Sommes-nous tous des abuseurs ? des abusés aussi ? La déferlante de problèmes d’ordre sexuel dans tous les lieux ecclésiaux qu’on croyait préservés par le Ciel interroge certes sur le rapport des chrétiens à leur condition corporelle – a-t-on vraiment compris l’incarnation de Dieu ? – mais aussi sur leur rapport à la vérité, puisque le mensonge a tissé sa toile, sur des décennies parfois, étouffant bien des consciences puériles ou naïves, jusqu’à compromettre durablement toute relation de confiance d’ordre spirituel. Tous nous sommes frappés, tous tentés de désespérer des autres et de Dieu, qui le premier s’est laissé réduire au silence avec les plus petits. Ne serions-nous tous que des prédateurs ou au mieux, des complices de cette chape de plomb qu’un trop-plein de souffrances vient à peine de soulever ? Les abus sexuels, redoublés d’abus sacramentels, ne se sont-ils pas étendus (à moins qu’ils n’en aient procédé) à d’autres domaines, pervertissant les relations d’autorité aussi bien que les échanges financiers ? À quelle lueur originelle pourrait-on en appeler, pour que soient purifiées tant de compromissions ?

Il me semble que le chemin à reprendre est bien celui des trois conseils évangéliques, dans leur unité fontale, mais aussi celui des sacrements, en particulier celui de la réconciliation, avec son autre : le sacrement des malades. Et il faudra bien accepter d’être soignés par des regards plus clairs que les nôtres – je parle des saints confirmés – et, sans doute, réfléchir à nouveaux frais à ce que veut dire, en terre chrétienne, la vertu de chasteté. Serait-ce se préserver de tout contact physique ? Se détourner de toute image troublante ? S’interdire tout plaisir dans l’amour ? Mais tout ce qui ressemble à cet encratisme de certains groupes sectaires a déjà montré, récemment encore, à quelles impasses, voire à quelle débauche conduit une continence aussi insensée.

La chasteté (du latin castus, qui dit à la fois la castration mais aussi la demeure castrale) appelle plutôt le respect de la différence d’autrui et l’accueil sans cesse repris de la nouveauté qu’est toujours un autre pour moi. Un respect qui accepte de renoncer aux relations de maîtrise, aux accaparements, aux assouvissements sans mesure, comprendra aussi bien le rapport à l’argent (donc à toute représentation idolâtrique), à la nourriture (donc à la nature), à toutes les médiations du savoir (donc à la culture). Comment les consommateurs intempérants que nous sommes peut-être devenus pourraient-ils s’ordonner au bien d’autrui, aimer sa liberté plus que la nôtre, chercher avec lui une vérité qui dépasse et mesure nos attachements ? La chasteté n’est pas d’abord renoncement, mais joie d’une plénitude offerte ; elle ouvre l’espace d’une paix partagée quand chacun s’efface volontiers devant la liberté des autres ; elle indique finalement que chacun n’est là que par une grâce éperdue ; c’est la pierre de touche de la générosité créatrice de Dieu. Mais acceptons-nous de n’être pas notre propre origine, et d’avoir appris de Jésus ce qu’il en coûte d’aller vers le Père ? Sommes-nous déjà nés de l’Esprit ?

Noëlle Hausman, s.c.m.