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Charisme, gestion des œuvres et mission

02/082022 Yvonne Reungoat

Récemment nommée, avec l’Italienne Raffaella Petrini et l’Argentine Maria Lia Zervino, au dicastère pour les évêques, Mère Yvonne Reungoat, f.m.a., livre une réflexion sur le lien entre le charisme, la mission et les œuvres. Une question fondamentale pour les instituts religieux qui cherchent à mieux faire face aux défis qui les interpellent, dans la fidélité à la mémoire mais aussi dans une vision d’avenir. Un texte extrait d’une conférence prononcée en italien devant les religieux membres de la CNEC [1], en 2020 (traduction Vies Consacrées).

Fidélité au charisme

Le pape François a souligné que les « charismes dans l’Église ne sont pas quelque chose de statique et rigide. Ce ne sont pas des pièces de musée. Ce sont des rivières d’eau vive (Jn 7,37-39) qui circulent dans le sol de l’histoire pour l’irriguer et faire germer des graines de Bien [2] ». Il est fondamental, par conséquent, de toujours promouvoir la force vitale et vitalisante du charisme religieux propre car un institut ne se transforme qu’à partir du cœur, de l’esprit, de l’inspiration de l’Esprit Saint, et non de ses structures. Cependant le charisme s’exprime dans les œuvres et pour cette raison il a besoin d’un élément institutionnel et organisationnel. Nous ne devons pas craindre d’institutionnaliser un charisme religieux, afin qu’il soit « prophétie » et imprègne la société. Attention, cependant, à ne pas réduire le charisme à l’institution.

La fidélité au charisme, dans sa réponse aux questions de l’histoire et de celles d’aujourd’hui, demande aux instituts de vie consacrée un discernement continu et une ouverture aux changements pour faire face à des problèmes bien connus : diminution du nombre de vocations, augmentation de l’âge moyen et complexité croissante de la gestion, sans oublier également les changements causés par la pandémie de COVID-19. La volonté de changement doit également être accompagnée d’un discernement sérieux à propos du patrimoine à garder ou à mettre au service des œuvres.

La fidélité au charisme demande souvent le courage de faire un discernement sérieux, en gardant les yeux tournés vers le Christ, les oreilles attentives à sa Parole et à la voix des pauvres, qui sont sa chair souffrante aujourd’hui, mais aussi de laisser place à la créativité de l’Esprit.

De l’espace à la créativité de l’Esprit-Saint

Aujourd’hui, nous sommes appelés avant tout à écouter pour percevoir la présence de l’Esprit. Écoutons Dieu qui s’adresse à nous dans la Parole, dans l’Église, mais aussi dans nos frères et sœurs, ceux qui sont nos collaborateurs proches, ceux avec qui nous vivons, vers lesquels nous allons, jour après jour. Nous écoutons Dieu dans la nature blessée et déchirée, dans la violence. Nous devons écouter avant de décider et d’agir.

Dieu nous surprend toujours. Peut-être parle-t-il aujourd’hui plus dans les fragilités que dans la solidité. Combien de fois nous plaignons-nous de ce que les dernières vocations arrivées à l’institut sont fragiles, que les jeunes que nous éduquons sont fragiles, que notre société est fluide et fluctuante. Et si la fragilité était la dimension de la réalité ?

Aujourd’hui, il est difficile de parler de stabilité, de solidité et de durabilité, même si la durabilité est considérée comme un critère pour les œuvres. Nous sommes appelés à accueillir la fragilité qui nous ouvre à la confiance, à la solidarité, à la recherche en commun de nouvelles voies. Nous sommes appelés à sortir de la sphère du pouvoir, de la domination, de l’affirmation, de la suprématie.

Nous ne pouvons éviter de parler des heures graves et particulières de l’histoire récente que nous vivons, de la pandémie qui cause de la douleur, de la souffrance, qui fait vivre les gens dans l’incertitude, empêche la planification et crée de nouvelles inégalités et de nouvelles pauvretés. Cette situation exige un discernement collectif sérieux et la capacité de s’adapter aux situations, mais surtout d’anticiper et de prévenir. Tous les indicateurs économiques nous disent que nous vivons une aggravation de la pauvreté, une augmentation du chômage, des temps difficiles : des mesures sont nécessaires pour lutter contre cela.

Dans cette situation, nous sommes avant tout appelés à nous demander : à quel renouveau est appelée la vie religieuse aujourd’hui ? Quelles œuvres doivent-elles être renforcées ? Quelles sont celles qui doivent être transformées ? À quelles nouvelles ouvertures sommes-nous appelés ?

La fragilité peut être féconde si nous ouvrons l’horizon de l’avenir non seulement à partir de nous-mêmes, mais aussi en faisant un chemin de partage du charisme avec les laïcs par une formation systématique, continue et partagée. Certaines œuvres peuvent être gérées par eux en symbiose avec les congrégations afin que soit garanti le charisme qui les inspire. Ces processus sont déjà en place, ou sont à initier bientôt parce qu’ils prennent du temps et, aujourd’hui, nous ne pouvons pas laisser passer le moment opportun pour tracer ces nouvelles voies. Sinon nous risquons de perdre pour toujours un rendez-vous avec l’histoire.

