S’il est une des filles Martin dont la destinée postérieure à la mort de sa plus jeune sœur, Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte Face, reste largement inconnue, c’est bien Pauline, Mère Agnès de Jésus. Cet ouvrage passionnant tant par la narration que par la documentation, vient combler cette lacune. Docteur en Histoire, diplômé de l’Université de Brest et archiviste pour la branche féminine du Carmel de France, au service des trois fédérations, l’A. a pour mission d’assurer la préservation de la mémoire de l’Ordre, sur le long terme, par le rassemblement progressif et un archivage, dans les meilleures conditions, des fonds produits par des monastères ayant fermé leurs portes depuis les années 1950. L’objectif est de mettre cette richesse mémorielle à la disposition de la recherche universitaire. Lui-même a largement puisé dans les archives du carmel de Lisieux et de tant d’autres carmels, ainsi que dans les archives de l’Ordre et celles du Vatican, pour arriver au déploiement complet du protagoniste principal de cette biographie. Un index thématique de personnes et de lieux ainsi qu’une vaste bibliographie facilitent la recherche pour le lecteur.
Dans sa conclusion, l’A. confirme qu’il a découvert au cours de sa recherche « trois tournants dans l’existence de la prieure à vie du carmel de Lisieux » (p. 803), existence qu’il va développer et analyser en trois grandes parties.
La première intitulée De l’ombre du cloître aux lumières de la coupole dresse le portrait de la deuxième fille Martin, née le 7 septembre 1861 à Alençon et morte en son carmel de Lisieux à près de quatre-vingt-dix ans, le 28 juillet 1951. Pauline est parfois considérée, à l’instar de Léonie, comme la mal-aimée de la famille. Jeune fille très sociable, copie conforme de sa mère, elle endosse un rôle de mère pour ses sœurs après la mort de Zélie. Thérèse est plus indépendante que Pauline ne le pense. Le choix qu’elle fait de Pauline comme seconde mère est un choix par défaut. La jeune prieure se révèle un chef de famille efficace et tenace avec une tendance autoritaire pour contrer les désaccords de ses sœurs. Thérèse novice prend ses distances avec sa sœur qui ne découvre sa maladie que quelques mois avant sa mort, tout comme elle ne lit, par oubli, le Manuscrit A que quelques mois après l’avoir reçu de Thérèse. Pauline en tant que prieure, n’a de son côté, jamais renoncé à sa maternité envers Thérèse. Durant les derniers mois de 1897, elle commence à prendre des notes au chevet de sa jeune sœur, mais on assiste à un dialogue de sourds qui ne se transforme que lentement en tendresse. Bien qu’elle soit la dernière à être mise au courant de la maturité spirituelle de Thérèse, Mère Agnès sera pourtant sa première apôtre après sa mort, le 30 septembre 1897. Son immense travail de diffusion du message thérésien est une façon de rattraper les manques de cette relation. Lorsque Mère Agnès écrit à Léonie, sa sœur visitandine à Caen, « c’est donc fini ! et cependant il me semble que tout commence », elle ne croyait pas si bien dire. En 1898, cette deuxième écrivaine de la famille, moins douée pourtant que Thérèse, publie l’Histoire d’une âme avec les retouches que l’on sait. Emportée par l’enthousiasme planétaire qui s’empare peu à peu de la figure de Thérèse, tout en essayant de garder, autant que possible, le contrôle d’un phénomène qui la dépasse, Mère Agnès se mue, progressivement et contre toute attente, en l’une des principales figures de l’Église de France de la première moitié du XXe siècle. Deux ouragans sont en train de se produire. L’un, inaugurée par la publication de l’Histoire d’une âme en 1898 et par « la canonisation de Thérèse, par Pie XI, le 17 mai 1925, marqua à la fois le triomphe d’un Ordre, d’un monastère, d’une famille et de Mère Agnès » (p. 804). L’« autre ouragan de gloire est celui qu’on pourrait qualifier d’agnésien » (p. 803). Qui aurait pu imaginer en effet qu’une carmélite, issue d’un petit monastère normand pauvre et de fondation récente, puisse parvenir à une telle célébrité ?
