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La fin de l’antijudaïsme chrétien

L’Eglise catholique et les Juifs de la fin de la Révolution française au Concile Vatican II

Philippe Chenaux

C’est de façon magistrale et inédite que l’A. retrace le parcours des relations entre l’Église catholique et les Juifs. Historien et biographe suisse, actuellement professeur d’histoire de l’Église moderne et contemporaine à l’Université du Latran à Rome, il a enseigné aux Universités de Genève, Fribourg, Paris-Sorbonne et d’Artois. Parmi ses multiples publications historiques, citons ses biographies sur le cardinal Baudrillart, le cardinal Charles Journet, Stanislas Fumet, Emmanuel Mounier, ainsi que sur Pie XII, Diplomate et pasteur (Cerf, 2003), et Paul VI, le souverain éclairé (Cerf, 2015). Il réalise ici une synthèse claire, objective autant qu’accessible, fruit de nombreuses années de recherche basée sur des sources inédites. Comment l’Église a-t-elle progressivement tourné la page d’un antijudaïsme pluriséculaire et d’une discrimination rigoureuse qui frappait les Juifs depuis le Moyen Âge ?

Le Prologue retrace l’origine de cette vision négative sur le peuple juif qui remonte à l’Écriture et à certains Pères de l’Église (Origène, Tertullien, Chrysostome). La législation antijuive est contemporaine de l’élévation du christianisme au rang de religion d’État, sous le règne de l’empereur Théodose (380). Le pape Grégoire le Grand (598), pour mettre un terme au fanatisme antijuif s’exprimant par la destruction des synagogues et aux restrictions du culte hébraïque propose « la soumission en échange de la protection » (p. 15). Le peuple juif devient alors le « peuple-témoin » de la Révélation, ayant porté le Christ (pour Jérôme et Augustin). L’équilibre entre l’Église et la Synagogue redevient périlleux avec l’Inquisition aux XIIe et XIIIe siècle et les nouveaux Ordres mendiants (notamment les dominicains qui apportent une « nouvelle offensive idéologique » à la suite de saint Thomas d’Aquin qui, dans ses écrits, exclut toute intégration des Juifs dans la société chrétienne). Au XVe siècle, les Juifs deviennent de plus en plus « bouc émissaire », chargés des maux sociaux (famine des années 1315-1317, peste noire des années 1347-1348). Pour leur permettre de vivre paisiblement dans la société chrétienne, le Concile de Bâle (1431-1437) élabore un « code de bonne conduite ». Ce qui n’empêche pas l’installation d’un premier « ghetto » juif à Venise en 1516, puis à Rome, ensuite leur expulsion de presque tous les États d’Europe occidentale, ces deux solutions de l’Église de la Contre-Réforme étant prises pour protéger les chrétiens. « Les Lumières, basées sur le principe d’égalité, en proposèrent une troisième que la Révolution française se chargea de mettre en œuvre : l’émancipation » (p. 18).

L’A. retrace dans le chapitre I cette émancipation et la restauration du peuple juif dans les États d’Europe grâce aux transformations sociétales du XIIIe siècle. C’est d’Allemagne que vient ce mouvement, s’étendant ensuite à l’Italie et à la France où l’abbé Henri Grégoire (1750-1831) fait date avec la publication de son manifeste de l’émancipation des Juifs de France, plaidant pour leur citoyenneté sans restriction et sans conversion à la religion majoritaire au sein de l’Assemblée nationale en 1789 pour leur garantir un « espace public ». Cette époque va de pair avec la reprise de leur condition d’exclus provenant des milieux catholiques et de la politique de répression papale par Léon XII (1823-1829) et par Grégoire XVI (1831-1846). S’ensuit le retour des Juifs en ghetto ainsi qu’une littérature antijuive très polémique.

Le XIXe siècle connaît des conversions étonnantes. Citons simplement les frères Théodore (1802-1884) et Alphonse (1814-1884) Ratisbonne, issus d’une famille juive assimilée de Strasbourg, convertis au catholicisme et devenus fondateurs de la Congrégation Notre-Dame de Sion, dédiée à Marie « fille d’Israël », congrégation qui se caractérise par la conscience de l’enracinement de la foi chrétienne dans le peuple juif. Un autre couple de frères d’origine juive, Joseph et Augustin Lemann (nés tous deux le 18 février 1836 à Dijon) publient un opuscule à la veille du Concile Vatican II, dont le but est la conversion des Juifs au christianisme, mais dans un état d’esprit nouveau.

