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L’heure des laïcs

Proximité et coresponsabilité

Agnès Desmazières

« L’heure des laïcs » : le titre choisi par A. Desmazières renvoie explicitement à deux références. D’abord au titre de l’ouvrage du dominicain J.-M. Perrin, paru en 1954, trois ans après le premier congrès mondial de l’apostolat des laïcs, en un temps où l’engagement de plus en plus visible des laïcs dans la vie de l’Église – qu’on pense à l’Action Catholique – réclamait une réflexion théologique. Ensuite à une lettre adressée beaucoup plus récemment (en 2016) par le pape François au Cardinal Ouellet, où l’expression « heure des laïcs » était assortie de ce constat sévère : « il semble que cette horloge se soit arrêtée »... En quoi cette « heure des laïcs » est pourtant bien le signe actuel d’un « Kairos » ecclésial, c’est ce qui motive l’essai d’Agnès Desmazières, elle-même laïque, docteur en théologie et en histoire.

Le « cléricalisme » en toile du fond

La mise en lumière, relativement récente, de l’existence d’une « culture cléricale » à la racine possible de trop nombreux déséquilibres de la vie ecclésiale, de tensions relationnelles, voire d’abus de toutes sortes, engage à revisiter théologiquement la place dévolue aux différentes entités qui composent l’Église comme « Peuple de Dieu ». Dans ce contexte, une certaine inflation du discours focalisé sur le clergé rend bienvenue cette autre voix que l’A. fait entendre à propos du laïcat – ou plutôt des laïcs : A. Desmazières tient à ce pluriel qui seul rend compte de la diversité native de cette manière d’être en Église.

Le livre part du constat que l’Église d’aujourd’hui a justement besoin des laïcs pour mener à bien la « conversion pastorale » dont ils sont « coresponsables » (p. 11) et à laquelle ils peuvent apporter leurs compétences spécifiques, en ces temps qui ont montré l’aporie de toutes les formes de cléricalisme. À ce propos, le diagnostic de l’A. est sans appel : « Le cléricalisme repose sur une conception faussée de l’Église et de sa grâce » (p. 57). Il ne s’agit pas pour autant de se lancer dans une chasse aux sorcières, d’accuser les uns ou les autres – le ton de l’ouvrage est apaisé et constructif, loin des polémiques –, mais d’oser une réflexion affranchie de la simple (et illusoire) polarité entre clercs et laïcs. « La thèse défendue ici est que l’identité des uns ne peut être comprise sans l’identité des autres » (p. 10). À l’appui de cette thèse, l’A. voudrait dessiner le portrait d’une « Église relationnelle », en s’intéressant à la fois aux « identités qui la structurent, ainsi qu’à la manière dont celles-ci sont ouvertes, dialogales et en relation les unes avec les autres » (p. 15).

Histoire, vocation, mission

Le parcours auquel se livre l’A. commence par faire une bonne place à l’histoire (cf. la première partie du livre, intitulée : Conscience et mémoire), redéroulant à partir du IIe siècle les principaux lieux de progrès ou de crispation concernant la place des laïcs dans l’Église, avant d’en arriver à Vatican II, qualifié d’« expérience fondatrice » (p. 25) en matière de prise en compte des laïcs dans la pensée et dans la vie de l’Église. L’historienne qu’est A. Desmazières ne craint pas d’identifier des racines lointaines aux problématiques les plus actuelles. On relèvera en particulier ce constat éclairant pour la situation d’aujourd’hui : « La césure qui s’opère [entre clercs et laïcs] naît de la célébration eucharistique elle-même et se diffuse dans l’ensemble de l’activité ecclésiale en s’exprimant, avec une force grandissante, en termes de “pouvoirs”. Pouvoir eucharistique et pouvoir sur le peuple se conjuguent » (p. 43). Mettre au jour les racines historiques des clivages actuels ne peut qu’aider à les situer et surtout à les dialoguer aujourd’hui.

