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L’ordre de Prémontré

Neuf cents ans d’histoire

Dominique-Marie Dauzet

Né en 1961, Dominique-Marie Dauzet est chanoine régulier prémontré de l’abbaye de Mondaye (Normandie) depuis 1985. Maître en théologie de l’Institut catholique de Paris et docteur en histoire de l’École Pratique des Hautes Études, il est spécialisé dans l’histoire religieuse et auteur de nombreux ouvrages, en particulier sur l’histoire de son Ordre. Il est aussi l’auteur d’un Dictionnaire des évêques de France au XXe siècle. Il joint à sa vocation religieuse et à sa carrière académique, une mission d’aumônier pénitentiaire.

C’est pour les jeunes norbertins mais aussi pour un large public qu’il entreprend ce récit de 900 ans d’histoire de l’Ordre de Prémontré, généralement peu connue, dit-il. Il privilégie le récit chronologique et s’adresse principalement au lecteur français, hexagonal, dit-il même. Il franchit pourtant largement les frontières. Comme tous les historiens des ordres anciens, il peut s’appuyer sur une large historiographie des XVIIe et XVIIIe siècle mais aussi sur l’œuvre du prémontré bavarois N.W. Backmund qui, formé aux méthodes historiques, publia entre 1949 et 1951 le Monasticon Praemontstratense, impressionnant dictionnaire de l’Ordre encore rédigé en latin, seul moyen de le rendre, à l’époque, accessible à tous les chercheurs de l’Est et de l’Ouest. La moisson scientifique actuelle est abondante et de qualité ; les archives sont innombrables et pourtant lacunaires, surtout pour les sœurs de l’Ordre dont la vie est restée particulièrement discrète ; le patrimoine architectural est magnifique. La synthèse est d’ailleurs devenue difficile tant le sujet est vaste. Il s’agit donc ici seulement, précise modestement l’A., d’une esquisse, de plus de 500 pages quand même, à laquelle s’ajoutent quelques annexes (listes des abbés généraux et des abbayes, nombre de religieux) et une orientation bibliographique.
La vie de Norbert de Xanten, fondateur de l’Ordre de Prémontré, est bien documentée mais curieusement on ne possède plus rien de ses écrits ni de son discours que saint Bernard, son contemporain et ami, trouvait pourtant si éloquent.

Cadet d’une famille de la haute aristocratie, né vers 1080, à Xanten, en Rhénanie septentrionale, il est destiné dès la naissance à l’état clérical. Chanoine prébendé, il entame une rapide carrière diplomatique et ecclésiastique à la cour impériale, au temps de la Querelle des Investitures. Mais l’extrême fourberie de son souverain et un orage au cours duquel il manque de très peu d’être foudroyé, lui font changer de vie. Il réclame l’ordination sacerdotale et, ordinand, se présente en tenue de pauvre, vêtu d’une peau d’agneau. Le message est clair, nous dit son biographe : le sacerdoce n’est pas un privilège ou un rang supérieur, il est un service, à l’imitation du Christ.

