Christophe Delaigue, prêtre du diocèse de Grenoble, présente pour Vies Consacrées ce qu’il considère comme « un livre à trois voix fort intéressant et stimulant la réflexion dont le sous-titre correspond grosso modo aux trois voix d’écriture qui en présentent les trois chapitres : hier (la question de l’histoire d’un diaconat féminin et des preuves de son existence), aujourd’hui (ce qui serait de l’ordre des possibilités actuelles) et demain (les perspectives d’avenir). »

Gary Macy, William T. Ditewig et Phyllis Zagano, Des femmes diacres. Hier, aujourd’hui, demain, Novalis et les éditions du Cerf, février 2019, 175 pages.


Des femmes diacresVoici un livre à trois voix fort intéressant et stimulant la réflexion dont le sous-titre correspond grosso modo aux trois voix d’écriture qui en présentent les trois chapitres : hier (la question de l’histoire d’un diaconat féminin et des preuves de son existence), aujourd’hui (ce qui serait de l’ordre des possibilités actuelles) et demain (les perspectives d’avenir). Trois voix, trois chapitres, trois études complémentaires pour n’en former qu’une, qui vaut le détour pour plusieurs raisons qui sont autant d’enjeux :
1. la crise des abus que nous traversons vient soulever celle du cléricalisme et, avec cette question, celle du rapport clercs-laïcs mais aussi hommes-femmes dans la conduite et la gouvernance de l’Église. La question du diaconat féminin se situe à ces jointures-là, en partie du moins.
2. De plus, la question de la place des femmes dans l’Église et notamment dans ce qu’on appelle sa structure hiérarchique est une question assez récurrente depuis le concile Vatican II, en tout cas en Occident et tout particulièrement dans certains pays d’Europe et aux États-Unis, dans un monde où l’on découvre que la complémentarité des vocations et des charismes ne peut se faire par une forme de soumission des femmes aux hommes qui a tellement marqué nos cultures occidentale et judéo-chrétienne.
3. C’est d’ailleurs une question qui est aussi œcuménique, en Occident avec les Églises et communautés ecclésiales issues de la Réforme et avec l’anglicanisme, mais aussi avec les Églises orientales et orthodoxes où il y a, depuis peu et dans certaines d’entre elles, une restauration d’un ministère diaconal féminin.

Le pape François avait mandaté la Commission Théologique Internationale pour revisiter l’histoire du diaconat féminin : à quelles conditions celui-ci a-t-il existé, pour quelles fonctions et quelles articulations avec les autres ministères ? Et ce diaconat féminin était-il ou non un ministère ordonné ? La CTI a rendu son rapport et il semblerait que ses membres n’aient pas réussi à se mettre d’accord. Et pourtant, à la lecture de ce livre et notamment de la première partie, il paraît assez difficile de contester non seulement l’existence historique d’un tel ministère mais également son caractère de ministère ordonné même si, il est vrai, la théologie sacramentelle de l’Ordre s’est développée et affermie au même moment que la disparition du diaconat féminin. Mais il n’empêche qu’il y avait bien un ministère de femmes assurant un service de type diaconal (pour reprendre nos catégories actuelles).

La deuxième partie de cette triple étude tend à démontrer les possibilités actuelles d’un tel ministère, que des modifications du Code de droit canonique par Benoît XVI pourraient rendre possibles. Car s’il y a un seul sacrement de l’Ordre en trois degrés, comme dit le concile Vatican II, il y a bien deux modes de participation : ce qui relève du sacerdoce ministériel que sont l’épiscopat et le presbytéral, et ce qui relève du ministère diaconal. Si, selon l’ecclésiologie catholique, des femmes ne peuvent être prêtres ou évêques, car ne pouvant être configurées au Christ Tête et Pasteur, du fait que les évêques (dont les prêtres sont les collaborateurs, comme un prolongement de leur ministère) sont successeurs des apôtres et que le Christ n’a pour cela choisi que des hommes, il pourrait très bien être envisagé que des femmes soient diacres comme certains passages du Nouveau Testament laissent entendre que ce fut le cas dans les premières communautés chrétiennes, pour tel ou tel service-fonction-ministère.

