour une part au moins, comme un dossier commun (chap. 1 : La chute des étoiles) : des communautés nées dans la France de l’après concile Vatican II, dans un « contexte de crise très profonde » (p. 53), et apparaissant comme la réponse providentielle de l’Esprit Saint aux appels de l’Église (chap. 2) ; des figures charismatiques capables d’entraîner, d’attirer, de dynamiser, de susciter des vocations (chap. 3) ; des disciples convaincus et fervents qui offrent pérennité et visibilité à la pensée et à l’œuvre du fondateur (chap. 4) ; des soutiens ecclésiaux, souvent épiscopaux (chap. 5) ; tels sont les quatre aspects du phénomène que décrit C. Hoyeau. Jusqu’ici rien qui ne soit assez bien connu. Mais avait-on déjà pris conscience de cette commune architecture ? Ce n’est pas certain.

L’envers de l’endroit

Cependant, il y a plus. Car l’endroit du phénomène cache un envers, qu’il est nécessaire de regarder aussi. Quand les fondateurs providentiels sont regardés comme « les sauveurs d’une Église en crise » (p. 67) et finissent par s’en persuader eux-mêmes (chap. 2 : Sauver l’Église) ; quand ils deviennent des sortes de « stars » – des étoiles, donc – dont « la lumière peut éclairer, mais [...] aussi aveugler, sidérer, comme le lapin pris dans les phares d’une voiture » (p. 115) et que le chemin proposé n’est plus celui d’une authentique liberté (chap. 3 : Les maîtres de l’emprise) ; quand les « disciples admiratifs » (p. 163) se transforment en « miroirs complices » (Y. Vagneux, p. 172) et que l’admiration se pervertit en sujétion (chap. 4 : Des « miroirs complices ») ; quand les évêques se font un peu trop facilement « bourrer le mou » (Mgr Defois, p. 218) et ferment les yeux sans chercher plus loin (chap. 5 : Les défaillances de la hiérarchie)...

Ceci est arrivé partout. De manières différentes, avec des conséquences plus ou moins graves, certes, mais c’est arrivé. Il faut le voir si on veut continuer d’avancer. Des personnes ont été abimées, blessées, agressées, abusées : on doit avoir le courage de lire les récits, d’en parler dans les communautés, de comprendre les histoires, d’entrer en empathie, de quitter les armures défensives pour revêtir le rude manteau de l’humilité et de la compassion. On dira peut-être que c’est là céder à la pression des médias, que les témoignages ne sont pas tous authentifiés, qu’il faut se défendre quand on est attaqué... Mais non. On ne risque pas de se tromper quand on s’humilie, parce qu’alors on rejoint Celui qui s’est laissé volontairement, librement, et jusqu’au bout, humilier. Où rencontrer le Ressuscité sinon en se rendant, de nuit, au tombeau de nos histoires blessées ? Il y va, comme le dit très bien l’A., de notre capacité à « affronter, debout, la complexité de ce monde et [à] être un témoin crédible de l’Évangile » (p. 19).

Bref, tout cela pour dire que ce livre est utile, éclairant, sans doute nécessaire et certainement intelligent. Mais de là à dire qu’il est « salvateur », comme le vante la quatrième de couverture, il y a un pas que je ne franchirai pas. Voici pourquoi.

Une constellation n’est pas l’univers

D’abord, pour une raison qui regarde l’excellent chapitre 7 de l’ouvrage : « Généalogie d’un abus ». L’auteur l’introduit par ces mots : « Les explications historiques, psychologiques ou spirituelles évoquées dans les chapitres précédents suffisent-elles à rendre compte de ces abus et de ces mécanismes d’emprise ? N’y aurait-il pas aussi, à la racine, des constructions, ou plutôt des distorsions, théologiques ? Sans aucune mauvaise conscience, plusieurs de ces fondateurs parlent de grâce là où il s’agit de péché. Ils ont établi leur emprise et justifié leurs pratiques abusives par un discours théologique ou spirituel dévoyé, ils ont bien souvent manipulé l’autorité de l’Écriture ou des composantes de la tradition mystique pour renforcer leur propre autorité sur leurs victimes. Ces justifications spirituelles seraient-elles communes et indiqueraient-elles un lien particulier entre ces fondateurs » (p. 281-282) ?

De fait, la « constellation » que ce chapitre déploie sous les yeux du lecteur est plus qu’impressionnante : la séduction des uns s’est nourrie de la science des autres et les ascendants familiaux ont affermi les jointures d’un système devenu, avec le temps, de plus en plus terriblement cohérent. Il n’est pas hors de propos de parler ici de « gnose » (p. 327s), tant la doctrine – car il y a bien une doctrine –, réservée au petit nombre de ceux qui peuvent la comprendre et y conformer leur comportement, est partagée et transmise comme un précieux héritage, d’oncle à neveu, de directeur à dirigé, de maître à disciple, et même entre frères, entre sœurs.