Le glissement de l’antijudaïsme religieux chrétien vers l’antisémitisme racial et politique d’ampleur européenne s’opère à la fin du XIXe siècle par le mouvement catholique social (chapitre II). Après 1870, le juif « moderne » et laïc paraît encore plus dangereux que le juif « pieux » (talmudique), parce qu’assimilé, sécularisé et laïcisé (p. 57). Les discours publics du pape Pie IX (1848-1878) mettent en parallèle l’Église persécutée des premiers siècles « par les gentils, les gnostiques et les juifs » avec la situation de l’Église des années 1870 en Italie et en Allemagne surtout, une position propagée par La Civiltà Cattolica – fondée en 1850 par des jésuites romains –, sans pour autant confondre la détestation d’une religion avec la haine d’une race. En France, l’affaire Dreyfus (1894-1899) révèle un antisémitisme antérieur. Le journal catholique La Croix, fondé par les assomptionnistes en 1883, se proclame « le journal le plus antijuif de France ». Tandis que les Juifs envahissent les secteurs importants de la société (administration, presse, banques), le pape Léon XIII cherche à « réconcilier l’Église et le peuple » (p. 66) sans pouvoir empêcher un anticléricalisme d’État virulent au début du XXe siècle avec l’expulsion des congrégations religieuses (1902), la rupture des relations diplomatiques avec le Saint-Siège (1904) et la loi de séparation entre l’Église et l’État (1905).

À Vienne (Autriche), la communauté juive s’agrandit rapidement, suite aux courants migratoires des confins orientaux de l’Empire. La place prédominante de familles juives dans la société (comme les Rothschild) sont à l’origine d’un sentiment judéophobe, grâce à l’appui du fondateur du Parti chrétien-social, Karl Lueger (1844-1910). Ce combat contre toute domination juive, un autre Autrichien de naissance ne tardera pas à le reprendre dans son livre Mein Kampf (1925-1926). Adolf Hitler s’inspire des méthodes de Lueger pour mobiliser les masses contre les Juifs.

Le chapitre III montre qu’à côté de cette crainte d’une domination mondiale du judaïsme des années 20, naît un courant « philosémite ». Citons à cet égard Stanislas Fumet (1896-1978) et sa femme Aniouta, juive elle-même ; Francisca van Leer (1892-1953), née dans une famille juive d’Amsterdam qui s’installe en Palestine pour convertir les juifs sionistes ; Don Edouard Neut (1890-1975) qui fonde le Bulletin des missions de l’abbaye bénédictine de Saint André-lez-Bruges en 1922, condamnant toute méthode de colonialisme et faisant campagne pro-sioniste, rêvant d’une « Église catholique juive de Palestine » ; enfin le philosophe français Jacques Maritain (1882-1973) et sa femme Raïssa (1883-1960), d’origine juive russe, impressionnés par les conversions de Juifs au catholicisme, ainsi que leur ami islamologue Louis Massignon (1883-1962) qui souligneront l’importance du sionisme du point de vue chrétien. Dans ce contexte naît le 24 février 1926, l’œuvre sacerdotale des « Amis d’Israël » par le Père Anton Van Asseldonk (1892-1973), religieux belge, procureur de l’Ordre des Croisiers, dont l’objectif est de faciliter « le retour plus rapide » d’Israël à l’Église du Christ, mais l’œuvre est supprimée dès mars 1928 par la Congrégation pour la doctrine de la foi.
Des exégètes redécouvrent les racines juives du christianisme et en paient souvent un lourd prix. Citons les plus connus : le Père Marie-Joseph Lagrange (1855-1938), dominicain et fondateur de l’École biblique de Jérusalem en 1890, Joseph Bonsirven (1880-1958), jésuite et spécialiste du milieu intellectuel du temps de Jésus, et surtout une autre figure jésuite, Augustin Bea (1881-1968), le futur « cardinal de l’unité » et le père de la déclaration Nostra Aetate de 1965 sur les religions non chrétiennes.

