Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Dieu.e

Christianisme, sexualité et féminisme

Anne Guillard Lucie Sharkey

« Et si le féminisme était l’avenir du christianisme ? » C’est ainsi que débute l’argument posé par l’éditeur en 4e de couverture d’un ouvrage qui donne la parole à quinze auteurs ou autrices (du monde francophone ou anglophone), sous la direction de Anne Guillard et Lucie Sharkey, sur un thème à la fois sensible et crucial : « Christianisme, sexualité et féminisme ».

Le point de départ de la réflexion est le constat d’une inadéquation non seulement entre les normes qui organisent la vie sociale quotidienne et celles qui régissent les pratiques religieuses – ce que, après tout, on pourrait considérer comme inévitable, voire nécessaire – mais entre les normes qui régissent la vie des chrétiens, i.e. la morale enseignée par l’Église, et les pratiques réelles des personnes, clercs ou laïcs, surtout en ce qui concerne la vie sexuelle. Un certain discours (sur le genre, sur l’homosexualité) n’est plus audible. Il conduit nombre de fidèles à faire l’expérience d’une forme de « dissonance cognitive » (Lucie Sharkey, p. 76-77). Il est question de discours mais il est aussi question de pratiques. Commentant la phrase de Luce Irigaray, affirmant que les femmes sont « ce sous-sol muet de l’ordre social » (p. 225), Clarisse Picard remarque qu’il en va exactement de même dans l’Église, où elles constituent ce « sous-sol grouillant d’énergie et d’initiative (...), et pourtant invisibles et muettes dans la hiérarchie ecclésiale comme dans les célébrations eucharistiques » (p. 226).

À partir de là, que fait-on ? On pourrait continuer à chercher dans le continuum dogmatique de la foi de quoi éclairer les questions d’aujourd’hui. Et sans doute faut-il le faire. C’est le rôle des facultés de théologie. L’ouvrage collectif part d’une autre conviction, complémentaire : celle que « chaque lieu d’expérience éclaire, d’une nouvelle manière, la foi chrétienne » (Anne Guillard, p. 19). On ne suivra peut-être pas les auteurs dans chacun de leurs développements, peu importe : l’essentiel est de consentir à penser à l’intérieur et à partir des écarts et des tensions qui s’imposent à nos expériences.

L’idée n’est pas de promouvoir une « idéologie » [1], en profitant d’un agenda favorable, mais plutôt de mettre en évidence l’alignement des recherches menées notamment par la théologie féministe ou queer, avec les points d’interrogation, voire les blocages, auxquels l’Église tout entière se trouve aujourd’hui affrontée. C’est la question que pose Anthony Favier : dans un contexte de fragilisation de l’institution, « n’est-il pas nécessaire de réhabiliter les travaux des organisations dissidentes catholiques féministes et LGBT, qui, depuis des décennies, avaient pu formuler des critiques, mais aussi des propositions de réponse sur les questions d’exercice du pouvoir, de normes de genre et de sexualité ? » (p. 61).

Distribuées en trois grandes parties (I. Comprendre l’enjeu du genre dans les Églises chrétiennes ; II. Répondre à la violence par l’engagement ; III. Construire de nouvelles perspectives théologiques), les différentes contributions ouvrent un espace de pensée sur des sujets parfois implicitement ou explicitement verrouillés. Elles s’appuient sur des travaux sérieux qui ressortissent de la philosophie (Adrienne de Barmon, Clarisse Picard), de la théologie (Anne Guillard, Lisa Isherwood, Sylvaine Landrivon), de la psychologie (Lucie Sharkey), de la sociologie (Céline Béraud), de l’histoire (Anthony Favier, Lauriane Savoy), de l’exégèse (Anne Soupa), des sciences du langage (Tina Beattie), et s’accompagnent d’un engagement ecclésial (Annie Crépin, Kelly Brown Douglas, Caroline Ingrand-Hoffet, Adrian Stiefel).

