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Charles de Foucauld à Tamanrasset

Un nouveau regard

Antoine Chatelard

Ce nouveau regard porté sur celui qui va bientôt être canonisé et dont la vie, toute en ruptures et cependant incessamment aimantée par la quête de la volonté de Dieu, paraît connue, est le regard d’un Petit frère de Jésus qui lui-même a vécu à Tamanrasset durant quelques cinquante années. Cette familiarité avec les lieux où avait vécu frère Charles, les personnes qu’il avait connues, la langue et la culture qu’il avait tant étudiées, et une connaissance intérieure de sa spiritualité lui permettent, en quatre analyses, de décrire la vie menée quelques mois dans l’ermitage du plateau de l’Asekrem et plus de dix ans à Tamanrasset, et de réfléchir aux ressorts d’une telle existence. Car frère Antoine excelle à poser, au détour de multiples détails concrets et précis, des interrogations fondamentales sur le choix de ce marabout chrétien de vivre parmi des Touaregs mal islamisés, sur le sens que pouvait avoir, pour ce contemplatif, le fait de passer le plus clair de son temps à des travaux de grammaire ou d’ethnologie, et, pour cet ermite, de vivre sans cesse dérangé par des visiteurs ou des quémandeurs.

Malgré le titre de l’ouvrage, deux études seulement ont réellement pour cadre Tamanrasset. La première porte sur les quelques mois que Charles de Foucauld a passé à l’Assekrem, en 1911. Quelques mois seulement alors qu’il avait longuement mûri ce projet, avait obtenu de ses proches l’argent nécessaire à la construction de l’ermitage, y avait accepté l’aide de l’armée, sans que ses intentions, à travers son abondante correspondance et ses carnets, apparaissent clairement. Est-ce comme il l’affirme souvent, trop souvent, pour rencontrer d’autres nomades qu’il ne pouvait voir à Tamanrasset ? L’A. croit déceler un motif plus caché, à peine évoqué, mais qui lui paraît décisif : l’attrait esthétique pour ce lieu qui permet d’élever son âme vers son Créateur (p. 52). Quant au 3e chapitre, il s’éloigne encore davantage de l’oasis saharienne, en racontant les séjours faits par Charles de Foucauld à Marseille, particulièrement en 1913, et en mettant en scène deux personnages, le jeune Touareg Ouksem qui l’accompagne, et son vieil ami de l’armée, Fitz-James, qu’il y retrouve. L’éloignement n’est qu’apparent car, à travers ces personnages qui symbolisent comme deux versants de sa vie, ce sont ses relations avec les militaires qui sont interrogées ainsi que l’évolution de sa conception de la mission : ne pas chercher, de longtemps, à faire des conversions, mais aimer, être bon, être vertueux, prendre un contact étroit avec les indigènes (p. 114).

Restent deux chapitres pour décrire la vie de l’ermite à Tamanrasset : l’A. choisit de résumer l’année 1912 à travers ses lettres qui racontent ses occupations et ses préoccupations du moment : l’élaboration d’un dictionnaire et la rédaction de statuts pour la confrérie qu’il projette, la misère provoquée par la sècheresse et les insuffisances de l’administration coloniale. Là encore, par la multiplication des détails concrets et le recours fréquent à des citations, sont bien pointées les questions posées par les relations, souvent amicales, que Charles entretient avec les militaires et sa conception de la colonisation. Conception tributaire certes de son temps et de son milieu, mais qui trouve parfois des accents prophétiques lorsqu’il annonce une décolonisation brutale dans cinquante ans si l’on continue à ne chercher que le profit en exploitant les indigènes (p. 83). Le dernier chapitre enfin choisit de faire une coupe plus radicale dans ce temps étiré du désert, en détaillant, heure par heure, l’emploi du temps d’une journée, le 1er décembre 1913, trois ans avant son assassinat sur le seuil du bordj.
Sous les apparences d’un récit de lecture attrayante, ces quatre études qui fourmillent d’informations, souvent inédites, ouvrent de nouvelles perspectives sur les interrogations que soulève une telle vie hors normes : était-il vraiment ermite cet homme perdu dans le travail linguistique, mêlé aux affaires politiques de la région, assailli par les visiteurs ? comment cet amoureux de l’Eucharistie a-t-il pu vivre dans des lieux où la discipline de l’époque lui interdisait de célébrer la messe et même de conserver le Saint-Sacrement ? comment conciliait-il, même si cela est dit en termes anachroniques, sa proximité avec les colonisateurs et son amitié pour les colonisés ? comment, désireux de porter partout son bien-aimé Jésus a-t-il pu finir par renoncer à toute tentative d’évangélisation pour se faire simplement fraternel ? Après ce livre, d’apparence si modeste et d’effet si stimulant, on ne peut que regretter que l’A., décédé en 2021, n’ait pas eu le temps de terminer les autres études qu’il projetait pour mieux encore faire comprendre le feu qui brûlait le cœur de Charles de Foucauld, un feu capable de transformer la religion en amour dans la vie quotidienne (p. 179).

Salvator, Paris, décembre 2021

192 pages · 18,00 €

Dimensions : 14 x 21 cm

ISBN : 9782706719622

9782706719622

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