Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Chroniques du temps de peste

Donner un sens à ce que nous vivons

François Cassingena-Trévedy

L’actualité ecclésiale, en cette fin 2021, oblige non seulement à prier mais encore à penser. Le petit livre du bénédictin de Ligugé, François Cassingéna-Trévedy, ses « Chroniques du temps de peste », nous aide assurément à le faire. Le contexte pandémique qui lui donne son cadre – et qui a motivé son écriture – a, certes, été depuis largement complexifié par de nouvelles questions, qu’elles soient liées à la publication du rapport de la CIASE, aux nouvelles révélations d’abus de tous genres qui s’enchaînent sans répit, à certaines démissions difficiles à interpréter... Il se pourrait cependant que les questions « anciennes », aident à penser celles d’aujourd’hui. C’est du moins ce qui m’est apparu à la lecture (tardive, il faut bien l’avouer) de ces « provinciales », comme l’auteur les appelle lui-même, d’abord distillées au fil des semaines sur un réseau social bien connu comme des « Lettres aux amis confinés ». Une écriture fidèle, régulière, nécessaire, à laquelle l’A. dit s’être livré comme « poussé par l’urgence d’un ministère inédit » (p. 9).

« Un déplacement de grande envergure »

L’A. tient du poète, on le sait. Cela n’affaiblit pas son message, au contraire. La poièsis a à voir avec la prophétie en ce qu’elle fait voir le réel autrement : le Christ comme le « Compagnon blanc » qui se joint à nous sur la route (p. 38) ; la « vie spirituelle » comme « la présence réelle du monde à notre cœur et à notre pensée » (p. 42) ; l’Église comme la « stabulation libre », où le Christ nous ouvre un « espace infini de vie, d’interprétation, de liberté » (p. 51) ; les ministres ordonnés non comme des « distributeurs de sacrements » mais comme des « éveilleurs de sens » (p. 36).

Accéder à cette autre manière de voir le connu requiert, d’après le moine théologien, « un déplacement de grande envergure » (p. 61). L’actualité la plus récente ne cesse de nous en rappeler l’exigence (et la promesse) : il s’agit bien, et de toute urgence, de passer de la « religion » à un « tout autre positionnement, plus modeste, plus dépouillé, plus sereinement désemparé, de l’homme dans l’univers et devant son destin » (p. 59) ; ou encore, en des termes plus ramassés mais non moins explicites, « de l’ecclésiastique à l’ecclésial, de l’établissement à l’exode » (p. 62). « Oh ! si nous pouvions alléger un peu Jésus Christ de tout l’appareil massif dont nous l’avons encombré depuis si longtemps, pour qu’il puisse marcher, pour que nous puissions marcher avec lui... » (p. 37).

L’ouvrage de Fr. Cassingéna-Trévedy se lit facilement : 11 petits chapitres, extrêmement bien écrits – est-il besoin de le préciser –, qui font traverser bien des thèmes cruciaux touchés par l’actualité. La vie consacrée, elle aussi, pourra y trouver de quoi réfléchir à neuf certaines de ses traditions plus ou moins bien fondées, en tous les cas à la lumière du présent. Réfléchir n’est pas contredire ; réfléchir incombe à tous et, peut-être, oblige en particulier ceux qui font profession de suivre le Christ : la conception du ministère, la relation au monde, la compréhension de l’eucharistie, le regard sur la sexualité... Ces deux derniers points, en ce qu’ils sont aussi envisagés à partir du point de vue de la vie consacrée, méritent un petit développement, que le lecteur poursuivra, s’il le souhaite, par sa propre lecture.

Incarnation et eucharistie : deux thèmes à penser dans la vie consacrée

À propos de la sexualité « en son site ecclésiastique » – selon le joli titre du chapitre qui s’empare courageusement de cette question (p. 69-89) –, après avoir posé ce qu’on pourrait appeler le « préalable » de la nudité [1], l’A. en vient à proposer une intéressante « charte de la chair » (descendre, identifier, faire vivre, raconter « l’histoire de notre chair »), dont l’avant-dernier point formule des propositions concrètes pour la formation qui pourraient s’avérer d’une brûlante actualité : où il est question d’« inscrire tout ce travail d’exploration et de mise au clair au programme des instituts de formation cléricale et des noviciats religieux. La fameuse “spiritualité” que l’on range dans le cycle propédeutique ne devrait pas procéder à une évasion hors de la chair, à grand renfort d’émotions et de dévotions religieuses, mais à une consolidation et à une vérification des assises, critère majeur pour le discernement des authentiques appelés. Car il ne s’agit de former ni des distributeurs de sacrements, ni des managers, ni des gardiens d’une territorialité ecclésiale de plus en plus problématique, mais des compagnons d’humanité et des éveilleurs de sens » (p. 88-89). La mise en garde est claire : « Si nous n’en venons pas suffisamment à ce “tout-bas” que nous partageons, nos vies communautaires risquent de n’être qu’un malentendu » (p. 88).

Penser l’incarnation – car c’est bien de cela qu’il s’agit – conduit à penser l’eucharistie. Tout le chapitre consacré à ce thème central est à lire – « De la fabrique du sacré à la révolution eucharistique » (p. 91-108). Il pose des questions essentielles, courageuses (qui, dans nos communautés religieuses, ose les formuler, y réfléchir, en débattre ?). Entendons celle-ci, par exemple : « Ne faudrait-il pas envisager courageusement, pour l’avenir, et jusque dans nos communautés religieuses encore privilégiées, des messes plus espacées dans le temps, des messes qui viendraient consacrer, non pas un azyme insipide d’habitudes et de vies parallèles, mais le pain chaleureux, laborieux et complet de vies résolues à entrer pratiquement en communion profonde, à soutenir l’effort d’un pardon explicite et réciproque, et surtout ce partage fraternel de la parole de Dieu, qui, servant d’unique table sainte, fait la dignité d’un peuple d’interprètes ? (...) Il ne faudrait pas que le désir individuel (sinon individualiste) de consommer nous obnubile à tel point que nous en venions à oublier, ici, ce que nous devons apporter : la matière première, le petit bois de notre humanité et les poissons de notre pêche commune, à l’issue de la peineuse nuit (Jn 21,10) » (p. 101). Si, dans nos vies consacrées, l’eucharistie n’était pas fondamentalement l’offrande de nos propres vies à la rencontre du Seigneur dont la présence déborde toujours l’autel de nos églises, ne serions-nous pas passés à côté du Feu ?

L’actualité oblige à penser, disions-nous. Certes, mais peut-être plus encore à changer, à descendre, à rencontrer le Pauvre qui fait signe à notre Église, certains qu’« il n’est de possibilité, désormais, que pour une foi modeste » (p. 129).

[1« Les prêtres et les religieux sont nus, comme les autres. Pareille “reconnaissance” de la réalité est le préalable obligé, non seulement de tout discours pastoral et spirituel admissible, mais de tout travail sur le fonds, non d’une anormalité miraculeuse, mais d’une sexualité ordinaire, partagée non seulement avec tous les humains, mais avec tous les êtres vivants » (p. 72).

Collection Essais

Tallandier, Paris, mars 2021

170 pages · 18,00 €

Dimensions : 12 x 19 cm

ISBN : 9791021046474

9791021046474

Sur le même thème : « Vie de l’Église »