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Ignace de Loyola : quelles conversions ?

Études de spiritualité ignatienne.

Sylvie Robert Patrick C. Goujon Philip Endean Tiziano Ferraroni

Suite à une journée qui s’est tenue au Centre Sèvres en juin 2022, dans le cadre du 500e anniversaire ignatien, un nouveau « cahier de spiritualité » (n°206) est proposé chez Médiasèvres. Il rassemble, en 60 pages ronéotées, les interventions des quatre intervenants de cette journée d’étude : trois professeurs du Centre Sèvres (Patrick Goujon, Sylvie Robert et Philip Endean) et un récent docteur de cette même faculté, aujourd’hui enseignant à la Faculté de théologie d’Italie méridionale, à Naples : Tiziano Ferraroni. « Conçue comme un temps d’échanges, à partir d’exposés, réunis ici, et de travaux de groupes ouverts au public, cette journée voulait revenir, à partir d’une étude minutieuse des textes d’Ignace de Loyola, à ce que l’on peut bien attendre [1] aujourd’hui en parlant de sa conversion, alors même que ce dernier n’en parle pas » (avant-propos, p. 6).

Il s’agit donc d’approcher, à partir des écrits d’Ignace, la notion de « conversion » : celle d’Iñigo, au temps de sa convalescence à Loyola et tout au long de sa vie, mais aussi celle de tout chrétien qui trouvera, dans l’expérience et les écrits d’Ignace, de quoi réfléchir et dynamiser sa propre vie spirituelle. Une analyse à quatre voix qui réévalue radicalement une conception qui serait essentiellement morale ou ponctuelle de la conversion, et invite à la comprendre en lien avec un discernement spirituel au long cours et appuyée sur l’expérience fondatrice de la miséricorde divine.

« Dynamisme » : un mot employé par Patrick Goujon, dont l’exposé initial avait pour but de répondre à la question : « De quelle conversion parlent les Exercices Spirituels ? ». L’expérience « inaugurale » de la conversion n’est certes pas le tout d’une aventure spirituelle qui est « affaire de “sentir” et de méthode » (p. 9) et qui se déploie dans la durée, comme une perception toujours plus affinée du « dynamisme de l’Esprit qui nous parcourt » (p. 10). Si « Ignace nous apprend à regarder que nous ne sommes pas étrangers au mal » (p. 12), il nous enseigne aussi à ne pas perdre de vue que « la conversion est douceur » (p. 15).

Avec Sylvie Robert (deuxième contribution), il s’agit ensuite de rapprocher l’expérience de la conversion de celle du discernement. Peut-on dire que la découverte par Ignace du mouvement des esprits en lui correspond à sa « conversion » ? Une lecture attentive de passages du Récit et des Règles de discernement présentes dans les Exercices Spirituels permet à la spécialiste des Exercices de montrer qu’il en va de la conversion comme du discernement : « dans les deux cas, c’est le rapport au Christ, maître du discernement et Sauveur, qui est décisif » (p. 37).

La troisième contribution, celle de Tiziano Ferraroni, propose de comprendre la conversion d’Ignace comme celle « d’un Dieu à son image, au Dieu plus grand que toute image ». Le problème n’est pas tant de « se convertir » – à un comportement plus vertueux, par exemple – que de laisser advenir en nous la connaissance de (et l’alliance avec) Celui qui se révèle au-delà de toutes les images que nous faisons de lui. Finalement, cette compréhension de la conversion se situe en parfaite cohérence avec le combat biblique contre les idoles. Dans les premiers temps de la vie de « converti » d’Ignace, explique le jésuite italien, « Dieu était plutôt une image bâtie par Ignace lui-même, peut-être même une projection de soi, c’est-à-dire une image idéalisée de soi qui correspondait parfaitement à son imaginaire de toute-puissance » (p. 43). Petit à petit, quand « sa construction imaginaire s’est enfin effondrée » (p. 44), Ignace, ayant alors « renoncé à se faire une image de Dieu, se tient en chemin, allant, d’image en image, vers un Dieu qui est toujours plus grand que toute image » (p. 47).

Parler de conversion, en cette année ignatienne, c’est faire droit à l’invitation du Père général, Arturo Sosa, à placer ce temps sous le signe de la « conversion permanente ». C’est justement cette expression que Philip Endean vient interroger dans la dernière contribution de la journée : « La conversion permanente : une nouvelle manière d’être ignatien ? ». L’héritage de l’expérience, de la pensée et des écrits d’Ignace invite à se garder de la répétition automatique, pour adopter une herméneutique ajustée à notre contexte : moins focalisée sur le péché et sur la pénitence que sur la miséricorde ; moins dans l’idée d’une identification de la conversion à la première Semaine des Exercices que dans la perspective d’un chemin de « conversion permanente ». L’intuition de fond étant celle-ci : « C’est l’expérience du pardon qui appelle à la mission » (p. 51). Une perspective plutôt nouvelle, d’après le jésuite, pour qui l’expérience des Exercices Spirituels appelle aujourd’hui une herméneutique de la conversion profonde plutôt que de la seule prise de décision ponctuelle, souvent dans le cadre d’un discernement vocationnel : « Dans ce contexte, la recherche de la volonté divine dans la disposition de vie ne privilégie plus la vocation à la vie consacrée. Elle apparaît plutôt comme partie de l’expérience de tout chrétien, celle d’un pécheur pardonné en besoin permanent de conversion profonde » (p. 60). Il serait peut-être intéressant de confronter ces considérations au n°189 des Exercices Spirituels, dans lequel Ignace recommande, « au lieu d’une élection », de donner à qui voudrait « amender et réformer sa propre vie et son état », « une façon et une manière de [le] faire (...) en soumettant son être de créature, sa vie et son état à la gloire et à la louange de Dieu notre Seigneur et au salut de son âme ». Un rapprochement que l’enseignant ne fait pas, cependant.

Ce précieux petit folio s’achève par un extrait du discours du pape François à la 36e Congrégation générale de la Compagnie de Jésus, 24 octobre 2016 :

« C’est seulement si, en tant que personnes et en tant que corps [communauté], nous faisons l’expérience de cette force de guérison dans nos plaies à vif [des plaies qui ont des noms et des prénoms], c’est seulement à cette condition que nous abandonnera la peur de nous laisser émouvoir par l’immensité des souffrances de nos frères ; alors nous nous lancerons pour marcher patiemment avec notre peuple, en apprenant de lui la meilleure manière de l’aider et de le servir » (p. 62).

Ne serait-ce pas cela, finalement, la forme achevée de la conversion ? Se laisser guérir, renoncer à la peur, se laisser émouvoir, marcher, aider, servir...

[1Faudrait-il lire : « entendre » ?

Collection Cahiers de la vie religieuse, 206

Médiasèvres, Paris, juin 2022

66 pages · 9,00 €

Dimensions : 14 x 21 cm

ISBN : 782848471006

782848471006

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