Le dossier est très bien instruit mais, sans qu’on s’en rende bien compte, on a doucement glissé d’une méthode à une autre : autant les chapitres 2 à 5 s’efforçaient – non sans succès, à mon avis – de repérer les fils rouges, en se donnant pour tâche de penser les situations par comparaisons ou rapprochements (beaucoup moins par distinctions) ; autant le chapitre 7, pourtant le plus précis, procède exclusivement par focalisation : une seule situation – étendue, il est vrai – suffisant à expliquer le tout. Pourtant la constellation « Philippe », à laquelle on peut effectivement et concrètement relier un certain nombre d’œuvres et de fondateurs de communautés, suffit-elle à rendre compte de l’ensemble de la situation dans les années 90 ou 2000 ? Pris par le récit très bien documenté qui s’offre dans ces pages, le lecteur ne se rend pas nécessairement compte que le champ des recherches s’est considérablement rétréci. Que penser de ces fondateurs dont l’histoire n’est peut-être pas si lisse que cela mais qui n’ont manifestement pas de lien avec la nébuleuse dont on vient de parler ? Tout abus est-il toujours soutenu par une pensée capable de le justifier ? En va-t-il de l’abus spirituel comme de l’abus sexuel ? L’enquête de C. Hoyeau ne va pas jusque-là. Or il semble nécessaire, en ce domaine, d’éviter absolument les pièges de la généralisation : en effet, de la manière dont on relit l’histoire dépendent les moyens qu’on se donne d’envisager l’avenir. Or c’est bien de cela qu’il s’agit aussi : de l’avenir. Car il y a les fondateurs, mais il y a aussi tous les autres.

Les fondateurs et les autres

Dans le livre de C. Hoyeau, il est surtout question des fondateurs. Un choix dont l’A. assume d’avance la possible contestation – « Le choix de pointer les fondateurs et non, dans leur ensemble, les communautés qu’ils ont fondées, peut paraître injuste, car une dérive sectaire n’existe pas sans un écosystème qui l’a portée » (p. 17) –, mais qui, au fond, s’avère prudent. Il est beaucoup plus difficile et délicat de parler de ces « centaines de religieux » qui se trouvent aujourd’hui confrontés à une histoire blessée, la plupart du temps sans y être préparés, et réagissent comme ils peuvent dans une situation qui les rencontre avec autant de douceur qu’un cataclysme ou qu’un incendie de forêt...

Le chapitre 6 – « L’arbre et les fruits » – pose la nécessaire question des traces laissées par les dérives de toutes sortes dans la vie, les mœurs, la culture, la pensée des membres des communautés. Sur ce sujet, la posture du journaliste – je parle en général – est, à mon avis, insuffisante et potentiellement trompeuse. Il est question de « charisme » (p. 263), des structures (p. 268) et même des « flux inconscients » (p. 271) qui continuent d’influer la pensée et les comportements des membres des communautés, toutes choses importantes à propos desquelles nombre de réflexions utiles sont apportées, mais il n’est guère question de personnes.

Or, ceux et celles qui répondront (ou pas) aux bonnes questions rassemblées par l’auteur – celles d’une psychiatre (p. 274), ou celles de la conclusion du livre : comment l’histoire est-elle effectivement relue ? Y a-t-il aujourd’hui une vraie liberté dans le discernement ? Quid de l’accompagnement et de la formation ? Comment les victimes sont-elles accompagnées ? – sont loin de pouvoir être rangés dans les seules catégories des complices ou des victimes, comme la fin de l’ouvrage semble y aboutir (p. 344-345). La mise en « système », si elle est utile et éclairante – et, encore une fois, le livre de C. Hoyeau présente certainement ces deux avantages –, n’est pas salvatrice précisément parce qu’elle gomme l’irréductible singularité des personnes et leur liberté.

Il faut un regard croyant – qui n’est pas demandé au journaliste – pour accueillir une autre lumière, potentiellement porteuse de salut. Là se posent d’autres questions, complémentaires et nécessaires : comment le Seigneur parle-t-il aujourd’hui à ces hommes et ces femmes, pris dans la mémoire devenue douloureuse d’une histoire qui ne peut plus rester enfermée dans le passé ? Comment chacun d’eux se laisse-t-il inviter à contempler le reflet de cette histoire en son propre cœur ? à en affronter les ombres ? à en chérir les lumières ? Comment le chemin qu’ils choisiront d’emprunter pourra-t-il devenir de plus en plus celui de l’humble empathie, cet autre nom de la charité, qui, seule, ouvrira l’avenir ?

Le livre de C. Hoyeau nous laisse devant ces questions. Il n’y a aucune raison de lui en tenir rigueur, mais il incombe au lecteur de continuer le chemin et d’écouter, jusqu’au bout, Celui à qui l’avenir appartient.

Bayard Éditions, Paris, mars 2021

280 pages · 19,90 €

Dimensions : 14,5 x 19 cm

ISBN : 9782227498709

9782227498709

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