La deuxième partie, intitulée Dans la cour des grands (1925-1937), retrace le portrait et l’action de celle qui fut définitivement installée à la tête de sa communauté par un priorat à vie qui durera de 1923 à 1951. Ses chantiers personnels révèlent la puissance relationnelle et financière du carmel de Lisieux. Son « empire éditorial et iconographique » autour du nom de Thérèse (p. 257), s’accompagne de l’acquisition de propriétés immobilières en vue d’étendre le pèlerinage de Lisieux, dont l’aspect le plus visible est la construction de la basilique Sainte-Thérèse, décriée par les uns, souhaitée par les autres. « La visite du cardinal Pacelli à Lisieux, le 11 juillet 1937, à l’occasion de la bénédiction de la basilique de Lisieux marque un deuxième triomphe, bien plus personnel, en légitimant l’action de Mère Agnès, qui se justifiait par Thérèse et Rome (c’était bien un quart du collège électoral qui entretenait des relations d’amitié ou de travail – voire les deux - avec Mère Agnès, lorsque s’ouvrit le 1er mars 1939, le conclave qui devait désigner le successeur de Pie XI, p. 418), contre les précédents évêques de Bayeux, contre les grands de l’Église de France et même contre son propre Ordre religieux, après plus de dix années d’affrontements autour de deux projets de constitutions présentés aux monastères féminins entre 1924 et 1926. La prieure à vie était parvenue, partiellement, à ses fins, en imposant le rattachement du Carmel français à l’observance réformée par les carmes déchaux » (p. 804). Il faut signaler l’imposante recherche documentaire sur la crise des Constitutions qui dura de 1925 à 1937, et sur l’investissement de Mère Agnès dans l’Action Française et la guerre d’Espagne. Son abondant réseau épistolaire constitue une « redoutable force de frappe » (p. 805) de la prieure à vie, en court-circuitant souvent les évêques pour obtenir des soutiens de poids du côté des Papes, de la Secrétairie d’État ou de la Congrégation des Rites.
Des publications polémiques autour de Thérèse de l’Enfant-Jésus sont interprétées par Mère Agnès comme des « épines de la gloire » (p. 443). Ne citons que le franciscain Ubald d’Alençon (1872-1927) dont les écrits conservent pour Mère Agnès un « parfum de souffre » (p. 445), et la publication de Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945), femme éprise d’absolu et contemporaine de Thérèse, qui intègre l’ouvrage du franciscain décédé en juillet 1927 pour réaliser un opuscule destiné à des personnes éloignées de la foi. Désaveu est fait aussi envers Maxence Van der Meersch (1907-1951), écrivain, et plus tard envers l’abbé André Combes (1899-1969), suite à des relations très compliquées entre lui et les carmélites de Lisieux.
Le carmel lexovien avec à sa tête Mère Agnès, à la fois « chef de clan et mère de famille » (p. 464) devient le « poumon spirituel » de la Province des carmes dans sa renaissance après un long exil. Très documentée, cette partie retrace avec précision la lente reconstruction de la semi-province « résolument thérésienne ». Les grandes figures de carmes y sont esquissées grâce aux archives de l’Ordre tant à Rome qu’en France. L’A. retrace ensuite avec précision le sort de ceux qui sont devenus ses fils spirituels à la fin de la vie de Mère Agnès, après la Seconde Guerre mondiale, surtout le parcours de Louis de la Trinité (Georges Thierry d’Argenlieu, 1889-1964), ancien provincial qui passa en quatre ans de capitaine de corvette à amiral, mais aussi celui de Philippe de la Trinité (Jean Rambaud, 1908-1977), provincial lui aussi, et celui de Jacques de Jésus (Lucien Bunel, 1900-1945). Enfin la « délicate sortie de guerre » (p. 696) des carmes déchaux est également abordée, ainsi que la reconstruction de la semi-province de Paris, avec le nouveau départ pour deux ans du Père Louis de la Trinité, nommé haut-commissaire pour l’Indochine par le général de Gaulle, la découverte de l’engagement politique du Père Philippe de la Trinité par Mère Agnès et le décès à Linz en Autriche du Père Jacques de Jésus, suite à son internement au camp de Mauthausen-Gusen. Les carmes poursuivent leur expansion sous la direction du Père Elisée de la Nativité (Joseph Alford, 1900-1983), élu à deux reprises comme provincial. Une période importante pour le Carmel en France, tant masculin que féminin, avec le développement des congrégations thérésiennes, se déroule sous les yeux du lecteur, au gré des documents d’archives.
