Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’Eglise et le féminin

Revisiter l’histoire pour servir l’Evangile

Anne-Marie Pelletier

Un essai « offensif » sur la question d’« un féminin en déficit de reconnaissance dans l’Église catholique » qui pose des questions dérangeantes sur des aspects d’un héritage cependant « habité avec gratitude ». C’est le propos inattendu d’une herméneute, bibliste connue pour être en possession tranquille de l’enseignement autorisé, ici décidée à « travailler modestement mais résolument à une libération d’adhérences culturelles problématiques… » qui « défigurent le témoignage » que le monde chrétien est tenu de rendre à l’actualité de l’Évangile (Avant-propos).

La première partie de cet ouvrage, qui n’est petit qu’en apparence, veut éclairer le présent de l’histoire des femmes en se tournant vers le passé, anthropologique d’abord, avec la dissymétrie fondamentale, originelle et universelle entre hommes et femmes, alors que ce sont elles qui enfantent mais sont contrôlées, y compris dans leur espace et leur temporalité (voir, dans le monde chrétien, le cas de la clôture des moniales, des formes et des temps de l’impureté des femmes…). La théologie chrétienne ancienne se construit sur le substrat de la philosophie grecque interrogeant, au profit des hommes, les mythes des origines et les représentations de la procréation, et reconnaît l’autorité de la parole masculine, capable, elle, d’accéder à l’universalité. La nouveauté évangélique fait pourtant brèche dans les cultures antiques, dépassant le dualisme de l’âme et du corps et le fossé séparant hommes et femmes. Le corpus patristique présente une troublante dualité de paroles hostiles et humiliantes, assassines parfois, à côté d’une émouvante reconnaissance de la capacité des femmes à faire descendre le spirituel dans le quotidien. Les hésitations patristiques sur le rapport des femmes à l’imago Dei, quand elles abordent à l’idée d’une réelle égalité avec les hommes, ne débordent pas dans le concret de la vie sociale ou ecclésiale. Au rebours de cette disqualification du féminin, la survalorisation de la virginité consacrée (qui comprend l’intégrité corporelle) établit le renoncement à l’activité sexuelle au sommet de la féminité – peu le contesteront, à l’instar de Jovinien, voire de Cassien. Ce passé n’est pas dépassé.

La deuxième partie, la plus délicate, veut revisiter la métaphore conjugale dont font usage les Écritures, soit pour nommer Dieu, soit pour expliciter théologiquement la relation Christ-Église (et ses prolongements dans certaines projections qui voient le prêtre époux de l’Église-épouse). Mais pour dire Dieu à partir de l’homme, des précautions sont nécessaires. Car la connaissance doit se faire chaste en acceptant que les métaphores soient filées, de l’Ancien au Nouveau Testament, « le tout se composant… et désignant… une identité divine marquée d’une surabondance infigurable » (p. 94). En plus d’un jeu d’affinités défavorable en fait aux femmes, la métaphore conjugale (qu’on relise Osée, et Ézéchiel, et Isaïe) suscite bien des inquiétudes, alors que la nuptialité qui caractérise le Cantique est d’un autre ordre, mettant en scène le face à face lumineux du masculin et du féminin qui présidera à toutes les rencontres évangéliques de Jésus avec des femmes – ainsi que dans l’Apocalypse où l’existence se trouve non pas affranchie de la sexualité fondatrice, mais « de la mort qui dans le temps présent implique la procréation par la sexualité ». Le « grand mystère » de la Lettre aux Éphésiens évoque aussi cette nuptialité qui déborde la conjugalité et son investissement de dissymétrie, de domination et de soumission – et ne peut se cristalliser en fixations imaginaires ; il faut lui associer d’autres références, comme celle de la fraternité, qui, aux dires de la Première de Jean, n’a pas moins de teneur mystique. Cette voie de la fraternité est sans doute plus assurée pour laisser se dire le propre du message chrétien, et chercher à définir les conditions de définition d’un propre féminin juste et vrai.

Du côté du magistère récent, l’exaltation du féminin, associé de manière appuyée à la féminité, et la défense à travers tout – théories du gender urgeant les choses – d’un spécifique féminin doivent aussi être critiquées comme une manière d’essentialiser « la Femme » qui n’embraie pas sur une estime institutionnalisée des femmes (« vivant sans majuscules ») dans le concret de la vie ecclésiale. Le discours sociétal ambiant entretient la fiction d’un ordre naturel, renforcée d’arguments religieux que déconstruisent certaines théologiennes (Ivonne Gebara entre autres) en cherchant un discours qui conçoive la christologie à partir du mystère de la Sagesse, particulière et proche comme les gestes évangéliques chargés de sollicitude charnelle de Jésus. La Bible enseigne assez cette valorisation de la rencontre du différent, « elle dit qu’il est heureux qu’il y ait des hommes et des femmes dans la distinction de leur identité » (p. 146), elle ébranle plus d’une fois les stéréotypes du féminin, et ne cautionne pas l’inflation magistérielle du discours de la complémentarité sur laquelle se fonde « le rappel de la dissymétrie inégalitaire des sexes dans l’économie sacramentelle et organisationnelle de l’Église catholique ». La théologie de Balthasar est à cet égard un exemple patent du camouflage par « le principe marial » d’une supériorité du féminin qui se révèle consacrer un ordre discriminatoire.

Ici, la proposition de l’auteur se fait très claire : il faut repartir du commun et « rendre le féminin à cet englobant » ; il ne s’agit pas de faire « autre chose et mieux », mais « la même chose, autrement » (p. 156). Il faut commencer par l’énoncé du commun qui est fondateur et partagé, le baptême et sa plénitude, pour refonder notre perception du corps ecclésial tout entier et non s’obnubiler sur l’institutionnalisation des places et des fonctions : l’histoire même témoigne, abbesses de monastères doubles ou sœurs des frères mendiants en tête, que l’Église peut exister en étant déliée du modèle qui tient les femmes sous tutelle – une inventivité à poursuivre résolument aujourd’hui, dit l’Envoi final.

Venant d’une telle voix, ces lignes de fond sont à entendre comme le dépoussiérage des préjugés tenaces et le désencombrement des sources ; les formules percutantes ne manquent pas, ni la parrhèsia chrétienne qui cherche à déconstruire des certitudes établies, grâce à cette ressource du féminin qui est « pour commencer, simplement, la grande ressource de l’altérité » (p. 164). Il n’est pas nécessaire d’être d’accord avec toutes les analyses pour saluer de courageuses échappées dans plus d’une question ecclésiologique qu’on croyait forcloses. Elles intéressent la vie consacrée au plus haut point, puisqu’elles déplacent toutes les questions de supériorité relative vers le lieu d’une nuptialité – scripturairement fondée – , là où s’aperçoit au mieux la richesse d’un « visage différencié ».

Collection Forum

Salvator, Paris, septembre 2021

170 pages · 17,00 €

Dimensions : 13 x 20 cm

ISBN : 9782706721601

9782706721601

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