La lecture de la troisième partie de ce livre, due à Phyllis Zagano, membre de la CTI et donc co-rédactrice du rapport remis au pape François, envisage ce qu’un ministère diaconal féminin apporterait à l’Église. Ces pages ouvrent des champs de réflexion avec notamment une question quant à une pluralité de ministères, pas seulement ordonnés, qu’il nous faudrait peut-être reconsidérer plus largement aujourd’hui. Avec cette autre question : faut-il vraiment créer un ministère pour les femmes à une époque où on appelle à décléricaliser l’Église ? N’est-ce pas une forme de cléricalisation (on confirme le lien entre pouvoir et ministres ordonnés) ? Ou alors cela permettrait-il au contraire d’avancer dans ce chantier, de s’ouvrir à la diversité des charismes dans la différence hommes-femmes, de faire droit à leurs complémentarités dont on parle si souvent en Église ? Mais veut-on alors avancer vers des ministères ordonnés, qui engagent toute la vie et donc un état de vie, ou faut-il plutôt réfléchir (et de façon plus large, c’est-à-dire au-delà des seules femmes) à des ministères institués pour un temps donné (liés à des fonctions précises à assumer pour une durée déterminée) ? Ne faudrait-il pas en fait tenir les deux (ministère ordonné féminin et ministères institués pour un temps) ? Il y a un enjeu de complémentarité hommes-femmes au service de la mission et de visibilité y compris liturgique de cette complémentarité. Car, avouons-le, même si elle n’est pas parfaite et si elle semble encore insuffisante, elle se vit déjà, par endroits en tout cas... mais on ne le donne pas à voir liturgiquement. Qu’est-ce que cela dit et montre de l’Église ? Il convient d’interroger les liens entre gouvernance et ministères, à l’intérieur du champ plus vaste de la question de la nature sacramentelle de l’Église.

Ces questions sont passionnantes mais si, à la lecture des deux premiers chapitres de cette étude, il paraît évident qu’il faudrait vraiment creuser cette piste d’un diaconat féminin, la troisième partie peut laisser plus circonspect car il est surtout question de permettre aux femmes 1/ d’« accéder » à un ministère et 2/ de laisser le « choix » ouvert, car parmi celles qui vivent de réelles missions de type diaconal, certaines préfèreraient demeurer dans l’état laïc. Cette argumentation (ici un peu vite résumée) n’est-elle pas trop volontariste, subjective, et finalement peu ecclésiale ? Une réflexion sans doute marquée par le féminisme ecclésial américain que l’on sent être celui de son auteure. Cela ne veut pas dire que l’on ne doive pas y réfléchir en vue d’avancer concrètement et ecclésiologiquement, mais il ne faudrait pas qu’on fasse de la question un droit (un droit des femmes, presqu’un dû au nom des évolutions de la société) au lieu d’envisager les choses comme un appel et un don pour l’Église et le monde (même si cet aspect apparaît un peu quand même, ici et là au fil des pages).

Sur cette même question, je renvoie à un article récent de sœur Moïsa (VsCs 2019-2) partant de l’image d’un plafond de verre entre hommes-clercs et laïcs (dont les femmes) et essayant de montrer qu’il faut briser ce plafond, non pas du bas vers le haut – pour faire monter les femmes sur une sorte de piédestal qui surplombe le peuple de Dieu –, mais bien plutôt de haut en bas, pour faire « descendre » les ministères dans le peuple, non pour gommer les spécificités mais pour les envisager dans une fraternité première. C’est trop vite dit, il faut aller lire cet article, mais il me semble qu’il y a là un nœud crucial, un point capital, pour toute réflexion sur les ministères comme sur la place des femmes dans l’Église ou les responsabilités, de même que sur des ministères institués ou ordonnés comme un diaconat féminin...

Cette triple étude vient en tout cas refonder le sens et l’importance actuelle du diaconat (en général) et permet de relire l’histoire et de comprendre ce que fut un diaconat féminin dont les auteurs prouvent non seulement l’existence dans les premiers siècles de la vie de l’Église, ce qui était déjà acquis, mais aussi en montrent l’intérêt pour ces temps qui sont les nôtres.