Il est finalement assez peu question de l’objet des revendications féministes, en particulier de l’accès des femmes aux ministères ordonnés [2]. L’ouvrage se situe ailleurs – et c’est sans doute son point fort – : il interroge les représentations culturelles et théologiques, les prismes de langage et de pensée [3], et en thématise les conséquences sur la vie ecclésiale et sur la théologie. Les conclusions sont plutôt radicales : il s’agit de « remettre au travail la fixité des dogmes et les fondements de la foi » (Lucie Sharkey, p. 83). Comme le postule Lisa Isherwood : « Je soutiens que si nous voulons prendre l’incarnation radicale au sérieux [4], nous devons renoncer à l’Absolu et laisser l’incertitude et le désordre de nos vies devenir la base dont nous partirons pour créer de la théologie » (p. 217). Entendons bien : ce n’est pas le désordre qui fait théologie, mais ce qui, du désordre et de l’incertitude, devient la matière de nos existences.

Un tel ouvrage oblige à penser et à questionner. On devrait déjà se demander si la notion de Tradition est suffisamment envisagée. La question est complexe, car la Tradition elle-même – et la première – est placée sous le feu de la critique radicale de la théologie féministe. Pour autant, si la Tradition est bien l’œuvre de l’Esprit, hier et aujourd’hui, il ne suffira pas de discerner les insuffisances et les violences d’un côté (l’Église jusqu’ici globalement régie par le modèle patriarcal) et le salut de l’autre (une Église devenue capable de faire droit aux expériences des personnes et de penser à partir de celles-ci). Sans doute reste-il un effort à faire, dans la ligne des travaux d’un Yves Congar, qui pensait ensemble « la Tradition et les traditions » [5], par exemple ?

La deuxième question que je voudrais poser se situe plus directement sur le terrain de la morale. On a récemment fait le constat douloureux que les ressources de la morale sexuelle catholique, dans sa veine la plus traditionnelle, n’avaient pas suffisamment été mobilisées, par ceux qui auraient dû le faire (évêques, théologiens), dans des situations d’abus caractérisés, dont les auteurs se réclamaient d’une forme de liberté spirituelle accessible au seul petit nombre de « purs » qui pouvaient la comprendre. Le risque que pourraient courir les théologies féministes, en prenant acte du « désordre » des situations humaines, serait de ne pas se contenter d’en faire le révélateur de l’inadéquation des normes ecclésiales disponibles, mais de l’instaurer comme une nouvelle norme, finalement aussi dommageable, si ce n’est pire, que la précédente... On n’aurait vraiment rien gagné. À ce sujet, la façon dont Lisa Isherwood exploite sur le plan théologique l’expérience mystique de Margery Kempe (mystique anglaise de la fin du XIVe siècle) – en particulier le lien entre l’expérience érotique, la « subjectivité radicale », et la pensée de Dieu qui en découle (p. 210-211) –, mériterait au moins quelque contrepoint ou prolongement.

Reste que même l’excès, comme tout ce qui advient aux marges des grands ensembles et des flux dominants, y compris sur le plan de la théologie, doit certainement retenir l’attention de qui cherche à réfléchir les difficultés auxquelles est affrontée, en même temps que toute la société, l’Église catholique de ce début de XXIe siècle. Et puisqu’il est vrai que « le religieux et les questions de genre et de sexualité sont imbriqués l’un dans l’autre » (Céline Béraud, p. 28), on ne fera pas l’économie, sous peine d’aveuglement persistant, d’engager une réflexion et un dialogue capable d’intégrer les interrogations les plus radicales apportées par cet ouvrage. En cela, et par nécessité, on peut dire que oui, d’une certaine manière, le féminisme est l’avenir du christianisme.

[1Dans son « Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques » (2005), le Conseil pontifical pour la famille considère le « genre » comme « une idéologie à combattre » (p. 8).

[2L’état du dossier est très bien résumé par Sylvaine Landrivon (p. 123-126).

[3Pour Tina Beattie, la méthode consiste à observer les prismes de genre plutôt que de voir à travers (p. 180).

[4L’incarnation est interprétée par Lisa Isherwood comme « le glorieux abandon du divin dans toute chair, et non dans un seul homme, et la danse passionnée de l’humain/divin qui en résulte » (p. 204).

[5Y. CONGAR, La Tradition et les traditions. I. Essai historique, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1960 ; et La Tradition et les traditions. II. Essai théologique, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1963.

Les Éditions de l’Atelier, Condé-en-Normandie, mars 2023

249 pages · 20,00 EUR

Dimensions : 14 x 20 cm

ISBN : 9782708254091

9782708254091

Sur le même thème : « Vie de l’Église »