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Foi et religion dans une société moderne

Joseph De Kesel

Poursuivant une réflexion commencée de longue date [1], l’Archevêque de Malines-Bruxelles cherche d’abord dans ce petit essai à comprendre le changement du statut de la religion dans la société occidentale moderne et sécularisée ; il tente ensuite une réflexion théologique sur ce nouveau positionnement où il voit une chance pour l’évangélisation. Toutes ces pages sont d’ailleurs marquées par un très grand optimisme : la crise de l’Église dans une société non chrétienne, mais de plus en plus multireligieuse (l’islam, « tradition religieuse très respectable », est souvent évoqué) est moins l’exception que la règle : « le christianisme ne présuppose pas que le monde dans lequel il vit soit aussi chrétien » (22).

La pensée se développe méthodiquement, en définissant ses concepts (ainsi, « la culture, c’est la nature que l’homme recrée et construit pour y vivre et partager la vie avec d’autres », 18). Dans la première partie, un rapide parcours historique expose la manière dont le christianisme est devenu la « religion culturelle » dans l’empire romain, et les facteurs qui ont conduit à « une nouvelle culture basée sur la liberté et l’émancipation ». Le danger est à présent que la modernité fonctionne comme une religion de substitution (49), une religion civile en fait, tout en privatisant le christianisme, le judaïsme et d’autres convictions (66) pour ne laisser subsister que l’islam comme seule option religieuse publique.

La deuxième partie quitte le terrain de l’analyse et entame une réflexion théologique sous le titre « Pourquoi l’Église ? ». « Il n’y a finalement qu’une réponse : parce que Dieu la veut » (72), et cet amour restera toujours incompréhensible (73). Or « ce qui intéresse Dieu, ce n’est pas d’abord, semble-t-il son peuple ou l’Église… c’est sa Création, le monde, l’humanité (…). Quand tout sera accompli, ce n’est pas l’Église qui sera sauvée, mais la Création » (75 ; cf.86). Cependant, Dieu ne cesse, depuis Abraham, de rassembler son peuple, afin de disposer de lieux sur cette terre où il soit reconnu et aimé », et que soit confessé le Christ comme Fils de Dieu et Seigneur ; mais aussi parce qu’il désire se faire connaître et entendre de quiconque.

On arrive par là à la pointe de l’argumentation : l’Église ne peut pas prêter à confusion sur ces raisons ultimes de son existence, sinon, « elle essaie de se sauver et de consolider sa position », de « survivre et se sauver elle-même » (88, cf. 101). Or, « il est normal que l’Église ne représente pas toute la population » (98) car sa tâche missionnaire ne consiste pas exactement à mettre le plus grand nombre possible de personnes en contact avec l’Évangile : « la mission ne signifie pas nécessairement christianisation de la société » (103). La vitalité d’une Église se reconnaît « au fait que quelqu’un, qui est intégré dans la culture sécularisée d’aujourd’hui, soit capable d’être touché par la vérité, la puissance et la beauté de l’Évangile » (101). C’est que « la coïncidence entre l’Église et le monde n’est pas une réalité historique, mais bien eschatologique » ; c’est même un bien « tant pour l’Église que pour le monde de reconnaître les frontières qui existent entre elle et le monde » (104). Cela, Gaudium et spes l’avait déjà affirmé, mais on regrettera peut-être que cette ecclésiologie finale ne soit pas davantage confrontée avec l’institutionnalisation exagérée des Églises occidentales.

« Comment – alors – être missionnaire sans aspirer à une rechristianisation de la société elle-même ? » : il faut accepter la sécularité tout en s’y faisant présent ; et à la fois, s’y faire présent en étant Église, qui cherche Dieu, écoute sa Parole, lui répond par la prière et la liturgie, dans l’action de grâce et la louange, vivant dans l’amour fraternel et la solidarité avec ceux qui sont dans le besoin ; bref, une Église des commencements, comme celle des Actes des Apôtres (108-110), capable d’offrir des lieux où ce qui est annoncé est effectivement vécu. Le témoignage des moines de Tibhirine, longuement évoqué à la fin de l’ouvrage, est le « paradigme » de ce que l’Église peut être dans notre société.

On notera, en fait de théologie chrétienne des religions, que, pour l’auteur, « christianisme et judaïsme sont intimement liés » (25) et que la foi juive est l’origine et le fondement de la foi de l’Église (117) ; « toute initiative missionnaire institutionnellement planifiée à l’égard des juifs est inacceptable » (119). Les autres religions, en premier lieu l’islam, ne peuvent se voir dénier toute signification théologique, et « la foi des autres peut nourrir ma propre recherche spirituelle » – sans prosélytisme cependant : il s’agit de prendre distance avec toute forme de reconquête (133).

En guise de conclusion, quatre traits du visage de l’Église de demain en Occident sont tracés : elle sera plus humble, plus petite, plus confessante, ouverte au débat public tout en s’engageant pour un monde plus humain et plus fraternel. Ainsi se confirme ce qu’annonçait l’introduction : « que l’Église traverse une crise est indéniable, mais qu’elle s’achemine vers sa fin est inexact » (9).

Malgré quelques répétitions, quelques inexactitudes dans la version française (surtout dans l’avant-propos), et une formule malheureuse (« l’Église ne cherche nullement l’intimité du ghetto », 90), la hauteur d’une pensée qui affronte de bonne foi la modernité s’inscrit comme une source d’avenir – si du moins la posture défensive que réprouve la fine pointe de la thèse est réellement abandonnée en pratique et si l’ouvrage n’est pas compris comme un encouragement à se satisfaire de l’accumulation des défaites du présent

[1Voir sa thèse sur Le refus décidé de l’objectivation. Une interprétation du Jésus historique chez Rudolf Bultmann, Rome, Università Gregoriana Editrice, 1981 et ses interviews de nouveau primat de Belgique en 2015.

Salvator, Paris, mai 2021

142 pages · 14,00 €

Dimensions : 13 x 20 cm

ISBN : 9782706719882

9782706719882

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