Reprenons le récit de sa vie. Il se met à prêcher à la collégiale de Xanten, sans succès, au point qu’on lui fait cracher au visage. Il se retire sur sa terre. Il fréquente une communauté bénédictine, une autre très austère de chanoines, et visite très souvent un ermite dont la réputation de sainteté est grande. L’idéal ascétique parcourt l’Église de ce temps. C’est l’époque où naissent la Chartreuse (1090), Cîteaux (1098), Savigny (1105) et diverses congrégations canoniales comme Arrouaise. Cela dérange. Norbert entame une vie de prédicateur. Ses confrères et des autorités ecclésiastiques lui contestent ce droit. Il se défait alors de tous ses biens qui étaient grands, se mue en pèlerin, se met en route vers Saint-Gilles-du-Gard où le pape, après avoir tenté de le retenir à la cour pontificale, lui permet de prêcher partout sur la terre. Exténués par des privations un peu insensées, ses trois compagnons s’endorment dans le repos éternel. Norbert reste seul. Barthélemy de Joux, évêque de Laon, homme pieux, intelligent et généreux, va l’empêcher d’achever de se consumer en austérité comme ses trois disciples. Il veut le fixer quelque part. Presque inlassablement, il lui fait chevaucher la vaste forêt de Thiérache (Aisne) pour lui faire choisir une terre à son goût. Un soir, ils s’arrêtent sur la terre de Prémontré, un lieu isolé, sauvage, tout juste bon pour les loups et les sangliers. La nuit, Norbert y reçoit la vision d’hommes en blanc qui y processionnent en chantant. Il décide – nous sommes en 1120 – d’y implanter sa première communauté. Pourtant, il repart. Il veut recruter des disciples et trouver des reliques pour son église. En cours de route, il reçoit la terre de Floreffe avec des églises que les chanoines prémontrés vont bientôt se mettre à desservir. Les vocations affluent. Mais il faut une règle. Ce sera non la règle monastique de saint Benoît, mais celle, canoniale, de saint Augustin, sous une forme très austère. Elle enseigne la charité, le travail, le jeûne, le silence, l’obéissance au supérieur, et surtout, point capital, l’intérêt commun préféré à l’intérêt particulier. Le jour de Noël 1121, les nouveaux frères font tous profession. Cette date marque le début de l’Ordre prémontré. Norbert multiplie les fondations, accepte, pour le salut des âmes, les implantations urbaines mais, appelé à l’épiscopat de Magdebourg, il quitte l’ordre en 1126. Il s’efface. L’Ordre se construira désormais sans lui, sur l’absence d’un fondateur charismatique plutôt que sur sa présence.

Hugues de Fosse lui succède et va gouverner l’Ordre pendant trente ans. Il emprunte, tout en les adaptant à la vie canoniale, les structures et les coutumes de Cîteaux : autonomie relative des maisons assez différentes et éloignées les unes des autres, austérité, silence, pauvreté et travail manuel dans la vie commune. L’Ordre de Prémontré connaît une expansion extraordinaire au XIIe siècle. Il compte vers 1250 environ 600 maisons qui apparaissent à la suite de donations seigneuriales ou par agrégation de communautés existantes qui entrent avec armes et bagages dans l’Ordre.

Plutôt qu’à une structure vue comme une machine, l’A. donne priorité aux hommes et aux femmes en vrai, de chair et d’esprit, qui ont des sentiments, des enthousiasmes, des idéaux et des défauts. Son récit ne manque pas de pittoresque. Il fait découvrir au lecteur les trois modes d’élection de l’abbé ou prévôt : scrutin, compromis ou inspiration divine. La troisième procédure, sans doute assez rare, nécessite, dit-il, une belle entente de la communauté. Les situations cocasses, les traditions anciennes empruntées au monde féodal ou les erreurs de casting ne sont pas éludées. On y découvre aussi le soin apporté à la liturgie chorale, la beauté des rites communautaires, l’esprit fraternel, l’atmosphère paisible qui règne dans les monastères. Tout cela est conté avec bonhommie.

L’A. ne voile pas cependant que les convertis charismatiques du début de l’histoire de Prémontré se sont mués, en vingt ans, en responsables d’une organisation sérieuse, soucieuse d’éviter certains problèmes récurrents. La ferveur extraordinaire du temps des premières fondations avait permis la fondation de monastères doubles où hommes et femmes vivaient conjointement dans des bâtiments séparés, se rendant mutuellement des services matériels ou spirituels. Au tout début, les sœurs se livraient à des tâches apostoliques. Mais bientôt, la vie contemplative leur est réservée. Une clôture extrêmement stricte leur est imposée, ce qui n’est pas le cas pour les chanoines. Elles ne prennent pas part au chant choral, peuvent avoir un psautier mais guère d’autres livres et sont cantonnées à des tâches serviles, utiles aux chanoines. L’Ordre décidera vers 1140 d’éloigner les monastères féminins des maisons masculines et interdira même vers 1170 d’accepter de nouvelles sœurs. De nombreux convers efficaces assument désormais les mêmes tâches et plusieurs abbés semblent carrément abandonner les communautés féminines, sans aucun soutien. Ils sont rappelés à l’ordre par le pape. Néanmoins, les maisons féminines s’éteignent en France au XVe siècle mais non ailleurs, en Allemagne principalement. Certaines font l’admiration par la régularité de leur vie conventuelle et deviennent florissantes. Certaines moniales ont un très haut niveau culturel. D’autres tiennent des ouvroirs merveilleux. Sauf l’une ou l’autre terrible exception, l’interaction entre monastères féminins et masculins est bonne.