Face à la montée d’un antisémitisme de l’État (chapitre IV) et l’arrivée de Hitler au pouvoir, une époque tragique s’annonce pour les Juifs d’Europe qui va transformer les relations entre l’Église et la Synagogue. Dès 1933, la philosophe catholique d’origine juive, Edith Stein (1891-1942) s’insurge dans sa lettre transmise au pape Pie XI par l’abbé Raphaël Walzer (1888-1966), son conseiller spirituel de l’abbaye bénédictine de Beuron, l’un des principaux centres du mouvement liturgique en Allemagne. Elle met en garde contre les « agissements criminels » des nazis contre ses frères de sang et demande une « condamnation doctrinale du nazisme comme racisme, totalitarisme et antisémitisme » (p. 113). La « voix prophétique » de la future carmélite ne reste pas isolée. Un violent antisémitisme d’État surgit en Allemagne avec les lois de Nuremberg (15 septembre 1935) contre lesquelles se dresse avec force l’archevêque de Munich, Michael von Faulhaber (1869-1952), taxé de « cardinal des juifs » dans la presse. Ancien élève d’Edmond Husserl à Göttingen et ami d’Edith Stein, Dietrich von Hildebrand (1889-1977), converti en 1914 sous l’influence de Max Scheler (1874-1928), autre maître de l’école phénoménologique, incarne lui aussi l’esprit de résistance face au nazisme, ainsi que Johannes Österreicher (1904-1993), prêtre converti d’origine juive.

Dans l’Italie fasciste, la réaction antisémite de l’épiscopat catholique se fait seulement à partir de l’adoption de la législation antisémite. Pie XI publie en 1937, presque simultanément deux encycliques, l’une contre le nazisme (Mit brennender Sorge, 14 mars 1937) et l’autre contre le communisme (Divini Redemptoris, 19 mars 1937).

Dans la France du gouvernement de Vichy, qui promulgue dès 1940 le premier statut des Juifs (interdisant un certain nombre de professions suivis de mesures d’exclusion), des exégètes religieux (déjà cités) avaient préalablement condamné l’antisémitisme, mais les principaux avocats des Juifs des années 30 sont des laïcs : François Mauriac, Paul Claudel, Emmanuel Mounier, Maurice Vaussard, ainsi que le journaliste alsacien Oscar de Férenzy (1869-1942). Et bien sûr la principale personnalité de Jacques Maritain déjà citée. Rares sont les évêques en France (cinq au total de la zone libre) qui s’opposent publiquement à la rafle du Vélodrome d’hiver de juillet 1942.

Pie XII (1876-1958) fait confiance aux épiscopats locaux et met d’abord l’accent sur l’aide concrète à l’émigration et aux victimes plutôt que sur des condamnations doctrinales. Mais pouvait-il garder le silence face à la « solution finale de la question juive » décidée lors de la conférence de Wannsee près de Berlin en janvier 1942 ? (chapitre V).

Au lendemain de la tragédie de la Shoah une révision en profondeur de la position de l’Église à l’égard des juifs se produit (chapitre VI). À partir de 1948 naissent des groupes d’amitié et de dialogue établissant des relations nouvelles avec les Juifs. Jules Isaac (1877-1963), grand historien, plaide pour corriger cet « enseignement du mépris », conviction qui fait la base de la déclaration de la conférence internationale de chrétiens et juifs qui se réunit à Seelisberg (près de Fribourg en Suisse) en 1947. Charles Journet (1891-1975), abbé suisse devenu évêque et cardinal, est le premier à repenser d’un point de vue théologique les relations entre le peuple de l’Ancien et du Nouveau Testament.

Le chapitre VII décrit le tournant décisif dans les relations de l’Église catholique avec les Juifs. La déclaration Nostra aetate sur les religions non-chrétiennes promulgué le 28 octobre 1965 permet d’écrire « une page nouvelle dans le livre des relations mutuelles entre l’Église et Israël » comme le note Joseph Ratzinger lors du Concile (p. 255). La nouveauté de ce document réside surtout dans la reconnaissance des racines juives dans la foi chrétienne.

Un ouvrage éclairant, passionnant et très instructif sur tant de pionniers, convertis, exégètes et laïcs qui ont œuvré à ce dialogue avec des « frères aînés » si longuement méprisés.

Mots-clés Judaïsme Église

Éditions du Cerf, Paris, mars 2023

312 pages · 24,00 EUR

Dimensions : 15 x 24 cm

ISBN : 9782204135313

9782204135313

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