Des perspectives de partage inter-charismatiques peuvent être explorées entre différents instituts religieux en vue d’une mission commune sur un territoire particulier afin de répondre ensemble par de nouvelles synergies à la pauvreté d’aujourd’hui. « Les pauvres seront toujours avec vous », dit Jésus. De nombreuses congrégations sont nées pour le soin des pauvres et l’allégement de toute forme de pauvreté, pour la guérison des blessures sociales, ou plus spécifiquement pour un service orienté vers les jeunes, les malades, les personnes âgées ou d’autres situations de précarité. Maintenant, nous sommes appelés à guérir les blessures d’aujourd’hui, de cette société blessée, malade, désorientée, en quête de sens, et où se vivent des injustices criantes. Nous pouvons être un signe de Dieu, ouvrir ces lieux où, chacun et chacune, selon son propre charisme, peut accueillir, guérir, promouvoir, tracer des voies.

Un gouvernement sage ouvert à la créativité

Un « bon gouvernement » n’est peut-être pas celui qui a le meilleur modèle organisationnel ou qui cherche la forme juridique la plus opportune et adaptée aux temps que nous vivons (aspects à ne pas exclure cependant...), mais c’est un gouverne- ment « sage », attentif à la réalité et aux changements internes et mondiaux, capable de discerner la direction, l’orientation que l’Esprit nous indique. Plus que jamais aujourd’hui, nous sommes appelés à être ouverts aux contributions des religieux, même des plus jeunes, et des laïcs intuitifs, attentifs à Dieu, à l’humanité, à l’histoire. Des sœurs, des frères, des laïcs formés, dont les modes de penser sont différents – et non univoques – sont un soutien précieux pour ceux qui gouvernent. La valorisation des différences est le critère de la vraie fraternité qui n’uniformise pas, mais accueille et fait converger les différences, en les valorisant ainsi. Vous êtes frères parce que tout en même temps vous êtes égaux et différents. « Il faut se libérer de l’obligation d’être égaux [3]. » Cela est vrai même dans les communautés de vie consacrée.

La capacité d’anticiper les problèmes est un don à demander à l’Esprit-Saint, en particulier pour ceux qui ont des responsabilités. Pour paraphraser une expression de Dietrich Bonhoeffer, très actuelle encore aujourd’hui, ceux qui gouvernent devraient constamment s’interroger, non pas tant sur quelles solutions brillantes à trouver pour le présent, mais quels espaces, quelles possibilités de vie laisser aux générations qui viennent.

Un bon gouvernement est capable de faire la distinction entre ce qui est « quotidien » et ce qui est « permanent ». En ce qui concerne les instituts à large extension géographique, c’est même fondamental, parce qu’il est impossible de tout gouverner d’en haut. Le quotidien et les aspects « ordinaires » de la vie doivent être laissés aux niveaux locaux et provinciaux de responsabilité, afin de ne pas retarder les décisions qui les priverait de cette souplesse aujourd’hui indispensable pour faire face aux multiples besoins, toujours nouveaux et divers selon les lieux. Combiner liberté et vigilance est certainement l’un des dons les plus précieux pour ceux qui gouvernent. Les valeurs permanentes du charisme religieux en tant qu’orientation stratégique globale de l’institut sont particulièrement pertinentes lors d’un discernement gouvernemental, si l’on veut garantir l’union des communautés et le développement harmonieux des œuvres apostoliques, dans les différentes situations actuelles et, dans la mesure du possible, à venir.

Dans un monde dont le changement profond est sans précédent, nous sommes appelés à être à l’écoute des personnes que nous rencontrons et à chercher dans un discernement continu – largement partagé avec les laïcs, les jeunes, les autres institutions ecclésiales et civiles – les réponses les plus adéquates aux besoins criants des pauvres. Le discernement conduit à des choix présents, mais dans une vision de l’avenir.

Que l’Esprit Saint nous donne de pressentir l’avenir et de nous y préparer par des choix judicieux imprégnant la qualité de la formation des personnes et des communautés. Que le Seigneur nous aide à vivre ce discernement dans la joie et avec passion, libres de la peur d’innover et des habitudes qui pourraient nous aplatir dans la routine du présent ! Qu’Il nous donne un espoir inébranlable !

[1Le « Centre National des Économes de Communautés » rassemble les religieux, hommes et femmes, en charge des questions économiques, fiscales, juridiques et financières de leur institut, en collaboration avec la conférence épiscopale italienne.

[2Message du Saint-Père aux participants du second symposium international sur le thème Repenser la gestion économique des instituts de vie consacrée et des sociétés de vie apostolique dans la fidélité au charisme religieux (Rome, 25-27 novembre 2016).

[3Pape François, Amoris Laetitiae (19 mars 2016), n°139.

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