Au XVIIIe siècle, époque où l’opinion ne croit plus à l’utilité de la prière et de la vie consacrée et où, au surplus, l’Ordre est devenu très modeste en taille, une véritable distorsion existe entre le vœu de pauvreté et la magnificence de constructions baroques et un art de vivre poussé à l’extrême. Les prémontrés eux-mêmes s’en rendent compte sans pourtant être conscients qu’ils se trouvent sur la roche tarpéienne.

Impossible de décrire ici avec autant de précision la suite du contenu de cet ouvrage volumineux. C’est toute l’histoire de l’Église et celle de l’Europe que l’auteur a parcourue pour mettre à portée cette histoire de Prémontré. Il fait une place spéciale à la vie quotidienne, à l’économie, celles des courts (l’équivalent des granges chez les cisterciens), aux convers, aux bouleversements de la Réforme qui font perdre à l’Ordre beaucoup plus que la moitié de ses maisons, au drame de la commende, au renouveau de l’âge classique (que l’on observe partout dans l’Église), aux querelles intestines entre Commune Observance et Antique Rigueur, à l’engagement pastoral des prémontrés dans les paroisses, à la vie de château des abbés prémontrés et à celle, jugée inutile, des religieux du XVIIIe siècle, à la traversée de la tourmente révolutionnaire, à la restauration partielle de l’Ordre au XIXe siècle, à son expansion tardive au-delà des mers et des océans. Autant de chapitres qui continueront d’aiguiser l’intérêt du lecteur mais pas tant, sans doute, que ceux du début du livre.

Enfin, l’A. évoque très brièvement quelques dangers auxquels Prémontré est exposé. Il souligne en revanche longuement deux avantages de l’institution canoniale : sa souplesse et son expérience séculaire. Ces chanoines, dotés d’une double identité, à la fois active et contemplative, allient la vie communautaire, la liturgie chorale et l’apostolat. Ils se déploient dans les paroisses, écoles, universités et hôpitaux, sans spécialisation. Ils s’adaptent à tous les terrains. La devise de l’Ordre est : Parati ad omne opus bonum (prêts à toute œuvre de bien). Par ailleurs, ils ont acquis, au cours des siècles, une expérience qui leur sert aujourd’hui de garde-fous et que n’ont pas nombre de communautés nouvelles : ils savent ce qu’ils veulent et comment le vivre, ce qui fonctionne bien et ce qui ne fonctionne pas.

L’A. clôt son récit par un épilogue où il décrit successivement l’exil dont les ordres religieux sont victimes dans la France anticléricale au tournant du XIXe et du XXe siècle, puis les persécutions, autrement terribles, des régimes nazi et communiste. Il souligne que l’histoire de Prémontré n’est pas terminée et évoque le miracle californien : sept jeunes religieux fuient en 1950 la Hongrie communiste et finissent pas former une nouvelle communauté de chanoines, aux États-Unis, actuellement en pleine expansion. Encore un nouveau départ dans l’ordre de Prémontré ?, se demande-t-il.

L’ouvrage comporte un index des établissements prémontrés, une orientation bibliographique et quelques annexes. Si le lecteur fait la somme des membres des canonies de l’Ordre dont il est fait mention dans l’une de celles-ci, il dénombrera, pour 2021, 1358 religieux et 181 sœurs. Ces chiffres permettent donne une notion chiffrée de ce qu’est l’ordre prémontré aujourd’hui. Il est au moins aussi important de souligner que les prémontrés sont répartis sur les cinq continents.

Mots-clés Vie canoniale

Salvator, Paris, février 2021

578 pages · 29,00 €

Dimensions : 15 x 22 cm

ISBN : 9782706720505

9782706720505

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