Dialogue : c’est peut-être le mot-clé de l’ouvrage. Une fois l’identité de chacun éclairée et surtout comprise comme une vocation à part entière à l’intérieur de l’Église, la possibilité – il faudrait dire la nécessité – de la mission paraît avec plus de netteté. On retiendra en particulier l’intéressante perspective offerte sur la « sécularité » (p. 128-132), que son fréquent glissement vers la notion de « sécularisation » a parfois rendu suspecte, dont l’A. montre au contraire qu’elle est le lieu propre de la mission des laïcs : « au cœur du monde », pour le dire en termes plus simples. Ainsi la vocation de laïc est-elle assortie d’implications concrètes : vigilance sur la création, attention aux pauvres, contribution à la société de paix (p. 139) ; bref il s’agit d’une présence active au monde, surtout au lieu de ses fragilités, et toujours en privilégiant la proximité, parce qu’« évangéliser, c’est se faire proche » (p. 150).

Pour autant, il ne suffit pas de dire que les laïcs ont à s’engager avec une conscience renouvelée de leur vocation et de leur mission en Église. On pourrait en rester aux vœux pieux... L’A. va plus loin en lançant des défis concrets : qu’il s’agisse de la nécessaire et délicate articulation des sacerdoces baptismal et ministériel (« Il serait dès lors important que les clercs redécouvrent leur participation au sacerdoce baptismal, sans laquelle ils ne peuvent exercer en vérité un sacerdoce ministériel » ; p. 114) ; de la manière dont nos célébrations reflètent effectivement, ou non, « que nous sommes une “communauté de prêtres” » (p. 113) ; ou encore du « devoir d’interpeller » qui peut incomber aux laïcs à l’intérieur de l’Église (p. 188s.). Les points de friction sont clairement nommés comme autant de chantiers à entreprendre ensemble sous le signe d’« un apprivoisement mutuel à réaliser dans l’expérience de la convivialité et dans la confiance dans l’Esprit » (p. 197).

Et pour la vie consacrée ?

Un des intérêts de l’ouvrage – en tous les cas pour les lecteurs et amis de notre revue – est la place qu’il accorde à la vie consacrée dans la réflexion sur la situation actuelle de l’Église. Dès l’introduction, l’A. formule une hypothèse intéressante : « J’avancerai ici l’idée que la crise d’identité de l’Église est pour partie liée à un oubli de la structuration tripartite clercs-laïcs-religieux au profit d’une opposition dialectique entre clercs et laïcs » (p. 17). Un point de vue confirmé et précisé un peu plus loin : « Le cléricalisme est alimenté aujourd’hui par un déficit d’altérité de la vie consacrée, qui peine à se penser à distance des clercs et aussi des laïcs » (p. 59).

Ce que l’A. pointe comme un « déficit d’altérité », ou encore comme une « altérité en souffrance » (p. 69), de la vie consacrée dans le paysage ecclésial, doit être perçu comme un appel en creux, urgent cependant, à se situer avec plus de clarté à l’intérieur de frontières en mouvement : qu’il s’agisse du lien entre vie consacrée et sacerdoce, du rapport au travail, de la manière de vivre la pauvreté... les conditions et les formes changent, l’attente et le besoin d’un témoignage d’une vie à la suite du Christ « de plus près » (Lumen Gentium 44) ne changent pas. Or ce « plus près » peut justement être une force transformante, un levain dans la pâte ecclésiale.

À condition d’une réflexion préalable sur sa propre identité – qu’on cherche à la penser « à distance des clercs et aussi des laïcs » ou en provenance des deux (Lumen Gentium 43) –, la vie consacrée pourrait dès lors apparaître comme le tiers nécessaire qui contribuerait à un dialogue ecclésial ouvert, équilibré, apaisé. Quelles formes concrètes cela peut-il prendre ? À l’évidence, on dépasse ici les frontières du sujet : l’ouvrage n’en dit rien. À nous, consacrés, de risquer, chacun à sa place, une part de la réponse ?

collection Forum

Salvator, Paris, janvier 2021

178 pages · 20,00 €

Dimensions : 13 x 20 cm

ISBN : 9782706719844

9782706719844

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