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De la paternité spirituelle et de ses contrefaçons

Pavel Syssoev

« Épargne-nous la honte » disent les Psaumes ! Nous n’en sommes guère préservés, au vu des scandales provoqués par les écarts sexuels et les abus de pouvoir de membres du clergé. L’A., en une langue claire, réfléchit sur ce drame à la lumière de la paternité spirituelle.

Dans un premier chapitre, l’intelligence nous en est donnée par l’Écriture et un bref parcours historique. Les figures de saint Paul et de saint Joseph, après celle de Marie, sont lumineuses. Dieu appelle et suscite en la liberté humaine l’exercice d’une bouleversante paternité, toujours plus personnelle et spirituelle, fruit de la nouvelle naissance de l’homme, en Christ. Chaque nouveau-né porte en lui ce mystère irréductible à l’engendrement biologique, alors même que par la chair, que les anges n’ont pas, « l’homme naît de l’homme, comme Dieu naît de Dieu », écrit saint Thomas (ST Ia, q.93, a.3).

Après l’expérience des monastères fondée sur le partage de la vie avec des anciens, témoins de Dieu, la paternité spirituelle sera encore exercée par les parents, les prêtres, les évêques, en des formes infiniment variées, citées dans le chapitre deux : confession, conseil spirituel, accompagnement fidèle, rencontres imprévisibles avec des personnes relais de la paternité divine…, car Dieu Père donne librement à l’homme de bénir et de bouleverser à son tour la vie du prochain, comme en Genèse 12. Exercer cette paternité, alors que s’éveillerait l’intention d’assouvir le repli de la chair sur soi et le harcèlement des petits, précipite l’homme en une course pour la mort : « Il serait préférable pour lui de se voir suspendre autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être englouti en pleine mer » (Mt 18,6), comme les porcs de Gérasa, ajouterions-nous, qui par là donnent une figure extrême à combien de courses furieuses et mortelles, dont la fin nous échappera toujours !

Les deux autres chapitres sur les pathologies et leurs causes abordent les interrogations habituelles de notre culture, dont celles de l’homosexualité et du célibat. Celle-là empêcherait-elle tout exercice de la paternité spirituelle et celui-ci toute rencontre en amour et vérité ? Les réflexions sont ici stimulantes et nous font poser une question. Nous nous indignons sans peine sur les paroles perverses, grisées de mysticisme, ainsi que sur les invitations gestuelles voilées des fausses paternités, mais dans notre culture, éloignée du sens biblique de la création, ne faut-il pas retrouver une intelligence du corps, qui est non pas, dirait Alexandre Schmemann, en son Journal, le 9 février 1976, « obscurcissement de l’âme, mais sa vie, son élan et jaillissement, sa liberté, sa beauté », en un sens symbolique profond, car le symbole est justement ce qui révèle, en quelques instants plus denses, des vérités, comme celles du corps et de la personne ? Ce qui nous interroge sur les scandales récents dans les termes non seulement du sacerdoce de tout chrétien, mais encore en ceux des sacrements. Sources de vie divine et éternelle, ne révèlent-ils pas encore au monde, corporellement, la splendeur du Royaume ? Leur beauté est toujours pauvre et fragile, mais ne sont-ils pas, pour cette raison, un lieu où l’ennemi agit particulièrement ?

Le dernier chapitre sur les causes est également stimulant. L’A. y évoque les polarités traditionnelles de la nature et du surnaturel, de la justice et de la miséricorde, de l’Ancien et du Nouveau Testament… Une longue tradition ascétique, et homilétique peut avoir contribué à en opposer les termes au prix d’une dévalorisation de la loi et d’une constitution de la grâce en un monde étranger au doux royaume de la terre ! D’où quelque quête du merveilleux dans les charismes ou les miracles, et non moins une impuissance législative de la hiérarchie, pour gérer les crises et apporter de l’aide aux victimes et aux coupables. Il y manque parfois de la vertu, qui nous ramène à l’éducation du corps. En termes des Exercices de saint Ignace, une intellectualisation du discernement spirituel peut avoir affaibli l’expérience première de la consolation, qui serait alors plus un événement psychologique qu’un cri de la chair, « quand se produit dans l’âme quelque motion intérieure par laquelle celle-ci en vient à s’enflammer dans l’amour de son Créateur et Seigneur… » (Ex 316).

Paris, Éditions du Cerf, octobre 2020

128 pages · 12,00 €

Dimensions : 13,5 x 21 cm

ISBN : 9782204139441

9782204139441

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