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Jusqu’où ouvrir le livre ?

Brève théologie des Écritures

Emmanuel Durand

« Nous n’avons pas fini de recevoir les Écritures comme Parole de salut dans un temps prolongé et sur des terrains variés, exposés à de multiples défis contextuels » (p. 14). C’est de cette certitude en forme d’espérance, alliée à la conviction que seul le « théologien » (celui qui parle la langue de Dieu) peut lire les Écritures, que vient ce petit livre, à la fois pédagogique et passionnant. L’A., professeur de théologie et frère dominicain, plaide pour une exégèse scientifique et ecclésiale, arguant qu’« une exégèse intégrale porte en elle-même l’exigence de se développer en théologie » (p. 52). Ce que ce genre d’affirmations renvoie en forme de questions et en termes d’exigence à la théologie, voilà ce que l’A. se donne pour tâche d’explorer. On le suit volontiers, d’autant qu’il prend soin de son lecteur en lui fournissant régulièrement des sommaires des « principaux acquis » autour des questions traitées ou des textes étudiés.

Relire Dei Verbum et les autres grands textes qui ont façonné la théologie magistérielle des Écritures devient une entreprise passionnante dès lors que l’A. ne se contente jamais d’exposer des acquis (chap. I et II) mais traque résolument les angles morts et les questions laissées en suspens (chap. III). Ainsi de la Révélation dans le Christ : « Il faut marquer la plénitude objective advenue dans le Christ tout en affirmant que l’Esprit du Christ est l’agent ultime de cette même plénitude » (p. 97). L’Esprit agit aujourd’hui dans la réception et non seulement in illo tempore dans l’inspiration. On voit tout ce qu’une telle piste peut apporter non seulement à l’herméneutique contemporaine – notamment en ce qui concerne la prise en compte du rôle du lecteur dans la « fabrique de sens » du texte – mais encore, sur un terrain beaucoup plus concret, à la manière de lire et de recevoir les Écritures en Église : l’intersection du texte et de la vie est aussi source de sens, d’autant plus que cette intersection devient le lieu où l’on écoute ensemble « ce que dit le Seigneur » (psaume 84).

Après le chap. IV consacré à une exégèse de Matthieu (dans son rapport à l’Ancien Testament), où l’on discerne « de quelle façon Jésus intègre les Écritures, les accomplit et les dépasse sur le vif » (p. 108), le cœur de l’ouvrage (chap. V) offre « une proposition intégrée de théologie des Écritures », que l’A. articule autour d’une triple conception des Écritures : « comme kénose, comme conversation et comme incorporation du Verbe » (p. 13), « trois opérations décisives qui permettent de cerner comment les Écritures engagent le Verbe de Dieu en personne » (p. 137). Des textes difficiles ou violents se laissent ainsi éclairer à neuf, grâce à ce que ces catégories théologiques offrent en termes de potentialités herméneutiques. Un chapitre original où se découvre la pointe théologique de l’ouvrage.

Comment « interpréter les Écritures avec l’Esprit du Seigneur » est le propos du dernier chap. (VI) et l’occasion pour l’A. de synthétiser son propos sur un horizon qu’on pourrait qualifier de pastoral. Où il est question de dépasser les « techniques de lecture » pour lire à partir de ce qui doit habiter le cœur comme « une intention théologale, un besoin vital, et une disponibilité à l’Esprit » (p. 181-182). Lire les Écritures avec l’Esprit du Christ ressuscité suppose donc un cadre herméneutique résolument ecclésial et théologal. Cette position, en apparence simplement classique, est en réalité authentiquement « catholique », c’est-à-dire qu’elle permet d’affronter et d’assumer les tensions qui traversent de toujours le corps à la fois ecclésial et social, que Paul synthétise de la manière suivante : homme/femme, juif/païen, esclave/homme libre. Ici, l’ouvrage s’avère en prise directe avec notre temps : si nous lisons l’Écriture, n’est-ce pas pour entendre ce qu’elle nous dit aujourd’hui – et pour aujourd’hui ? Toute actualité, même et peut-être surtout la plus douloureuse, peut s’en trouver éclairée, pourvu qu’on ne rechigne pas à ce qui pourra s’avérer un « labeur d’enfantement », qu’on soit prêt à s’engager sur un chemin dont on ne maîtrise d’avance ni les solutions ni les issues. Bref : « il convient d’ouvrir le livre jusqu’où l’Esprit du Seigneur conduit l’Église à le faire » (p. 196). Pas moins.

Outre le parcours théologique pleinement assumé par l’ouvrage, on apprécie en particulier qu’il ne se cantonne pas dans les limites de l’érudition des bibliothèques ou des universités, mais déborde en direction d’un monde et d’une Église qui ont besoin de l’Écriture entendue comme « parole vive ».

Paris, Éditions du Cerf, janvier 2021

216 pages · 20,00 €

Dimensions : 13,5 x 21 cm

ISBN : 9782204142618

9782204142618

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