La troisième partie de l’ouvrage et de la vie de Mère Agnès, intitulée Les paradoxes d’un triomphe, s’étend de 1936 à 1951. La prieure nommée à vie s’engage à différents niveaux dès 1936. Au plan local, elle défend les déboires judiciaires de Mgr du Bois de la Villerable de Rouen ; au niveau national, elle soutient Charles Maurras, malgré les sanctions de Pie XI contre l’Action française ; au plan international, elle s’engage face aux crimes perpétrés contre les religieux en République espagnole au début de la guerre civile qui durera trois ans. Ces événements et l’engagement de la prieure à vie constitue le troisième tournant dans son existence. Face à de grandes personnalités, elle construit un « portrait archétypal » (p, 624), en écartant tout élément pouvant porter atteinte à ce portrait moral. Citons à cet égard ses relations avec l’archevêque de Rouen, avec Francesco Franco (1892-1975), chef de l’État espagnol, avec Charles Maurras (1868-1952), homme politique, et avec le Maréchal Philippe Pétain (1856-1951), chef de l’État, à qui elle exprime son attachement jusqu’au bout. À travers l’ouvrage de Yann Gourtay, nous apprenons à connaître les débuts de la Mission de France, les efforts menés pour le patronage de Thérèse de l’Enfant-Jésus sur la France durant la Seconde Guerre mondiale. Cette biographie nous renseigne également avec précision sur les jours sombres traversés par la communauté de Lisieux quand, refusant de partir, elle devra se réfugier durant quatre-vingts jours à la crypte de la basilique de Lisieux en 1944. En 1946-1947, le premier tour de France des reliques de Thérèse de l’Enfant-Jésus connait un immense succès et se pose alors rapidement la question du sort et de la publication intégrale des manuscrits autobiographiques (1948-1949), surtout après la publication de l’Histoire d’une famille par le franciscain Stéphane-Joseph Piat (1899-1968) de Roubaix et la publication intégrale des Lettres de Thérèse par l’abbé André Combes (1899-1969), professeur de théologie à l’Institut Catholique de Paris, qui bénéficie du soutien de l’évêque de Bayeux, du Père Marie-Eugène, alors Définiteur général de l’Ordre et de Mgr Salvatore Natucci (1871-1971), promoteur général de la Foi. « L’Histoire d’une âme, dictée par la prudence en 1899 par Mère Agnès, ne se justifiait plus en 1948 » (p. 752). Ce contexte éditorial ne persuade pas Mère Agnès, ni sœur Geneviève qui s’était déjà opposée à l’abbé Combes en 1946-1947. Fin juin 1950, la sous-prieure, au nom de Mère Agnès, demande à l’abbé de partir. Cet écartement est validé par le Saint-Siège un peu plus tard, pour ne pas laisser s’envenimer les relations communautaires déjà bien tendues au soir de la vie de Mère Agnès. Femme désormais très fragilisée, « aisément impressionnable et diminuée psychologiquement » (p. 762), celle qui fut prieure de manière ininterrompue durant quarante-deux ans depuis sa troisième élection en 1909, connut un crépuscule de vie éreintant pour ses sœurs qui provoqua une division et des luttes de pouvoir dans la communauté. Après sa mort, le 28 juillet 1951, « une abondante circulaire sur Mère Agnès rédigée par Mère Françoise-Thérèse, fit l’objet de demande de réédition, le carmel de Lisieux la fit imprimer à nouveau en 1953, sous la forme d’une épaisse brochure reliée de 223 pages, intitulée La « Petite Mère » de sainte Thérèse de Lisieux, Mère Agnès de Jésus (1861-1951). On ajouta en appendice, quelques pensées de la prieure. L’œuvre de toute une vie, commencée en 1898 avec un livre retraçant la vie de Thérèse, s’achevait par un nouvel ouvrage biographique. La boucle était bouclée » (p. 801-802).
Grâce à une riche documentation, ce livre met en lumière Mère Agnès, l’une des plus illustres inconnues du catholicisme français et permet ainsi au lecteur de découvrir sa personnalité au cœur de l’histoire mouvementée de la première partie du XXe siècle.
Collection Recherches Carmélitaines
Éditions du Carmel, Toulouse, juin 2024
920 pages · 29,00 EUR
Dimensions : 15 x 21 cm
ISBN : 9782847138566